Et si, au lieu de scroller frénétiquement entre deux stations de MRT, vous ouvriez un bon livre ? Avec son nouveau programme ReadSG, le gouvernement singapourien propose de rémunérer sa population pour se replonger dans la lecture. Alors que plusieurs pays s’affairent à interdire les réseaux sociaux aux plus jeunes, la cité-État choisit de stimuler les cerveaux en adoptant une mesure d’incitation à lire s’appliquant à tous. Un défi qui devrait redonner à la lecture ses lettres de noblesse.


On se rend vite compte qu’il faudrait lire pendant 50 jours consécutifs pour empocher un dollar.
À Singapour, où le moindre comportement citoyen relève de critères de performance et s’accompagne d’objectifs chiffrés, le National Library Board (NBL) vient de franchir un cap. Tandis que le tout premier mois national de la lecture est inauguré sous les auspices du président Tharman Shanmugaratnam, le constat d’un délitement de l’attention dressé par les autorités résonne comme un signal d’alarme. L’initiative nationale ReadSG, lancée officiellement le 6 septembre pour une durée de 5 ans, ambitionne de redonner le goût des livres à une population rivée sur ses écrans. Le concept : être payé pour lire. Une réinsertion littéraire audacieuse à l'ère du scroll à l’infini.
La culture tous azimuts avec les bibliothèques publiques de Singapour

Combien gagne-t-on en lisant à Singapour ?
Le principe consiste, pour les citoyens et les résidents permanents de plus de 15 ans, à s’inscrire via leur compte Singpass sur CrowdTaskSG, la plateforme de crowdsourcing gouvernementale, un outil initialement pensé par l'agence GovTech pour faire participer la population à des tâches d'intérêt public. Il faut ensuite documenter ses sessions de lecture quotidiennes et enfin récolter ses pièces virtuelles. Une session quotidienne de 15 minutes donne droit à 20 pièces. Et il faut accumuler 1000 pièces pour espérer décrocher la modique somme de $1. On se rend vite compte qu’il faudrait lire pendant 50 jours consécutifs pour empocher un dollar.
Autant dire que la prime est faible, mais l'intention est ailleurs. Une lente ascension économique qui confirme que le but recherché n'est en rien d'enrichir le lecteur mais bien d'inoculer un réflexe, de recréer une habitude et un goût dans un cerveau habitué à la gratification instantanée des notifications. C’est une campagne publique conçue pour vous extirper des griffes des réseaux sociaux et du numérique, qui contribuent au déclin de l'attention prolongée.
89 % des adultes singapouriens lisent des fils d’actualité et autres publications courtes sur les réseaux sociaux, seuls 28 % d’entre eux ouvrent véritablement un livre

Pourquoi Singapour veut remettre ses habitants à la lecture
Derrière la carotte financière se cache la volonté de répondre à la problématique très actuelle du doomscrolling, sport national de la moitié de l'humanité, qui participe à la détérioration générale de la santé mentale. Les chiffres sont alarmants. Une étude menée en 2024 par le NLB a révélé que si 89 % des adultes singapouriens lisent des fils d’actualité et autres publications courtes sur les réseaux sociaux, seuls 28 % d’entre eux ouvrent véritablement un livre. Autrement dit, nous croulons chaque jour sous un nombre croissant de textes courts mais notre capacité à assimiler des ouvrages de plusieurs centaines de pages est mise à rude épreuve.
Melissa Tam, la responsable du NLB, résume cet enjeu : « Si les contenus courts nous permettent de rester informés, la lecture de textes longs renforce l'attention, l'esprit critique et l'imagination ». Face au fléau de ce qu’il est coutume d'appeler le brain rot (ou l’atrophie de l'esprit critique nourrie par le défilement obsessionnel de vidéos de dix secondes), Singapour souhaite ainsi lutter contre la baisse de la lecture de textes longs face à l’abondance des formats courts propres aux réseaux sociaux.
À Singapour, les minutes de lecture peuvent aussi financer des associations
Le programme a l'intelligence d'élargir son horizon au-delà du micro-paiement. Les plus altruistes pourront choisir de reverser leurs gains virtuels à des œuvres caritatives via l’option Read for Good. L'objectif affiché donne le vertige : accumuler collectivement 7,5 millions de minutes de lecture en un an pour lever jusqu'à 150 000 dollars de dons en faveur des communautés défavorisées. Voilà qui change radicalement la perspective. Votre quart d'heure de lecture quotidienne devient un véritable levier pour collecter des fonds et par ce biais un acte civique clé-en-main orchestré par les autorités.
15 minutes, c'est précisément le temps d'un trajet en métro (trois stations)...

ReadSG : peut-on vraiment gagner de l'argent en lisant ?
L’initiative, bien que saluée pour son audace ludique, interroge. Loh Chin Ee, chercheuse au National Institute of Education à la Nanyang Technological University, la considère comme un « point de départ pragmatique ». Le dispositif offre une solution qui lève les barrières psychologiques à la lecture et donne un prétexte aux plus récalcitrants. 15 minutes, c'est précisément le temps d'un trajet en métro (trois stations), soit le seuil indolore qui permet d'insérer la culture dans un créneau du quotidien. On peut rester sceptique sur l'appât financier réel qui, s’il peut fonctionner pour ceux qui aiment déjà lire, permettra difficilement d’insuffler un plaisir durable chez ceux qui ne sont pas attirés par les livres.
Classement PISA : les secrets du « miracle éducatif » de Singapour
Singapour, le choix de l’excellence
Il y a dans cette campagne quelque chose qui touche à l'essence même de Singapour : le mariage entre la rigueur administrative et le souci de l'excellence collective. Elle survient d’ailleurs alors même que la cité-État vient de s'emparer de la deuxième place mondiale au classement PISA, notamment pour la lecture, devançant nombre de ses homologues occidentaux. Alors pourquoi s'alarmer ? Précisément parce que le fossé se creuse entre la performance scolaire et la réalité du plaisir de lire un roman, qui semble s’étioler.
la cité-État ne renonce jamais à élever sa population
Toute hyperconnectée et tournée vers le progrès technologique qu’elle soit, Singapour innove en optant contre toute attente pour un système s'assurant que ses citoyens consacrent du temps à la lecture, du temps que les écrans ne leur prendront pas.
Loin d’être infantilisante, la réglementation vise au fond à améliorer la société et montre que la cité-État ne renonce jamais à élever sa population. Car entre une heure de scrolling abrutissant et un quart d'heure de poésie subventionnée à quelques centimes de dollar la minute, le gouvernement singapourien n'a peut-être pas tout à fait tort.
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