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Le virage nucléaire de la Chine : de San'ao à une stratégie nationale globale

Avec la mise en exploitation de l’unité 1 de San’ao dans le Zhejiang, le premier réacteur Hualong One du delta du Yangtsé, la Chine confirme son accélération historique dans le domaine nucléaire. Poussée par les besoins électriques gargantuesques de l’intelligence artificielle et par ses engagements de neutralité carbone, Pékin déploie un programme de construction d’une ampleur inédite. Pourtant, derrière cette frénésie industrielle se cachent des défis colossaux, de la gestion des déchets radioactifs à la dépendance persistante aux importations d'uranium.

Photographie du réacteur de San'aoPhotographie du réacteur de San'ao
@China Media Group
Écrit par Aude-Line Morin
Publié le 22 mai 2026, mis à jour le 19 mai 2026

San'ao : le premier Hualong One du delta du Yangtsé entre en service

Le 29 avril 2026, l’unité 1 de la centrale nucléaire de San’ao, dans la province du Zhejiang, est entrée en exploitation commerciale. Ce site est le premier du delta du Yangtsé à utiliser la technologie Hualong One, un réacteur à eau pressurisée de troisième génération co-développé par les groupes publics CGN et CNNC. À terme, six réacteurs de ce type y seront installés, avec une particularité notable : des capitaux privés participent pour la première fois à son financement. La première unité produira chaque année plus de neuf milliards de kilowattheures, de quoi couvrir les besoins quotidiens d’environ un million d’habitants. Une fois la centrale entièrement achevée, sa production annuelle dépassera les cinquante-quatre milliards de kilowattheures.

 

Une transition énergétique à l'échelle du pays

La mise en service de San'ao s'inscrit dans un développement beaucoup plus vaste du programme nucléaire civil chinois, historiquement amorcé grâce à des technologies importées de France, de Russie et des États-Unis. Aujourd'hui, bien que le pays exploite une soixantaine de réacteurs, le nucléaire ne représente encore qu'une part relativement modeste de son mix énergétique. D’après la China Nuclear Energy Association, la part de nucléaire dans la production totale d'électricité sur l'année 2025 s'établit à 4,82 %.

 

Graphique du mix énergétique chinois de 2010 à 2060

 

C'est précisément pour accroître cette proportion et transformer son modèle énergétique que Pékin, soutenu par de grands acteurs étatiques comme CGN, CNNC et SPIC, déploie des efforts de construction sans précédent. Cette stratégie privilégie désormais une véritable indépendance technologique. Elle s'appuie massivement sur des réacteurs locaux comme le Hualong One, dont le premier exemplaire a été mis en service à Fuqing en 2021. Le pays compte actuellement trente-six réacteurs en chantier, représentant à lui seul plus de la moitié des projets mondiaux. L'ensemble de ces infrastructures se concentre pour le moment sur les provinces côtières, les projets situés à l'intérieur des terres ayant été longuement suspendus à la suite des évaluations de sûreté consécutives à l'accident de Fukushima en 2011. Fort de cette dynamique, l'ambition nationale est de porter la capacité nucléaire à 110 GW d'ici 2030, ce qui représente une hausse colossale de 76% par rapport à la fin de l'année 2025.

 

Répondre aux exigences de l'économie numérique et du climat

Cette planification rigoureuse répond à des impératifs économiques et environnementaux précis. Dans le delta du Yangtsé, le développement de l'économie numérique, la multiplication des centres de données et l'essor de l'intelligence artificielle sont particulièrement intenses. Or ces activités exigent une électricité stable et continue, que l'intermittence des énergies renouvelables comme l'éolien et le solaire ne peut garantir à elle seule. L'énergie nucléaire apporte précisément cette régularité indispensable. Parallèlement, elle s'inscrit dans la feuille de route climatique de Pékin, qui entend réduire sa forte dépendance au charbon pour parvenir à la neutralité carbone d'ici 2060.

 

Les défis et les limites du modèle

Malgré cette organisation, le programme nucléaire chinois se heurte à plusieurs défis techniques et stratégiques. La gestion des déchets radioactifs de haute activité reste un enjeu de long terme : le laboratoire souterrain de Beishan, destiné à tester le stockage géologique, ne devrait pas être opérationnel avant 2050. Sur le plan de l'approvisionnement, la Chine demeure dépendante de l'étranger. Une large part de son uranium naturel est importée du Kazakhstan et de la Namibie, tout en s'appuyant sur la Russie pour certains besoins en uranium enrichi et en services liés au combustible. Par ailleurs, le rythme soutenu des nouvelles constructions pose la question de la formation des opérateurs, car l'acquisition d'une véritable culture de la sûreté exige un temps d'assimilation bien plus long que la seule formation technique. Enfin, des interrogations subsistent quant à la sécurité globale des installations face à d'éventuelles menaces extérieures en cas de conflit.

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