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Cédric Beltrame - AU NOM DU FRÈRE

Par Catherine Soulas Baron | Publié le 15/01/2019 à 17:00 | Mis à jour le 16/01/2019 à 09:14
Photo : Les trois frères Beltrame
Arnaud Beltrame au nom du frère

Le 24 mars 2018, le terrorisme islamiste a détruit une fratrie. Le lieutenant-colonel de Gendarmerie, Arnaud Beltrame est tué quelques semaines avant son mariage. Il a sauvé une otage dans des circonstances de bravoure remarquable. Ainé d’une fratrie de trois, il faisait l‘admiration de ses frères cadets. Ils ont souhaité dire dans un livre Au nom du frère quel homme exceptionnel il était, et tenter d’expliquer ce qui a pu provoquer le destin héroïque de ce frère tant aimé. Cédric, l’un des frères d’Arnaud, vit à Singapour avec son épouse singapourienne et son petit garçon. Nous l’avons rencontré.

 

Vous étiez à Singapour quand la nouvelle est tombée. Vous remerciez à la fin de votre livre Messieurs l'Ambassadeur et le Consul  de France à Singapour. Leur assistance a-t-elle été déterminante ?

 

Cédric Beltrame : J’ai appris le décès d’Arnaud le samedi suivant l’attaque et je souhaitais rejoindre la France par tous les moyens. J’ai contacté le Quay d ‘Orsay. L‘ambassade était fermée, mais j‘ai reçu un texto de Monsieur l’Ambassadeur. J‘ai été mis immédiatement en contact avec Air France et pu ainsi prendre un vol le dimanche suivant et voyager dans de bonnes conditions. Dans ces moments, tout seul face à la logistique, la distance, on se sent perdu, tout semble très compliqué, donc oui la prise en charge a été cruciale. A mon retour, Monsieur l‘Ambassadeur m’a reçu et exprimé à nouveau son soutien.

 

Le titre de votre livre écrit avec votre frère Damien "Au nom du frère" évoque le début d’une prière, presqu’une supplique.

 

Cela n’a pas été facile de trouver un titre qui convienne à tout le monde. Le livre est centré sur la fratrie, la famille, mais porte aussi sur la religion, la franc-maçonnerie, l’armée, la gendarmerie. Le mot frère se devait naturellement d’être en titre. Le titre sous-tend un hommage, une reconnaissance, une acceptation du fait qu’il se soit converti au catholicisme, nous le chahutions parfois à ce sujet. Cela l’aurait probablement beaucoup touché.

 

Votre frère Arnaud se convertit très tard au catholicisme, mais aussi à la franc-maçonnerie. Or, vous le précisez dans le livre, le cardinal Ratzinger déclare ouvertement en 1983 que les catholiques membres de la franc -maçonnerie sont dans un état de péché grave. Votre frère ne voyait pas d’incompatibilité entre sa foi catholique et sa croyance franc-maçonne ?

 

Arnaud était en recherche incessante de certaines vérités, certaines lumières. Cette recherche intellectuelle et spirituelle a porté sur la religion, sur  l’histoire mais aussi, parce que notre famille est originaire de Bretagne, sur les druides, les celtes, la terre. Finalement, la religion s’est imposée comme ce qui lui convenait le mieux, lui apportant une paix intérieure. J’explique son adhésion à la franc-maçonnerie pour deux raisons. La première est la conséquence d’un certain héritage, une partie de notre entourage familial a toujours été franc-maçonne. La deuxième, un élément nécessaire et obligatoire pour sa carrière. Ambitieux, il avait pour objectif ultime de devenir Général. Pour lui, tout cela avait du sens et était loin d’être antinomique. D’ailleurs, le Pape lui-même lui a rendu hommage en parlant de son acte généreux et héroïque.

 

Il y a dans votre livre de nombreuses références à Saint Parfait, à Lancelot de Lac, aux Templiers et preux chevaliers. Avait-il donc une vision romantique des valeurs qu’un homme de notre société doit incarner ?

 

Arnaud disait à ses collègues et amis : « Nous sommes les derniers chevaliers ». L’histoire des templiers le fascinait. La défense de la patrie, mourir pour une noble cause, l’honneur et toutes ces valeurs féodales étaient pour lui bien celles du présent.

 

Vous refusez les notions de sacrifice, de suicide, de martyr, de rebelle, émises par certains après son acte. Selon vous, quelle était l’idée de votre frère en agissant au delà de ce que sa mission exigeait de lui ?

 

Damien, moi-même et ceux qui l’ont connu pensons qu’à ce moment-là, seul le militaire qu’il était a agi, investi dans sa mission. Il savait ce qu’il faisait, il a analysé la situation, il avait un plan. Agir vite, agir bien. Il avait participé à l’entrainement à une simulation d’une attaque terroriste dans un supermarché quelques mois auparavant, il avait fait l’EPIGN (escadron parachutiste de la Gendarmerie Nationale, aujourd’hui devenu une des unités du GIGN), avait effectué une mission en Irak, connaissait le sujet, maitrisait le combat, les armes. Il a pris une décision hors protocole, celle de se substituer à une otage pour réussir sa mission pour la sauver. Mais à notre avis, il ne pensait certainement pas qu’il allait mourir.

 

Vous êtes marié à une Singapourienne. Comment ont réagi sa famille et vos amis singapouriens ?

 

Un très grand choc pour la famille singapourienne car ils connaissaient bien Arnaud. Il était venu à Singapour en 2012 pour notre mariage civil et eux-même avaient fait le voyage en France pour le mariage religieux. Ils ont écrit à ma mère. Quant aux amis, ils ont été extrêmement impressionnés par son acte. Pour eux aussi, Arnaud est un héros.

 

Votre frère était admiratif de Singapour et sa politique de défense de l’Ile. Pouvez-vous nous en parler ?

 

Arnaud appréciait le fait qu’il y ait un service militaire obligatoire, qu’il y ait des sanctions strictes envers les délinquants. L’idée aussi que dans les HDB, les personnes vivent ensemble par quotas, que l’on reconnaisse qu’il y ait différentes races devant vivre ensemble et se respecter. Il admirait la politique de défense du pays traumatisé par l’invasion japonaise et qui ne baisse jamais la garde, puisque près d'un quart du minuscule territoire est dédié aux opérations militaires et aux terrains d'entraînements.

 

Vous parlez avec beaucoup d’amour et de douceur de votre maman. Quel a été son rôle dans la vie de la fratrie et celle d’Arnaud ?

 

Notre mère nous faisait confiance, nous laissait vivre nos propres expériences, nous entourait de beaucoup d’amour, s’occupait parfaitement de nous et nous cuisinait toujours de bons petits plats ! Mais il y avait des règles : ranger sa chambre, être poli, respecter les anciens, la famille, se charger quotidiennement des animaux comme le cheval que nous possédions. Elle nous a toujours aidés, accompagnés, sans nous imposer quoique ce soit, ni en sport, ni en musique, ni pour nos études. Maternelle mais jamais envahissante. Elle a été pour Arnaud une source inépuisable d’amour, d’énergie, de réconfort, d’écoute et de pardon. Un pilier indestructible. Elle lui a donné ainsi qu’à nous la force d’aller de l’avant, de toujours relever la tête. Un lien très fort la liait à Arnaud.

 

Vous dites : « Mon frère est mort comme il a vécu, suivant ses préceptes et ses valeurs. Désormais, il ne nous appartient plus ». Quelle en est la signification?

 

Au delà du héros, chacun peut se retrouver dans ce qu‘il représente, chrétien, militaire, franc-maçon, citoyen, fils. Arnaud est devenu un symbole en se dressant face au terrorisme islamiste. Finalement son acte transmet un message : « Je n’ai pas peur de me battre, de mourir en défendant une cause juste, je me tiens prêt ». C’est un message universel. Il a redonné de la valeur au courage, au don de soi, à l’honneur.

 

Est-ce que cette citation d‘Albert Camus s’applique à votre frère ? « Les héros ont notre langage, nos faiblesses, nos forces. Leur univers n'est ni plus beau, ni plus édifiant que le nôtre. Mais eux, du moins, courent jusqu'au bout de leur destin. »

 

La citation de Camus est très belle et je pense qu'elle s'inscrit parfaitement dans le contexte. Même si Arnaud, lui, était un grand soldat bien avant son geste.

Catherine Soulas Baron

Catherine Soulas Baron

Ancien directeur juridique, Catherine est passionnée par le patrimoine, l'histoire et les questions interculturelles. Fondatrice de Savoir Vivre Ltd à Hong Kong, elle est lauréate du Prix Art de Vivre des Trophées des Français de l'étranger 2014
8 Commentaire (s)Réagir
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Kriss mer 16/01/2019 - 22:16

« …Le livre … porte aussi sur la religion, la franc-maçonnerie, l’armée, la gendarmerie. … » . Mais le livre n’exprime pas qui sont les vrais profonds responsables de cette tragédie ! Et pourtant ils sont ici 4 explicitement nommés à la fin de cette phrase ! Le terroriste accusé, lui, n’était qu’un fou à conséquence mais les plus fous en cause sont les politiques « pas si fous d’intérêts personnels » qui les ont laissés entrer sur le territoire défendu par Arnaud! Et cet inventaire de folie n’est pas fini car il y a plus grande folie encore de ceux dont c’est le métier de voir arriver des tragédies aussi incroyables ! Ce sont eux, les plus coupables, or ceux-là pas même ne s’en rendent compte et sont bien loin de se sentir coupables ! Je le regrette mais il faut donc le leur dire crûment ! Eux sont fondamentalement responsables car par lâcheté ils ne sont pas intervenus durant des décennies contre les décisions de ces fous politiques quand il était encore temps ! Ainsi justement les Francs maçons sous prétexte de secret alors qu’ils sont infiltrés partout munis de pouvoirs « occultes » dans tous les rouages du pouvoir, la religion endimanchée grenouillant dans les bénitiers politiques sous prétexte dogmatique de « tendre l’autre joue » et pleurnicher de racisme, l’armée et ses empanachés de 14 Juillet hautement rémunérés qui se taisent sous prétexte de « grande muette » devenant aussi fortuitement sourde et aveugle for l’honneur, la haute gendarmerie qui a « peur du gendarme fonctionnaire » qui lui calculera sa retraite ! Voilà où en est la veulerie des élites en France! Le sens du devoir d’Arnaud était (hors sa famille bien entendu) bien trop au-dessus de son entourage terrestre, on comprend mieux pourquoi il a cherché longtemps et que seul Dieu pouvait discuter avec lui seul à seul! Il est donc malheureusement bien plus tombé dans ce traquenard de fous délibérés que sous la lame d’un fou qui n’était qu’un fou à qui les instances responsables politiques, religieuses, militaires ont laissé la possibilité d’agir en fou! Qui est alors responsable? « Nous sommes les derniers chevaliers » Je regrette Arnaud vous, vous êtes le dernier chevalier, les autres ne valent pas même le droit d’être votre palefrenier !

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catherine baron ven 18/01/2019 - 04:55

Votre long commentaire prouve combien l 'acte de ce Héros vous a touché. Le livre porte principalement sur les liens fraternels.Et comme vous le savez tout militaire et gendarme est astreint à un devoir de réserve.Les frères d 'Arnaud portent ce devoir par respect pour lui au-delà de sa disparition. Néanmoins vous trouverez dans le livre des réflexions d 'Arnaud sur le service militaire, les fichés S etc ...Il avait sa vision de ce qui devrait etre fait.

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Pégase jeu 17/01/2019 - 20:48

Bien d'accord avec vous. Que pouvait faire le chevalier Arnaud, seul à se battre de cette façon, avec beaucoup d'amour pour son prochain. Personne n'eût pris autant de risques que lui, et même s'il avait pour ambition de devenir général; cela ne l'empêchait pas d'avoir cette générosité que serait incapable d'éprouver un individu ayant pour seul but son avancement. Un rempart s'est écroulé..... il permet à ces djihadistes de s'infiltrer bien plus qu'ils ne l'ont fait. Les politiques et les hautes instances ont une grande part de responsabilité, même s'il a pris ses responsabilités en prenant la place d'une otage pour permettre à tous les survivants de s'enfuir.....s'il fallait n'en sauver qu'un.....?❤️

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catherine baron ven 18/01/2019 - 05:35

Merci infiniment pour votre commentaire. L'acte de générosité exceptionnel d'Arnaud a été salué dans le monde entier.D'autres hommes sont prets à donner leur vie (dans le livre on cite les américains du Thalys) formés parce qu'ils sont militaires,policiers, pompiers etc mais aussi de simples citoyens (deux des héros du Thalys ou ceux qui ont sauvé des vies dans les attentats précédents) et tellement d 'autres anonymes.Et l 'acte Arnaud a certainement suscité beaucoup de vocations......

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rima mer 16/01/2019 - 16:18

Magnifique cet hommage à cette belle famille.

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