VI. HIGASHIOMI – Taga (Shiga-2) | Notes sur les chemins d'automne

Par Wotan Jhelil | Publié le 24/04/2021 à 23:01 | Mis à jour le 24/04/2021 à 23:01
chemins de montagnes du Japon

Je commence à descendre, n’ayant plus que ma boussole comme repère. Sautant d’arbre en arbre à flanc de falaise, je me rends compte de la galère dans laquelle je me suis fourré, à califourchon sur un tronc encore jeune, devant cinq cents mètres de dénivelé potentiellement mortel. Je commence à pester contre moi-même.

 

LA MONTAGNE À BRAS LE CORPS

Finalement, j’arrive dans le lit d’une rivière que je tente malgré mes mauvaises expériences de suivre. C’est qu’il y a un peu moins d’un an, je me trouvais dans la même situation en Islande, et que cette histoire avait fini par une chute de six mètres dont je me suis tiré avec un doigt fêlé qui me lance encore de temps à autre, notamment les jours de pluie comme celui-ci.
Les pierres glissantes et instables m’amènent à définitivement tremper mes chaussures après un saut raté. Pour être franc, j’ai peur à ce moment-là, et je sais que je dois trouver une solution très rapidement pour me sortir de cet enfer d’eau, de racines, de pierres et de boue. Alors je saisis ce que je peux et commence à me hisser à la force de mes bras, mon sac de 25 kilos alourdi par l'humidité sur le dos et mon épais manteau d’hiver à ma taille, hors de ce qui pour moi est devenu un Styx verdoyant.

Je suis trempé, par la pluie, la boue, la rivière et ma propre sueur, lorsque je parviens au bout d’une heure à voir une éclaircie dans cette forêt. À première vue, je perds espoir car je crois alors faire face à une nouvelle rivière, pleine cette fois. Je crie de joie lorsque je remarque qu’il s’agit en réalité d’une route goudronnée comme je n’en avais plus vu depuis des heures, reflétant la couleur du ciel par la fine pellicule d’eau de la pluie ruisselante.
Enfin, je retrouve la route, sans du tout savoir où je suis… Épuisé, mais de retour sur le chemin, j’imagine alors toutes les peines que pouvait éprouver Bashô pendant sa rédaction de
La sente étroite du bout du monde, pour progresser à travers les montagnes et la forêt profonde : « le sous-bois était enténébré par une végétation dense, et l’on croyait aller dans la nuit. Avec le sentiment que "du bord des nues, il pleuvait de la terre", nous frayant un passage parmi les bambous nains, sautant les ruisseaux, butant sur les rochers, inondés d’une sueur froide, nous débouchions enfin dans le domaine de Mogami. »1

lac de montagne du Japon

LA COLONIE DU LAC

 

Huit amas de pierres

s’éloignant d’un monde devenu trop plat.

Son flanc plongé dans un miroir laiteux,

la colonie partait, d’une irrésistible lenteur.

 

Rien de nouveau ne m’attend sur la voie goudronnée, si ce n’est le sentiment rassurant d’aller quelque part. Il me semble que je descends à peine, peut-être à cause de la fatigue. Plus que tout, je veux sortir de ces montagnes, dont je commence à me sentir prisonnier. Je ne croise toujours personne : bien que le Japon subisse la surpopulation sur les côtes, lorsqu’il s’agit des montagnes abruptes de l’intérieur des terres, sans cesse poussées les unes contre les autres par la subduction des plaques Amour et d’Okhotsk, rien ne semble pouvoir s’installer durablement.
Les collines émergent les unes derrière les autres, d’abord une poignée seulement, puis des centaines, des milliers. Enfin, c’est le pays entier qui très lentement se lève et se déplace à la surface de la mer, refusant de se laisser sombrer par les rivières le creusant d’innombrables sillons. Les montagnes imposent leur hauteur.

Seule la forêt pousse sur ces crânes rocailleux, comme une épaisse chevelure allant et venant au rythme des saisons, ses racines mises à nu par le passage incessant des flots. Au-dessus de plusieurs mètres de terre dévoilés par l’abaissement du niveau des eaux, la forêt, d’un vert obscur tacheté de couleurs ambrées, s’étend sur les pics se succédant par dizaines en une série de plans interminables, disparaissant parmi les nuages, semblant émaner de leurs flancs en une chaude sueur pour rejoindre le ciel brumeux dans une masse blanchâtre indistincte. Le lit marécageux de la rivière Inukami se tortille comme une anguille, luttant pour atteindre des eaux plus profondes et laissant dans son sillage de minces méandres d’un ocre boueux.

paysage japonais de monatagne photographié par Wotan Jhelil

 

LE VIDE ET LE PLEIN

C’est de cette lutte incessante de l’eau et de la montagne, du vide et du plein, dans un équilibre en constante redéfinition, que s’inspire la peinture sumi-e, lavis souvent monochrome à l’encre noire inspiré de la peinture chinoise du bouddhisme Ch’an, homologue chinois du Zen, alors en pleine émulation culturelle. Joetsu et Shûbûn expriment cet équilibre par la lourdeur des nuages, si denses qu’ils en dévorent les montagnes. Ces dernières se perdent en îlots de terre coulant avec l’encre, nourrissant le limon sablonneux, l’humus et la boue de nouvelle matière. Il ne reste plus que des roches flottantes auxquelles s’enracinent les arbres.
Dans la peinture de paysage, l’humain n’est alors qu’un détail insignifiant par sa taille, et pourtant il l’habite et parvient à imposer la présence de ses créations, tantôt pêchant une carpe avec une gourde, tantôt passant le balai devant la réserve d’un temple enclavé, malgré le conflit auquel se livrent les éléments. Finalement il devient lui-même l’un des acteurs de cet équilibre inaccessible.

Pourtant si à certains moments l’eau semble prendre avantage sur la montagne, il en est d’autres ou l’inverse se produit. Sesshû Tôyô semble décrire ces instants où la pierre alors à nu se dévoile dans toute sa dureté par l’incision franche et anguleuse de son trait. La rocaille prend alors une place plus importante, elle est la montagne foulée du pied, immense et réelle, s’étendant parfois jusqu’au ciel, lequel tourne autour en de blanches et éparses volutes, vide en insertion de l’instant suivant2. C’est finalement Hokusai qui étudiera à son tour ses enjeux de temporalité du vide et du plein dans le chapitre de la montagne et de l’eau de sa Manga.3

 

PONT ROUGE SOUS LA PLUIE

En aval, vers le nord-ouest, j’arrive tant bien que mal au pied d’un nouveau barrage cimenté, surplombé d’un pont de métal rouge au pied du sanctuaire Inukamigawa entei jinja (Sanctuaire du barrage de la rivière Inukami), sur lequel je vois passer quelques voitures. Bien que j’accélère le pas pour en finir plus rapidement, je me résous toutefois à enfiler mon manteau. Trempé et épuisé, je me rends compte que je suis mort de froid. Mes mains flétries par l’humidité tremblent et peinent à rentrer dans des gants non moins spongieux que le reste de mes affaires. Doucement, j’atteins un petit village enclavé à l’entrée marquée par un immense tube de fonte descendant droit vers la rue principale. Encore une fois, c’est un endroit parfaitement désert dans lequel je progresse, boitant et pestant contre ma mauvaise fortune. Rien pour faire halte, seuls quelques tas de tuiles abandonnées et des maisons fermées bordent mon chemin, toujours et encore. La pluie s’intensifie.

 

OÙ SUIS-JE ?

Je passe ainsi trois petites bourgades, reliées entre elles par un unique bus passant toutes les heures. La pluie cesse quelque temps et enfin j’aperçois quelques visages vaquer à leurs affaires. Je m’arrête pour demander mon chemin à une vieille dame :

« Bonjour, je suis perdu ! Savez-vous où nous sommes ? »

Un peu gênée de ne pas comprendre mon japonais, certes approximatif, la grand-mère place un léger silence de réflexion avant de me demander de la suivre pour demander à un voisin, un vieil homme dans les 80 ans légèrement courbé. J’expose à nouveau mon problème :

« J’aimerais savoir où je suis. Je voyageais dans les montagnes dans l’idée d’atteindre le mont Fuji mais la route a disparu et je me suis perdu…

Le mont Fuji ? Mais c’est extrêmement loin… D’où venez-vous comme ça ?

D’Ômihachiman, je suis parti avant-hier mais tout ne s’est pas passé comme prévu. J’aimerais beaucoup rejoindre une route pour aller vers l’est.

Oh mais vous n’êtes pas du tout au bon endroit jeune homme ! Je ne peux pas trop vous aider, vous devriez aller demander à la police, il y a un poste à vingt minutes de marche en descendant la rue principale. »

paysage photographié par le marcheur Wotan Jhelil

 

TAGA L'ENCLAVÉE

Titubant derechef vers ce fameux poste, je rentre progressivement dans ce qui paraît être une petite ville, avec ses croisements et ses modestes boutiques. Un totem de bois à l’effigie stylisée d’un kannushi, prêtre shinto responsable d’un sanctuaire, ici habillé d’un chapeau plat et d’une longue robe kagirinu. Chapelet de perles autour du cou, il tient fermement sa ceinture en regardant le monde d’un air autoritaire grossièrement sculpté.

Une fois au poste, le policier m’invite à me réchauffer quelque temps à l’intérieur. Svelte et le regard assez doux, il a tout de l’agent de campagne toujours aimable avec les locaux et rarement occupé dans une ville où jamais rien ne se passe. Il me sort une très grande carte détaillée de tout un tas de noms en caractères kanji.

« Ici c’est le quartier de Tagachô, à Taga, dans la préfecture de Shiga. C’est une ville peu peuplée, mais qui s’étend loin dans les montagnes. Bien sûr, c’est très calme, mais c’est justement ça qui fait son charme.

J’aimerais rejoindre l’est si possible.

Dans ce cas, il vous faut rejoindre la route 307, mais c’est assez loin, vous devez d’abord passer un feu, toujours en descendant, puis vous dépassez un terrain de golf et alors vous tournez à gauche. Et enfin vous arriverez à un Lawson en bordure de la route. Vous en avez pour une heure si vous marchez correctement.»

Une heure. La pluie n’est maintenant plus qu’une légère bruine sapant le moral tandis que la nuit tombe. Je mange un kaki en chemin : le dernier dans ma poche. Je rêve d’un kare pan, un pain fourré au curry. Je sais que j’en trouverai au Lawson, alors je force le pas.

Il doit être 20 heures lorsqu’enfin je pose mes affaires dans le kombini pour manger un bout et faire sécher mes affaires avec le radiateur et le sèche-mains des toilettes. Je fais cependant attention à ne pas trop m’étaler, les Japonais étant plutôt à cheval sur le respect des autres. Après tout, je compte bien négocier une place de tente sur le parking pour la nuit…

Je passe quelque temps à réfléchir à cette journée et décide de revoir mon parcours. J’ai pris trop de risques aujourd’hui.

 

1 Matsuo Bashô, Journaux de Voyage, trad. René Sieffert, Lagrasse, Verdier, 2016, « La sente étroite du bout du monde », p. 89-90

2 Ichimatsu Tanaka, Japanese Ink Painting : Shubun to Sesshu, Tokyo, Heibonsha, The Heibonsha survey of Japanese art (Book 12), 1972, Catching a fish with a Gourd, Joetsu, p. 66, Landscapes of the Four Seasons, Moutain Landscape, Hermitage of the Three Worthies, Shûbûn, p. 76-77, 78, 96, Summer Landscape, Landscape, Sesshû p. 104, 123

3 Jocelyn Bouquillard & Christophe Marquet, Hokusai – Manga, Paris, Seuil, 2007, « La montagne et l’eau », p. 24-39

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Wotan Jhelil

Diplomé des Beaux-Arts d'Angoulême, Wotan vit à Tokyo où il travaille dans la traduction de jeux vidéos. Marcheur spécialisé en photographie de paysage, il écrit sur ses voyages et ses expériences, au Japon ou ailleurs.
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