M. Dreyfuss : « Raconter l’histoire des juifs et musulmans telle quelle »

Par Anne-Claire Voss | Publié le 07/06/2022 à 18:14 | Mis à jour le 07/06/2022 à 18:36
L’histoire entre le Judaïsme, l’Islam et la France fait l’objet d’une exposition au Musée de l’Histoire de l’immigration à Paris. Découvrez l'interview de M. Dreyfuss, co-commissaire de l'exposition.

L’histoire entre le Judaïsme, l’Islam et la France fait l’objet d’une exposition au Musée de l’Histoire de l’immigration à Paris, nommée juifs et musulmans de la France coloniale à nos jours. Celle-ci tente de combattre les préjugés, et de raconter à ses spectateurs l’histoire entremêlée de ces deux peuples. Mathias Dreyfuss, historien, auteur et co-commissaire de l’exposition avec Benjamin Stora et Karima Dirèche, a accepté de nous répondre.

 

Photographie des trois commissaires de l'exposition Juifs et musulmans, Mathias Dreyfuss (à gauche), Karima Dirèche (au centre) et Benjamin Stora (à droite)
Photographie des trois commissaires de l'exposition "Juifs et musulmans de la France coloniale à nos jours", Mathias Dreyfuss (à gauche), Karima Dirèche (au centre) et Benjamin Stora (à droite) - Musée de l’Histoire de l’immigration, Paris

 

Quel message souhaitez-vous faire passer à travers l'exposition juifs et musulmans au Musée de l'Histoire de l’immigration ?

Il y en a plusieurs. Le premier est de démontrer que cette question des relations entre juifs et musulmans, dont nous parlons souvent sous un angle exclusivement lié aux tensions, à l'accumulation de ressentiments et d’actes très graves qui ont été commis, est saturée d’enjeux de toutes sortes.

 

 

Nous essayons de combattre cette image d'un conflit éternel entre juifs et musulmans

 

Nous essayons de combattre cette image d'un conflit éternel entre juifs et musulmans. L’objectif est de dé-essentialiser ces identités et de les montrer telles quelles. Elles se construisent et évoluent à travers le temps et l’espace. On ne peut pas parler des juifs et des musulmans d’un bloc comme si ces groupes existaient de façon abstraite, sans être rattachés à une histoire, à des contextes et à tout ce qui fait aussi le lien entre ces Hommes.

 

En quoi est-il important de remettre en avant le décret Crémieux, accordant la nationalité française aux 35.000 juifs d’Algérie, mais pas aux 3 millions de musulmans qui conservaient alors le statut d’indigènes?

Nous avons parfois tendance à résumer l'histoire des relations entre juifs et musulmans de France, notamment en englobant l'empire colonial avec l'Algérie, à ce fameux décret Crémieux du 24 octobre 1870. Ce point est très important car il permet de comprendre comment le gouvernement et les autorités françaises, par un acte juridique, ont séparé deux populations. Encore aujourd'hui, cette pièce est utilisée comme un « argument de poids » afin de montrer comment l'Etat français a, en quelque sorte, divisé pour mieux régner. La réalité est beaucoup plus complexe et nuancée, et nous avons voulu l’expliquer.

 

Le décret Crémieux est d’abord lié à l'histoire des juifs en France métropolitaine, avant même la colonisation de l'Algérie. La reconnaissance officielle du judaïsme existe dans le pays au drapeau tricolore depuis l'époque napoléonienne. Des questions se posent depuis 1830, lorsque l'armée française découvre la présence d’une communauté juive en Algérie. Un processus de francisation du judaïsme algérien avait déjà été amorcé presque 30 ans, voire 35 ans, avant le décret Crémieux.

 

Les autorités françaises n'ont pas eu de stratégie pensée à l’avance, devant s'appliquer de manière méthodique

 

Les discours des autorités françaises sont multiples et évoluent à travers le temps. Elles accordent en octobre 1870 le décret Crémieux aux juifs d’Algérie mais le refusent par la suite à ceux vivant au Maroc et en Tunisie. Cela démontre qu’il n’y a pas eu de stratégie pensée à l’avance, devant s'appliquer de manière méthodique.

Concernant les musulmans, le peu d’accords qui leur a été donné s’explique par les chiffres : il y avait 35.000 juifs et 3 millions de musulmans. De plus, une question se pose à travers la citoyenneté française. Entre autre, le statut personnel réglé par la religion. Avant le décret Crémieux, les juifs avaient par exemple des tribunaux rabbiniques réglant leurs vie civile et sociale. Ceux-ci restent pour les musulmans. Il y a donc cette volonté de garder, sur le plan des lois civiles, le statut personnel plus que l’adhésion au Code civil.

 

Comme vous pouvez le constater, les enjeux de ce décret vont donc bien au-delà de cette vision d'un pouvoir qui diviserait la population. Cette histoire ne peut pas se réduire qu’à deux-trois formules toutes faites permettant d’expliquer des relations qui auraient toujours été conflictuelles, ou à l’inverse, idylliques.

 

 

Il y a une réelle évolution dans le temps des relations judéo-musulmanes

 

La création d'Israël a t-elle cristallisé les tensions entre musulmans et juifs en France ?

L’exposition éclaire un phénomène finalement peu connu en dehors du cercle des historiens spécialistes. 1967 est souvent donnée comme date pivot. Cela s’explique à la fois par la guerre des Six Jours - et par l'angoisse existentielle qui se manifeste liée à la menace qui entoure l'Etat d'Israël en 1967 - et par la prise de ce dernier, mettant au premier plan la question palestinienne et des territoires de Gaza et de la Cisjordanie. Une véritable prise de conscience concernant l'importance de la sauvegarde d’Israël naît à ce moment-là en France.

Mais ce que nous éclairons et qui me paraît assez nouveau, ce sont les événements de 1947-48. De fortes tensions ont eu lieu en Algérie et à Marseille, ville qui est à la fois un port de transit, et un lieu où vivent et travaillent un bon nombre de dockers musulmans. Nous montrons aussi la manière dont les autorités françaises ont porté une attention très vive aux relations entre juifs et musulmans, notamment dans leurs interactions quotidiennes. Nous retrouvons une continuité avec les pratiques de la police coloniale sous Vichy. Là aussi, nous pourrions en parler plus longuement, mais ces faits s’ancrent encore plus avant dans l'histoire du Maghreb. Il y a une réelle évolution dans le temps des relations judéo-musulmanes.

 

 

Le gouvernement colonial français présent en Algérie se soucie de documenter les relations entre juifs et musulmans depuis quasiment les années 1830

 

Quel intérêt pour les gouvernements d'autant documenter ces relations  ?

Le gouvernement colonial français présent en Algérie se soucie de documenter les relations entre juifs et musulmans depuis quasiment les années 1830. L’observation de ces groupes suit cette logique de conquête de l’Algérie. Les descriptions des populations algériennes sont faites principalement par les militaires français. Ceux-ci font des distinctions, des sous-catégories, afin de voir quel groupe serait plus favorable ou non à la présence française.

 

L’Algérie est un pays très particulier, puisqu’il est extrêmement divers d'un point de vue ethnographique. Cette pluralité est réellement constitutive de l’Algérie coloniale à la fin du 19e siècle. Il y a des Maltais, des Espagnols, des Italiens qui deviennent finalement Français en 1889. On a ces juifs qui eux aussi basculent du côté de la citoyenneté française dans les années 1970. Ils le deviennent sur les papiers, mais pas forcément dans les mentalités. Et puis, l’écrasante majorité est constituée de musulmans.

 

Dans cette extraordinaire diversité se produit finalement une accumulation de tensions et de racisme entre ces différents groupes. Et la France vient observer tout cela. Parfois elle tente de réguler ou de maintenir un statu quo, parfois elle vient agiter les tensions. La France a poussé sa politique coloniale à l’extrême et l’Algérie lui a servi de « laboratoire ».

 

 

C'est à travers le regard qu'ont eu les Français que nous pouvons comprendre pourquoi ces tensions persistent, depuis tout ce temps, en France

 

Comment le conflit israélo-palestinien s'est il déplacé dans les communautés juives et musulmanes en France?

Ce conflit se projette sur une histoire française. Ce n'est pas un décalque de ce qui se passe entre les Palestiniens et les Israéliens, et ce qu’il y a en France, mais ces tensions entre juifs et musulmans en France sont liées à des mouvements politiques ainsi qu’à des contextes français.

 

Parmi les figures qui ont beaucoup porté la cause palestinienne dans les années 1970-80, on trouve des personnalités très liées aux groupuscules d'extrême gauche, notamment de la Gauche prolétarienne. Une des figures se nomme Saïd Bouziri. Quelques documents provenant de ses archives personnelles sont d’ailleurs exposés.

 

Cet homme a constitué des comités Palestine, ainsi que le mouvement des travailleurs arabes au début des années 1970. Il était lié à la Gauche prolétarienne, et a beaucoup œuvré pour faire le lien entre la cause palestinienne et la défense des droits des immigrés. Il a été notamment le cofondateur de l’association Génériques - une association dont l'objectif est d’aider et défendre les droits des immigrés, principalement des immigrés maghrébins en France.

 

C'est à travers le regard qu'ont eu les Français que nous pouvons comprendre pourquoi ces tensions persistent, depuis tout ce temps, en France.

Anne-Claire Voss

Anne-Claire Voss

Diplômée d'un Bachelor en Management et médiation culturelle à l'ICART (Paris), elle décide de réaliser un Master en journalisme à l'ISFJ (Paris) et de se former avec notre rédaction.
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