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Les oubliés des rails de Jakarta

À Jakarta, des milliers de personnes vivent dans des habitations de fortune le long des voies ferrées qui traversent la ville. Avec ses onze millions d’habitants intra muros, la capitale indonésienne est l’une des plus denses au monde et les prix du logement deviennent prohibitifs pour les plus pauvres qui trouvent refuge là où personne ne souhaite vivre. C’est le cas à côté de Pasar Gaplok, à quelques encablures de Monas, sur le ballast, entre les stations Pasar Senen et Kramat du KLR, le réseau de train de banlieue. Nous sommes allés à la rencontre de ces familles qui font face à une grande précarité avec dignité et résilience.

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Kunturo et sa famille vivent le long des rails dans le quartier de Pasar Senen dans le centre de Jakarta
Écrit par Lepetitjournal Jakarta
Publié le 15 juin 2026, mis à jour le 3 juillet 2026

Une facette méconnue de la capitale indonésienne

En plein centre de Jakarta alors que l’on laisse derrière soi l’orgueilleux Monas et les tours rutilantes de Bundaran HI, se dévoile une facette de la ville qui fait de la capitale indonésienne l’une des cités les plus contrastées et les plus fascinantes au monde. Derrière le marché Pasar Gaplok, le long du chemin de fer entre les stations Pasar Senen et Kramat du KRL, le réseau de train de banlieue, se sont installées des dizaines de familles. Dans l’incapacité de se loger dans des maisons en dur en raison de leur grande précarité, ils ont dressé des abris faits de bric et de broc le long des rails quasiment sur le ballast. Une ville dans la ville symbole des inégalités criantes du pays.

 

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A Jakarta, des dizaine de milliers de personnes vivent dans des conditions de très grande précarité le long des chemins de fer

 

Pour rejoindre leur campement de fortune, il suffit de franchir l’une des ouvertures creusées  dans le mur du marché qui donnent directement sur les voies ferrées. A peine les pieds de l’autre côté, un sifflement strident annonce le passage d’un train. « Hati, hati » (attention) me met en garde, le visage fendu, par un large sourire, un homme en short noir et tee-shirt bleu délavé. Le convoi circule à vitesse réduite mais nous frôle les épaules. « Il y a souvent des accidents », nous explique Kunturo, 50 ans, après avoir échangé des salutations cordiales.

 

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Les rails sont le terrain de jeux des enfants mais les accidents sont nombreux

 

 

Des logements de quelques mètres carrés où l’on ne tient pas debout

Le regard vif et le visage avenant, il nous raconte avoir toujours vécu ici depuis sa naissance avant de nous conduire quelques mètres plus loin devant une sorte de cabane faite de contreplaqué et de bâches en plastique. Quelques mètres carrés tout au plus où l’on ne tient pas debout. Il m’explique vivre dans ce réduit avec sa femme et ses deux enfants alors que sa petite fille de 7 ans se presse contre sa jambe en nous scrutant avec une curiosité bienveillante. 

Pour se laver et faire la vaisselle, la famille puise l’eau dans un puit caché derrière leur cabane. Un trou qui n’inspire rien de bon mais dont ils se contentent. Pour les toilettes, ils ont dressé des planches pour se cacher des regards et disposé, pour la forme, une cuvette de WC au-dessus d’une fosse sceptique improvisée. Kunturo comme beaucoup de ses habitants des rails est un pemulung, un ramasseur d’ordure. Il collecte essentiellement le plastique pour les usines de recyclage et affirme gagner autour de deux millions de rupiahs par mois.

 

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Toute la vie s'organise autour du ballast. Ici, un salon avec vue imprenable sur le train

Un peu plus loin un fauteuil en cuir et une sorte de tabouret ont été installés sur le ballast. Deux hommes y discutent en fumant leur cigarette comme dans un salon d’appartement. Nous continuons à marcher sur les cailloux en nous écartant tant bien que mal lorsqu’un convoi nous frôle. Accroupis devant de petites bassines, un couple d’une soixantaine d’années, lave les bouteilles en plastique récupérées les jours précédents avant de les revendre à des grossistes de la filière recyclage. 

Là aussi, nous sommes accueillis par de grands sourires. Ianto, 60 ans, nous dit être lui aussi né ici. Avec sa femme, ils ont cinq enfants. A la question de savoir comment ils font pour dormir avec le bruit du train, elle nous répond en riant « sans le train je n’arrive pas à dormir tellement j’y suis habituée ! ». 

 

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Le ballast sert à faire sécher des noix de coco qui seront revendues à des vendeurs de snacks 

 

De l’autre côté des voies, un homme très maigre repeint une cage à oiseaux. Lui aussi vit ici depuis toujours. Il gagne sa vie en faisant sécher des morceaux de noix de coco entre les rails afin de les revendre aux vendeurs de snack des rues aux alentours. Son regard est résigné face à cette vie de misère mais lui aussi fait preuve d’une très grande dignité.  Ici, chacun se débrouille comme il peut, c’est le système D. Un petit groupe d’hommes faisant la sieste sur des matelas disposés sous une bâche me montre les krupuk de manioc qui sèchent sur des tapis le long des rails et qu’ils vendent aux warung du coin. Un gagne-pain qui cumulé avec le ramassage des déchets plastiques leur assure un maigre revenu.

 

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Les trains frôlent les habitations de fortune installées le long des rails

 

 

La visite surprise de Prabowo : le 26 mars 2026

Tous ces habitants redoutent l’expulsion par les services de l’État. Ces derniers cherchent à faire valoir leurs droits sur ces espaces qui leur appartiennent. En cas d’expulsion, ils sont censés être relogés dans de meilleures conditions. Mais le relogement lorsqu’il est proposé n’est pas toujours une situation idéale car il se fait souvent loin du lieu où ils ont construit toute leur vie. De nouvelles habitations, c’est ce que leur à promis le président Prabowo Subianto, le 26 mars 2026, lors d’une visite impromptue sans notification préalable formelle dans le quartier. 

 

 

Accompagné de son secrétaire de cabinet Teddy Indra Wijaya, le président a parcouru le quartier à pied pour saluer les résidents qui l'ont accueilli avec des poignées de main et lui ont exprimé leurs aspirations. Une résidente, Ibu Seger, lui a dit espérer un appartement décent : « Si on m'en propose un, je veux y vivre. Je ne veux plus habiter au bord des rails. »  Une autre a exprimé l'espoir que les programmes d'aide sociale comme le PKH et le programme de repas scolaires gratuits (MBG) se poursuivent, car « la plupart des gens ici sont des familles à faibles revenus ». Tant que Jakarta ne disposera pas d'un parc de logements sociaux à la hauteur de ses inégalités, ces bidonvilles resteront le lieux des oubliés de la croissance. 

 

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