En Thaïlande, l'hépatite A frappe désormais les adultes actifs plus que les enfants. Le paradoxe d'un pays qui a trop bien nettoyé son eau.


Les premiers cas signalés cette année n'ont pas surpris les épidémiologistes. Ils ont surpris les malades, des ouvriers d'usine en Thaïlande orientale qui n'avaient aucune raison de se croire en danger. Le virus de l'hépatite A, lui, n'avait pas disparu.
Entre le 1er janvier et le 20 avril 2026, le Département de contrôle des maladies a recensé 672 infections sur le territoire, sans décès signalé. Le rythme est environ deux fois supérieur à celui de la même période en 2025, selon The Nation. Chon Buri concentre le plus grand nombre de cas, devant Rayong, Bangkok et Chanthaburi. L'est industriel, pas les bidonvilles ni les zones rurales reculées.
C'est là que réside l'anomalie. L'hépatite A est historiquement associée aux conditions sanitaires précaires. Elle se transmet par voie fécale-orale : eau contaminée, aliments mal lavés, coquillages insuffisamment cuits. La Thaïlande a massivement amélioré son accès à l'eau potable et ses standards d'assainissement depuis les années 1980. C'est précisément pour cette raison que le virus revient par la grande porte.
Le paradoxe de l'eau propre
Le professeur Yong Poovorawan, virologue senior à l'Université Chulalongkorn, le dit et on peut le croire. Les Thaïlandais qui ont grandi dans un environnement assaini n'ont jamais rencontré le virus dans l'enfance. Sans infection naturelle précoce, pas d'immunité. La majorité des moins de quarante ans n'ont aucune protection. Entre quarante et cinquante ans, environ la moitié en dispose encore. Au-delà de soixante ans, la quasi-totalité ces générations ont été exposées quand l'eau était moins sûre.
Une usine bondée, des travailleurs qui partagent les sanitaires et la cantine, une incubation silencieuse de trente jours en moyenne : les conditions sont réunies pour que le virus circule longtemps avant qu'on l'identifie. Des travailleurs migrants figureraient parmi les premiers vecteurs, selon Yong Poovorawan, sans que la chaîne de transmission puisse être formellement établie.
Chez l'adulte, la maladie se manifeste par de la fièvre, une jaunisse et une fatigue qui peut s'étendre sur plusieurs semaines. Dans les cas les plus graves, elle évolue vers une hépatite fulminante dont la létalité atteint 1,8% chez les plus de cinquante ans, selon Vaccination Info Service. Le vaccin, disponible depuis les années 1990, dépasse 94% d'efficacité d’après l'OMS. Le virologue recommande au minimum de vacciner les personnels de restauration et les manipulateurs de denrées.
Même dynamique en France
En France, la dynamique est identique. Les bonnes conditions sanitaires y ont produit les mêmes générations non immunisées, les mêmes adultes exposés à un virus qu'ils n'ont jamais rencontré dans l'enfance. Les cas déclarés sont passés de 451 en 2022 à 1.010 en 2024, selon Santé Publique France. Sur les huit premiers mois de 2025, le total a déjà dépassé celui de l'année entière précédente.
La saison des pluies commence en mai en Thaïlande. Les épidémies s'accélèrent habituellement à ce moment. Cette année, elles n'ont pas attendu.
Bangkok, capitale mondiale de l’hépatite
Ce jeudi 30 avril 2026, Bangkok accueillait le World Hepatitis Summit 2026, co-organisé par le ministère de la Santé publique et la World Hepatitis Alliance. L'occasion pour le ministre Pattana Promphat d'annoncer un plan de dépistage massif. Huit millions de personnes par an entre 2026 et 2028, soit 24 millions au total.
La cible vise les hépatites B et C, pas le type A. Le ministre a reconnu qu'un million de Thaïlandais vivent avec le virus B, 200.000 avec le virus C et que 70% des cancers du foie diagnostiqués dans le pays leur sont imputables.
L'objectif mondial d'élimination d'ici 2030, qui prévoit une réduction de 65% des décès et de 95% des nouvelles infections par rapport à 2015, est hors d'atteinte sans engagement politique fort.
En 2024, 287 millions de personnes vivaient encore avec une hépatite B ou C chronique dans le monde et la maladie tue 1,3 million de personnes chaque année. Côté traitement, les chiffres donnent la mesure du retard : moins de 5% des porteurs du virus B reçoivent un traitement, environ 20% pour le virus C.
La Thaïlande prévoit d'intégrer le dépistage de l’hépatite à ses programmes VIH, santé maternelle et prévention du cancer.










