Édition internationale

Comment le café a détrôné le thé en Chine

Longtemps cantonnée au thé, la Chine connaît une évolution spectaculaire de sa consommation de café. En cinq ans, les volumes ont explosé, portés par les jeunes urbains et une offre pléthorique. Alors que le Festival International du Café bat son plein à Shanghai (30 avril – 3 mai 2026), décryptage d’une tendance de fond qui mêle économie, agriculture et nouveaux savoir-vivre.

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Écrit par Emma Cottereau
Publié le 6 mai 2026, mis à jour le 7 mai 2026

Des chiffres qui donnent le tournis

Entre 2023 et 2025, la consommation annuelle par habitant en Chine est passée de 16,7 à 28,6 tasses. Le marché du café a atteint environ 354,9 milliards de yuans en 2025, soit une hausse de 13,3 % sur un an.

Shanghai reste l’épicentre : la ville compte désormais 10 336 cafés, plus qu’aucune autre métropole au monde. En janvier 2026, les importations chinoises de café ont bondi à 24 millions de kilogrammes, contre 15,8 millions un an plus tôt.

 

La génération chinoise « coffee lifestyle »

Le café n’est plus une boisson d’exception. Pour les 20-35 ans des grandes villes, c’est un rituel quotidien, souvent consommé à emporter ou livré via les applications. Les réseaux sociaux (Xiaohongshu, Douyin) regorgent de photos de latte art et de cafés « esthétiques ». Cette génération recherche à la fois la praticité (commande mobile, programmes de fidélité) et l’expérience (single‑origin, torréfaction artisanale).

On observe aussi un glissement vers le haut de gamme : après la guerre des prix à 9,9 yuans (2023-2025), les consommateurs sont désormais prêts à payer plus pour une qualité perçue, une origine traçable ou une recette signature.

 

Le café du Yunnan à la conquête du monde

Derrière les tasses se cache une filière agricole en pleine mutation. La province du Yunnan produit plus de 95 % du café chinois, avec une superficie d’environ 1,2 million de mu (≈ 80 000 hectares). Longtemps cantonnée à du bas de gamme, la région monte en compétence : le taux de café de spécialité (qualité supérieure) y est passé de 8 % en 2021 à 31,6 % aujourd’hui.

Les variétés s’enrichissent (Catimor, Typica, Bourbon) et les traitements se diversifient (lavé, honey, natural). Des coopératives et des programmes de traçabilité blockchain émergent pour répondre aux standards internationaux. Le gouvernement a alloué des fonds importants pour former les agriculteurs et développer des « parcs industriels du café modèle ».

 

La guerre des marques en Chine 

Le marché chinois du café ne se résume pas à deux ou trois enseignes. C’est un écosystème ultra-concurrentiel où cohabitent des géants nationaux, des acteurs mondiaux et une myriade de jeunes pousses. En tête des volumes, Luckin Coffee approche les 30 000 points de vente, porté par sa livraison ultra-rapide et son application redoutable. Cotti Coffee, son rival direct, dépasse les 15 000 boutiques et joue la carte du rapport qualité-prix tout en remontant progressivement ses tarifs. Face à eux, Starbucks tient la corde sur l’expérience du tiers-lieu, mais l’américain a dû s’adapter en proposant des boissons fusion aux saveurs locales et en accélérant sur la livraison.

À côté de ces mastodontes, une nouvelle vague de marques premium s’impose dans les quartiers branchés. Manner, parti d’un simple kiosque à Shanghai, est devenu une référence pour son espresso abordable et de qualité. M Stand et Seesaw misent sur le design des boutiques et la torréfaction maison. Plus surprenant encore, des acteurs venus d’ailleurs bousculent le paysage : la chaîne de fast-food Hua Lishi équipe ses 10 000 restaurants de machines à café, et même certains salons de thé traditionnels ajoutent désormais des cafés single‑origin à leur carte. Résultat : en centre-ville, il n’est pas rare de trouver trois ou quatre cafés différents dans un rayon de 200 mètres, chacun avec sa propre proposition de valeur.

 

Quand les Chinois deviennent de experts

Si la guerre des prix à 9,9 yuans a marqué les années 2023-2025, le marché entre aujourd’hui dans une phase de prémiumisation progressive. On observe la fin de la guerre des prix extrême généralisée : Cotti Coffee est remonté à une fourchette de 11,9 à 16,9 yuans, tandis que Luckin a resserré ses offres promotionnelles sans pour autant abandonner complètement le prix d’appel. Les consommateurs, eux, sont désormais plus éduqués. Ils savent distinguer un arabica d’un robusta, s’intéressent à l’origine des grains et n’hésitent pas à payer 35 ou 40 yuans pour une tasse de café de spécialité torréfiée artisanalement. Cette montée en gamme se traduit par une explosion de l’offre de single‑origin sur les cartes, avec des références venues d’Éthiopie, du Kenya ou du Yunnan, souvent accompagnées de notes de dégustation précises – « notes de fruits rouges et de chocolat noir », « finale florale et acidité vive ». Parallèlement, le segment du café prêt à boire (en canette, bouteille ou dosette) connaît une croissance annuelle, porté par le rythme de vie effréné des jeunes travailleurs chinois.

Autre tendance lourde : l’hybridation des boissons. Loin de se cantonner à l’espresso traditionnel, les marques chinoises inventent des recettes fusion qui mêlent café et ingrédients locaux. Ces innovations, parfois jugées iconoclastes en Occident, rencontrent un franc succès auprès d’une clientèle qui apprécie la rupture avec les codes occidentaux classiques. En parallèle, les cafés-laboratoires ou coffee labs se multiplient dans les quartiers créatifs : lieux hybrides où l’on peut assister à une torréfaction en direct, suivre un cours de latte art ou acheter des accessoires de pour over. Cette tendance s’accompagne d’un engouement pour l’équipement de maison : les moulins manuels, les balance de précision et les cafetières à piston se vendent comme jamais, signe que le café n’est plus seulement une boisson de rue mais un véritable art de vivre que l’on pratique chez soi.

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