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EDUCATION - Frédéric Mion, Directeur de Sciences Po : « Notre projet est à la fois simple et ambitieux ».

Écrit par Lepetitjournal Singapour
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 15 mars 2016

Le Directeur de Sciences Po, Frédéric Mion, était à Singapour le 24 février dernier pour conclure un accord sur l'organisation d'un double diplôme de bachelor avec la National University of Singapore (NUS). Une étape emblématique de la stratégie de développement de l'institution fondée en 1872 qui, en cultivant sa singularité – elle est, notamment, la seule institution de haut niveau en France accessible au niveau du baccalauréat ; une caractéristique importante à l'étranger –  s'attache à consolider son attractivité globale, en se renforçant sur le plan académique et scientifique, en faisant évoluer ses cycles de formation et en misant, à l'international, sur les partenariats avec les universités les plus prestigieuses.

Frédéric Mion Photo sciencespo.fr
Quelle est votre vision pour Sciences po ?

Frédéric Mion - Notre projet est à la fois simple et ambitieux. Nous voulons consolider notre position parmi les meilleurs établissements universitaires, dans les domaines qui sont les nôtres, à l'échelle internationale. Notre domaine de spécialité, ce sont les sciences sociales, c'est-à-dire l'économie, le droit, la sociologie, la science politique et l'histoire. Notre spécificité est d'offrir une formation pluri-disciplinaire à des jeunes qui sont appelés à exercer des responsabilités de haut niveau dans tous les secteurs de la vie économique : dans la fonction publique comme dans le secteur privé ; en France et à l'étranger.

Quelle est la part de l'international dans cette ambition ?

- L'international est une réalité qui est devenue plus concrète depuis 15 ou 20 ans. Dans le réseau des anciens, la présence des étrangers est appelée mécaniquement à se densifier au fil du temps, à mesure que les étudiants étrangers, qui représentent actuellement près de la moitié des 13000 étudiants de Sciences Po en collège, master et doctorat, parviendront au terme de leur scolarité. Nous réalisons régulièrement des études concernant l'insertion professionnelle de nos jeunes diplômés. La dernière, qui date de 2015 et porte sur la promotion 2013, révèle que 40% des jeunes diplômés démarrent leur vie professionnelle par un premier emploi à l'étranger.

Quels sont les enjeux attachés au plan stratégique que vous avez initié ?

- Dans un monde très concurrentiel, il est difficile pour une institution de s'imposer quand on ne couvre pas l'ensemble des disciplines. Nous nous attachons à consolider la renommée scientifique de Sciences Po, notamment par le recrutement de professeurs. Il est à noter que c'est une démarche relativement nouvelle dans l'histoire de Sciences po, dont les fondateurs estimaient que les praticiens étaient mieux placés que les chercheurs pour transmettre leurs connaissances dans une discipline. Nous nous inscrivons dans la continuité de cette vision tout en la complétant par le recrutement de spécialistes des disciplines concernées.

Une autre considération importante concerne la qualité des conditions de vie et de travail de nos étudiants. Nous avons attaché beaucoup d'attention à ces aspects dans nos campus à Paris et dans les régions. C'est aussi dans cette perspective que s'inscrit le projet de regroupement des activités de Sciences Po, à Paris, au sein de l'hôtel de l'Artillerie, dans le VIIe arrondissement. Nous sommes à ce sujet en cours de finalisation des discussions avec l'Etat. Suivront plusieurs années de travaux. Nous envisageons, si tout va bien, un emménagement dans ces nouveaux locaux en 2020. Dans les régions, grâce au soutien des collectivités locales, nous bénéficions de campus de grande qualité. A Reims, nous avons eu la chance de pouvoir nous installer dans l'ancien Collège des Jésuites. A terme, ce campus est appelé à accueillir, au niveau du Collège, plus d'étudiants que Paris.

Le développement de campus en régions est-il aussi une manière de corriger l'image traditionnelle d'une école qui peut être encore ressentie comme très parisienne ?

- Si un énorme chemin a été parcouru, cela constitue un enjeu permanent que de rompre avec l'image d'une institution dont les étudiants seraient essentiellement parisiens.  46% des étudiants sont étrangers. Plus de la moitié de nos étudiants français viennent d'autres régions que l'Île de France et le bassin de recrutement continue de s'élargir. L'enjeu n'est pas seulement de sortir du parisianisme, c'est aussi une question de qualité de recrutement. Plus le vivier est large, plus nous sommes capables d'attirer, quelles que soient leurs origines, les candidats qui ont le meilleur potentiel. C'est dans cette perspective que s'inscrit également la filière d'admission des Conventions éducation prioritaire (dispositif permettant l'accompagnement et le recrutement d'élèves venant des zones d'éducation prioritaires). Cela constitue une ambition très forte : démontrer que la possibilité d'être admis à Sciences Po est ouverte dans tous les lycées, y compris dans ceux où l'on ne s'y attendait pas.
 
Comment s'organisent actuellement les études à Sciences Po, particulièrement entre le Collège et le master?   

- Nous voulons construire des cycles de formation du meilleur niveau. Nous voulons à ce titre repenser le 1er cycle et avons engagé, cette année, une réflexion à ce sujet. L'idée qui prédomine aujourd'hui, parmi les étudiants comme chez les parents, est que les études à Sciences Po constituent un parcours complet sur cinq ans, avec une forme de continuité logique entre le collège et le master. Nous voulons faire évoluer cette représentation en positionnant davantage le bachelor comme un diplôme en soi, et en offrant la possibilité aux étudiants de poursuivre leurs études de master en dehors de Sciences Po. L'année internationale pourrait évoluer, les élèves choisissant un domaine de spécialité dans le courant de la deuxième année, qu'ils approfondiraient lors de la troisième année à l'étranger, ce qui permettrait de colorer leur diplôme.

Au niveau du master, nous nous inscrivons dans une logique d'écoles professionnelles refondées autour d'un projet intellectuel commun : dans le domaine du journalisme, de la communication, du droit, des relations internationales... Nous avons créé une Ecole d'affaires publiques , une Ecole urbaine,et allons regrouper l'ensemble des disciplines telles que la finance, le marketing,… dans une Ecole de l'entreprise.

Que devient, dans ce contexte, le fameux « grand oral de Sciences Po» ?

- Le grand oral conclut toujours les études de master à Sciences po. Il a peut-être perdu un peu de sa solennité avec le sentiment, parmi les étudiants, qu'il pèse moins qu'avant dans l'obtention du diplôme. Nous réfléchissons à lui rendre un peu plus d'importance, comme un moyen de cultiver, auprès des étudiants des différentes écoles, l'idée qu'ils font partie d'un établissement commun. De même réfléchissons-nous à la mise en œuvre d'une étape initiatique comme celle-ci en fin de collège pour souligner l'importance du bachelor en tant que tel.

Sur le plan international, quels sont les leviers de développement privilégiés par Sciences Po ?

- Notre stratégie est de construire notre développement à travers des accords de partenariat avec les meilleures universités dans le monde. Cette logique vaut aussi bien en France qu'en dehors de France. Des accords avec Columbia, Berkeley ou NUS à Singapour présentent l'avantage supplémentaire de faire bénéficier Sciences Po, en plus de sa réputation propre, de l'image d'excellence dont jouissent ces établissements à l'étranger.

Qu'en est-il, en particulier, du double diplôme de Bachelor organisé avec NUS ?

- Avec NUS (National University of Singapore), la démarche de double diplôme est originale. C'est le premier double diplôme de niveau bachelor organisé par NUS avec une institution partenaire à l'étranger. Concrètement cela se traduit par un recrutement conjoint des étudiants. Les deux premières années se déroulent à Sciences po, les deux dernières dans l'université partenaire. Les étudiants obtiennent le diplôme des deux institutions.

Depuis deux ans, un programme pilote permettait à certains étudiants déjà présents à Sciences Po de passer deux ans à NUS. La première promotion officielle démarrera en 2016. En France les étudiants seront accueillis sur trois campus où les enseignements sont réalisés en anglais – Le Havre, Menton et Reims. Les candidats, de l'ordre d'une soixantaine, viennent du monde entier. L'intérêt de Singapour est que la Cité-Etat constitue une plaque tournante en Asie du Sud Est et ouvre sur un bassin régional de recrutement plus large. On s'aperçoit d'ailleurs qu'il y a, dans les choix des étudiants, moins de prédétermination territoriale qu'on l'imagine. Le double diplôme peut ainsi attirer des étudiants américains, intéressés par l'Europe et par l'Asie. L'organisation des études dans les deux institutions partenaires concourt à asseoir dans les esprits le fait que venir à Sciences Po n'est pas aussi risqué ou audacieux que cela. Cela permet probablement d'inscrire Sciences Po dans un parcours plus naturel, compte tenu des références des étudiants venant d'autres systèmes éducatifs.

Quelles est la réputation des étudiants singapouriens à Sciences Po ?

- Ils ont la réputation d'être très sérieux et très travailleurs. Ils sont aussi extrêmement ouverts, ce qui est probablement un héritage du caractère multiculturel de la société dont ils sont issus.

Sciences Po fait partie du nouvel ensemble « Université Sorbonne Paris Cité » (USPC). Cette entité est-elle un levier important pour accroître la visibilité d'un établissement comme Sciences Po à l'international ?

- Cela représente une dimension forte de l'accroissement de notre visibilité internationale. Sciences Po constitue l'un des éléments d'un ensemble qui couvre toutes les disciplines, de la littérature à la médecine, en passant par la physique du globe. Dans nos relations avec les institutions partenaires à l'étranger, comme NUS, c'est un avantage important. Faire partie de « Sorbonne Paris Cité » multiplie les possibilités de coopération. Cela permet aussi d'attirer vers nous des étudiants d'autres disciplines et d'assurer, dans certains points du globe, une présence permanente. Mariana Losada, de Sciences Po, est désormais la représentante permanente à Singapour de l'USPC, dont elle suivra notamment les projets de recherche communs avec NUS.

Quelle part le réseau des anciens élèves peut-il jouer dans le développement de Sciences Po, en France et à l'étranger?

- A Singapour, j'ai rencontré une communauté d'anciens élèves,  à la fois importante en nombre – plus de 200 – et très active. C'est important de s'appuyer sur ce réseau des anciens élèves. Ils sont les meilleurs ambassadeurs de la marque Sciences Po dans la Cité-Etat et, plus largement, en Asie du Sud-Est.  Ils contribuent aussi au recrutement, en participant aux jurys d'admission de la filière internationale. D'une manière générale il est vital d'entretenir des liens étroits avec les Alumni parce qu'ils constituent un levier efficace pour favoriser l'insertion professionnelle des jeunes diplômés, et parce qu'ils nous aident à lever des fonds.

Propos recueillis par Bertrand Fouquoire (www.lepetitjournal.com/singapour) mardi 15 mars 2016

logofbsingapour
Publié le 14 mars 2016, mis à jour le 15 mars 2016
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