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Fenêtre… sans vue. Une manière japonaise de regarder le monde ?

La fenêtre avec vue nous donne accès au monde tout en maintenant une distance. Occultée, elle devient fenêtre sans vue ; elle nous accorde l’intimité en tournant le dos au monde extérieur. Au Japon, la fenêtre n’a pas toujours pour fonction de cadrer le paysage ou d’ouvrir largement le regard sur l’extérieur. Elle sert souvent à filtrer, à suggérer, à ménager une distance. Des shōji de l’architecture traditionnelle aux façades translucides du Tokyo contemporain, une même question semble traverser les époques : comment laisser entrer la lumière sans exposer totalement son intimité ?

© Yoshiuiki Okuyama Windows© Yoshiuiki Okuyama Windows
Écrit par Adina Mazzoni-Cernus
Publié le 24 juillet 2026, mis à jour le 26 juillet 2026

La fenêtre avec vue nous donne accès au monde tout en maintenant une distance. Occultée, elle devient fenêtre sans vue ; elle nous accorde lintimité en tournant le dos au monde extérieur. Au Japon, la fenêtre na pas toujours pour fonction de cadrer le paysage ou douvrir largement le regard sur lextérieur. Elle sert souvent à filtrer, à suggérer, à ménager une distance. Des shōji de larchitecture traditionnelle aux façades translucides du Tokyo contemporain, une même question semble traverser les époques : comment laisser entrer la lumière sans exposer totalement son intimité ?

 

Voir sans montrer

 

Dans le regard occidental, l’oeil est la « fenêtre de l’âme » et la fenêtre est « un cadre sur le monde ». Depuis la Renaissance, elle est associée à la perspective, à la contemplation et à l'idée même de représentation.

Comme l’écrit Gérard Wajcman dans Fenêtre, Chroniques du regard et de lintime :

« En tous lieux et pour tout le monde, la fenêtre paraît cette place singulière où on se fait son cinéma, doù le monde se regarde et se rêve, doù il se désire, et où on lattend. »

Larchitecture japonaise traditionnelle propose une autre expérience du regard. Les shōji, ces panneaux coulissants en bois et papier washi, laissent passer la lumière sans offrir de vue nette sur lextérieur. Ils ne suppriment pas la relation avec le dehors, ils la transforment.

Lorsquils donnent sur un jardin, les arbres et les feuillages napparaissent plus comme un paysage à contempler mais comme des ombres, des silhouettes mouvantes, des variations de lumière. La nature se laisse deviner davantage quelle ne se montre.

Cette esthétique de la suggestion rejoint celle décrite par Jun'ichirō Tanizaki dans Éloge de lombre. Pour l’écrivain, la beauté japonaise naît moins de la lumière éclatante que des nuances quelle révèle dans lombre.

Shoji japon

 

Une réponse à l'espace urbain

Cette manière de filtrer le regard nest pas seulement esthétique. Elle répond aussi à une réalité urbaine ancienne.

Les machiya de Kyoto ou les nagaya, maisons en rangée des villes japonaises, présentaient souvent peu douvertures sur la rue tout en privilégiant les cours intérieures et les espaces intermédiaires.

Dans un environnement dense, il fallait trouver un équilibre entre ouverture, ventilation et préservation de la vie privée.Larchitecture japonaise a ainsi développé un rapport subtil à la frontière entre intérieur et extérieur. Entre les deux se déploie un espace intermédiaire, un entre-deux que la notion de ma 間 aide à comprendre.

jason leung photo ombres japon

 

Tokyo et l'esthétique de l'opacité

Aujourdhui encore, Tokyo semble prolonger cette logique.

En se promenant dans les quartiers résidentiels de la capitale, on remarque la présence fréquente de fenêtres dépolies, de rideaux tirés, de panneaux translucides ou de façades qui laissent entrer la lumière tout en empêchant les regards. Bien sûr, ces choix répondent à des contraintes pratiques. Dans une mégapole où les bâtiments se font souvent face à quelques mètres de distance, préserver son intimité est une nécessité.

Mais ils produisent aussi une expérience particulière de la ville. Derrière les surfaces opaques, on devine une présence sans jamais accéder complètement à lintérieur, sans que le mystère soit levé. Le passant aperçoit une silhouette, une lampe allumée, des plantes derrière une vitre…

 

Yoshiyuki Okuyama Windows

 

Durant la pandémie, l’artiste photographe Tokyoïte Yoshiyuki Okuyama a saisi derrière les vitres opaques « des bribes de vie ordinaire», « une sorte de portrait de ces gens qui va au-delà des sons et des odeurs », extraits de l'article Tempura Magazine La Maison japonaise Printemps 2024 N°17 (p.90) écrit par Marie Baranger.

 

Yoshiyuki Okuyama 2

 

Héritage ou simple adaptation ?

Le verre dépoli est-il le descendant moderne du shōji ?

La comparaison a ses limites. Les matériaux, les techniques et les modes de vie ont profondément changé depuis l’époque des maisons traditionnelles. Pourtant, une continuité demeure : dans les deux cas, la lumière importe davantage que la transparence.

Là où larchitecture occidentale a souvent valorisé la fenêtre panoramique, larchitecture japonaise a fréquemment privilégié le filtre, l’écran, la médiation.

À Tokyo, regarder et être regardé reste ainsi une question darchitecture autant que de culture. Entre ouverture et retrait, visibilité et discrétion, la ville semble avoir fait de cet équilibre un véritable art de vivre.

Sources :

Gérard Wajcman, Fenêtre, Chroniques du regard et de lintime, éditions Verdier philia

Jun'ichirō Tanizaki, Éloge de lombre, éditions Verdier

Yoshiyuki Okuyama, Windows

Tempura Magazine La Maison japonaise Printemps 2024 N°17

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