Treize ans après la publication de L’Expatriée, le roman d’Elsa Marpeau inspire la création de Singapura, une série diffusée sur Canal+ à partir du 2 novembre 2026. Inspirée de ses années passées à Singapour, cette fiction explore les zones sombres de l’expatriation, les rapports de classe et la frontière trouble entre vécu et fantasme. Pour l'auteure, il ne s’agit pas de juger les expatriés, mais de montrer ce que cette vie peut aussi révéler de moins reluisant. Entretien.


Elsa Marpeau plante le décor dès le début de notre entretien . « On ne devient pas toujours la meilleure version de soi-même » . Nous la retrouvons un après-midi ensoleillé au cœur de la capitale pour discuter de L’Expatriée, son roman publié en 2013, à la suite de son expérience à Singapour. À l’époque, l’auteure écrit une femme qui s’ennuie, s’enferme dans ses obsessions et finit par vivre à travers un double fantasmatique. Treize ans plus tard, cette histoire revient à l’écran avec Singapura, une série librement adaptée du livre et diffusée sur Canal+ à partir du 2 novembre 2026.
Mais attention aux apparences : la série n’est ni une autobiographie à prendre au pied de la lettre, ni une adaptation fidèle du roman. Singapura emprunte un chemin qui lui est propre. C’est donc au livre original, L’Expatriée, que nous nous intéressons d’abord au fil de notre échange avec Elsa Marpeau.
Singapour, une expérience un peu violente pour moi, un peu particulière. C’était une sorte de vie fantasmatique, mais un peu inspirée de Fight Club au féminin

L’Expatriation, « une sorte de vie fantasmatique »
Elsa Marpeau ne cherche pas à dissimuler la part personnelle de son roman et en revendique même le trouble : « l’histoire de L’Expatriée, je l’ai écrite quand je vivais là-bas. C’était une expérience un peu violente pour moi, un peu particulière. C’était une sorte de vie fantasmatique, mais un peu inspirée de Fight Club au féminin » met-elle en parallèle. Au centre du livre donc, il y a cette femme écrivain qui se nomme Elsa - comme elle - qui s’ennuie et finit par se construire une existence parallèle. C’est un personnage en apparence pur, qui découvre progressivement un univers beaucoup plus inquiétant.
La frontière entre l’expérience vécue et l'imaginaire constitue d’ailleurs l’un des ressorts du livre. « Je voulais reprendre des éléments biographiques pour créer un petit trouble justement - pour le lecteur, mais aussi pour moi. » La plume d’Elsa Marpeau accompagne la dérive psychologique du personnage, jusqu’à ce qu’il devienne difficile de distinguer ce qui relève de la réalité ou de ses fantasmes.
L’ambiguïté voulue n’est pas seulement un jeu littéraire mais accompagne la dérive psychologique du personnage, jusqu’à ce qu’il devienne difficile de distinguer ce qui relève de la réalité ou de ses fantasmes. Elsa Marpeau cite aussi L’Étranger d’Albert Camus comme source d’inspiration, « faire un étranger de Camus au féminin. »
Elsa Marpeau prend le contre-pied des récits d’expatriation qui mettent en avant le dépaysement, les belles rencontres et la réussite à l’étranger.
Elsa, une expatriée « en version ultra-noire »
Avec son héroïne dérangeante - parfois difficile à aimer - Elsa Marpeau prend le contre-pied des récits d’expatriation qui mettent en avant le dépaysement, les belles rencontres et la réussite à l’étranger. Mais elle insiste : « je ne voulais pas me poser en juge des expatriés. Donc, quitte à juger cette vie-là, je voulais que ce personnage-là se sente supérieur. »
Son héroïne n’est donc pas un modèle à suivre, ni même une représentante de l’ensemble des Français installés à l’étranger. Elle incarne plutôt une possibilité, poussée à l’extrême « c’est une version ultra-noire de ce qu’on pourrait devenir en étant expatrié. » souligne l’auteure. « Ce que je voulais montrer, c’est qu’on ne devient pas toujours la meilleure version de soi-même en expatriation. Et mon héroïne…Elle est monstrueuse », reprend-t-elle en souriant.
« c’est une histoire qui ne se passe pas en France, qui ne touche pas forcément en métropole. C’est une réalité un peu lointaine pour beaucoup. »
Singapura : une adaptation qui repart de zéro
Passer du roman à l’écran n’a rien eu d’évident. Lorsque Christophe Carmona, producteur de Carma Films, lui propose d’adapter L’Expatriée, Elsa Marpeau est d’abord sceptique. « Sur le coup, je me suis dit : non, c’est complètement inadaptable, c’est un récit totalement mental avec un basculement vers la folie ». Puis, le projet se heurte aussi à la difficulté de vendre une histoire qui se déroule loin de la France métropolitaine : « c’est une histoire qui ne se passe pas en France, qui ne touche pas forcément en métropole. C’est une réalité un peu lointaine pour beaucoup. »
Les expatriés, à force de dépendre de leurs maids, voient le rapport de force changer.
Employeurs et employées de maison, le cœur du récit
Singapura conserve l’un des sujets essentiels de son roman : les rapports de classe entre les expatriés et les employées de maison qui occupent une place importante dans la vie quotidienne de nombreuses familles à Singapour. L’auteure y voit une relation plus complexe qu’il n’y paraît, faite à la fois de domination et de dépendance. « Les expatriés, à force de dépendre de leurs maids, voient le rapport de force changer. »
Elsa Marpeau nous raconte être arrivée à Singapour avec un bébé de 21 jours. Au départ, son couple n’envisageait pas d’employer une aide à domicile. Mais la réalité économique les conduit à revoir leur décision. « Nous nous sommes convaincus de prendre juste une nounou quelques heures par jour. Mais en fait, elle nous coûtait infiniment plus cher que si elle était chez vous et qu’elle logeait chez vous. » Le couple finit alors par employer une personne issue d’un foyer accueillant des employées de maison maltraitées. Aujourd’hui, il y a une réalité sociale qui la questionne encore : comment une organisation quotidienne peut-elle finir par rendre certaines personnes presque invisibles ?
Elsa Marpeau ne cherche ni à condamner l’expatriation ni à en gommer les contradictions
Le 2 novembre 2026, sur Canal+, les lecteurs retrouveront bien des thèmes et des éléments familiers de L’Expatriée. Pour porter l’histoire à l’écran, deux réalisatrices Danielle Arbid et Lucie Borleteau apportent leur propre regard à l’univers imaginé par Elsa Marpeau « Il y a eu une partie de leur fantasme de Singapour, puisqu’elles n’y ont pas vécu. J’ai été surprise. Mais c’est toujours un plaisir d’être surprise. » Elle salue aussi le travail de Naïlia Harzoune, qui incarne Justine dans la série : « Je la trouve hyper douée. Je trouve qu’elle est allée vraiment creuser une matière assez noire. C’est bluffant franchement. », saluant aussi au passage le travail du chef opérateur Noé Bach.
Notre échange se termine par quelques souvenirs de Singapour. Au fond, nous comprenons qu’Elsa Marpeau ne cherche ni à condamner l’expatriation ni à en gommer les contradictions, mais rappelant quand même que l’on n’échappe pas nécessairement à soi-même en changeant de pays.
À lire et à voir donc L’Expatriée, le roman d’Elsa Marpeau publié en 2013, et Singapura, sa libre adaptation en série, diffusée sur Canal+ à partir du 2 novembre 2026.
Sur le même sujet













































