La fenêtre avec vue nous donne accès au monde tout en maintenant une distance. Occultée, elle devient fenêtre sans vue ; elle nous accorde l’intimité en tournant le dos au monde extérieur. Au Japon, la fenêtre n’a pas toujours pour fonction de cadrer le paysage ou d’ouvrir largement le regard sur l’extérieur. Elle sert souvent à filtrer, à suggérer, à ménager une distance. Des shōji de l’architecture traditionnelle aux façades translucides du Tokyo contemporain, une même question semble traverser les époques : comment laisser entrer la lumière sans exposer totalement son intimité ?


La fenêtre avec vue nous donne accès au monde tout en maintenant une distance. Occultée, elle devient fenêtre sans vue ; elle nous accorde l’intimité en tournant le dos au monde extérieur. Au Japon, la fenêtre n’a pas toujours pour fonction de cadrer le paysage ou d’ouvrir largement le regard sur l’extérieur. Elle sert souvent à filtrer, à suggérer, à ménager une distance. Des shōji de l’architecture traditionnelle aux façades translucides du Tokyo contemporain, une même question semble traverser les époques : comment laisser entrer la lumière sans exposer totalement son intimité ?
Voir sans montrer
Dans le regard occidental, l’oeil est la « fenêtre de l’âme » et la fenêtre est « un cadre sur le monde ». Depuis la Renaissance, elle est associée à la perspective, à la contemplation et à l'idée même de représentation.
Comme l’écrit Gérard Wajcman dans Fenêtre, Chroniques du regard et de l’intime :
« En tous lieux et pour tout le monde, la fenêtre paraît cette place singulière où on se fait son cinéma, d’où le monde se regarde et se rêve, d’où il se désire, et où on l’attend. »
L’architecture japonaise traditionnelle propose une autre expérience du regard. Les shōji, ces panneaux coulissants en bois et papier washi, laissent passer la lumière sans offrir de vue nette sur l’extérieur. Ils ne suppriment pas la relation avec le dehors, ils la transforment.
Lorsqu’ils donnent sur un jardin, les arbres et les feuillages n’apparaissent plus comme un paysage à contempler mais comme des ombres, des silhouettes mouvantes, des variations de lumière. La nature se laisse deviner davantage qu’elle ne se montre.
Cette esthétique de la suggestion rejoint celle décrite par Jun'ichirō Tanizaki dans Éloge de l’ombre. Pour l’écrivain, la beauté japonaise naît moins de la lumière éclatante que des nuances qu’elle révèle dans l’ombre.

Une réponse à l'espace urbain
Cette manière de filtrer le regard n’est pas seulement esthétique. Elle répond aussi à une réalité urbaine ancienne.
Les machiya de Kyoto ou les nagaya, maisons en rangée des villes japonaises, présentaient souvent peu d’ouvertures sur la rue tout en privilégiant les cours intérieures et les espaces intermédiaires.
Dans un environnement dense, il fallait trouver un équilibre entre ouverture, ventilation et préservation de la vie privée.L’architecture japonaise a ainsi développé un rapport subtil à la frontière entre intérieur et extérieur. Entre les deux se déploie un espace intermédiaire, un entre-deux que la notion de ma 間 aide à comprendre.

Tokyo et l'esthétique de l'opacité
Aujourd’hui encore, Tokyo semble prolonger cette logique.
En se promenant dans les quartiers résidentiels de la capitale, on remarque la présence fréquente de fenêtres dépolies, de rideaux tirés, de panneaux translucides ou de façades qui laissent entrer la lumière tout en empêchant les regards. Bien sûr, ces choix répondent à des contraintes pratiques. Dans une mégapole où les bâtiments se font souvent face à quelques mètres de distance, préserver son intimité est une nécessité.
Mais ils produisent aussi une expérience particulière de la ville. Derrière les surfaces opaques, on devine une présence sans jamais accéder complètement à l’intérieur, sans que le mystère soit levé. Le passant aperçoit une silhouette, une lampe allumée, des plantes derrière une vitre…

Durant la pandémie, l’artiste photographe Tokyoïte Yoshiyuki Okuyama a saisi derrière les vitres opaques « des bribes de vie ordinaire», « une sorte de portrait de ces gens qui va au-delà des sons et des odeurs », extraits de l'article Tempura Magazine La Maison japonaise Printemps 2024 N°17 (p.90) écrit par Marie Baranger.

Héritage ou simple adaptation ?
Le verre dépoli est-il le descendant moderne du shōji ?
La comparaison a ses limites. Les matériaux, les techniques et les modes de vie ont profondément changé depuis l’époque des maisons traditionnelles. Pourtant, une continuité demeure : dans les deux cas, la lumière importe davantage que la transparence.
Là où l’architecture occidentale a souvent valorisé la fenêtre panoramique, l’architecture japonaise a fréquemment privilégié le filtre, l’écran, la médiation.
À Tokyo, regarder et être regardé reste ainsi une question d’architecture autant que de culture. Entre ouverture et retrait, visibilité et discrétion, la ville semble avoir fait de cet équilibre un véritable art de vivre.
Sources :
Gérard Wajcman, Fenêtre, Chroniques du regard et de l’intime, éditions Verdier philia
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