9,8 millions de baht pour convaincre les médias étrangers que la Thaïlande est du bon côté. En Thaïlande, l’information, nerf de la guerre, a désormais son budget.


Bangkok ne se contente plus de tenir la frontière. Elle tente aussi d'acheter la confiance des médias étrangers. Le Premier ministre Anutin Charnvirakul et le ministre de la Défense Adul Boonthamcharoen ont approuvé le 11 juin 2026 un budget de 9,8 millions de baht pour renforcer les opérations d'information du Centre commun d'information sur la situation thaïlando-cambodgienne, connu sous son sigle anglais JIC. La somme est modeste au regard des milliards déjà engloutis dans la sécurité frontalière mais est néanmoins présentée comme un « coup de pouce important » pour une structure qui travaillait jusqu'ici sans dotation propre.
La vocation du JIC
La vocation du JIC n'est pas de surveiller la frontière ni de négocier un cessez-le-feu. Elle est de parler. Officiellement : « promouvoir une compréhension exacte, réduire la désinformation et soutenir la confiance entre toutes les parties ». En pratique : organiser des voyages de presse pour des journalistes étrangers afin qu'ils voient la situation « directement sur le terrain », depuis le côté thaïlandais.
Les chiffres témoignent d'une activité déjà soutenue, avant même ce financement. En mars 2026, le JIC a conduit 37 journalistes de 18 médias étrangers dans la province de Surin. En avril, 28 journalistes de 15 médias supplémentaires ont effectué le même parcours. Ces missions étaient montées avec l'appui du ministère des Affaires étrangères, faute de budget propre.
Le nouveau financement doit permettre d'élargir ces opérations, d'améliorer la « gestion de l'information dans toutes ses dimensions » et de conduire des campagnes proactives. The Nation Thailand, qui cite une source au ministère de la Défense, note sans détour que le JIC opère un glissement assumé : de la « clarification réactive » vers une « guerre de l'information proactive ».
Financer des voyages de presse pour des correspondants étrangers dans les zones frontalières thaïlandaises n'est pas anodin. C'est choisir quels journalistes voient quoi, depuis quel côté de la frontière. La source au ministère de la Défense citée par The Nation assure que le JIC « travaillera avec engagement, prudence et adhésion aux faits ». Les faits, en l'espèce, sont ceux que Bangkok sélectionne et met en scène.
Le JIC est dirigé par le général de l'armée de l'air Prapas Sornchaidee, commandant adjoint de l'armée de l'air royale thaïlandaise. Il réunit représentants de l'armée de terre, de la marine, de l'armée de l'air, de la police et du quartier général des forces armées.
9,8 millions de baht, c'est environ 260.000 euros. Deux voyages de presse bien cadrés, quelques points de presse internationaux, une équipe de traduction et de production. Pas de quoi reconstruire Surin mais largement de quoi soigner une narration.
Un conflit vieux comme les traités coloniaux
La frontière entre la Thaïlande et le Cambodge n'a jamais été proprement délimitée. Les traités franco-siamois de 1904 et 1907 ont laissé des zones d'ambiguïté sur plusieurs centaines de kilomètres, foyer de tensions récurrentes depuis l'indépendance cambodgienne. En juillet 2025, après une escarmouche meurtrière, l'armée de l'air thaïlandaise déploie ses F-16 pour la première fois en opérations de combat depuis 1988. Plus de 200.000 civils sont déplacés en cinq jours. Cessez-le-feu en juillet, reprise des combats en décembre, opération Sattawat sur le territoire cambodgien, plus d'une centaine de morts selon les estimations indépendantes. Second cessez-le-feu le 27 décembre 2025. Les postes-frontières restent fermés. Le Cambodge a saisi la Cour internationale de justice et 39 chars chinois viennent d'être livrés à son armée. Deux pays techniquement en paix, pratiquement en posture de guerre. Bangkok a choisi d'en faire un terrain de communication.












