Mardi 4 août 2020

BLOG - Vivre au temps du Covid-19 : Alors le futur, c’est comment ?

Par Caroline Boudehen | Publié le 07/06/2020 à 18:39 | Mis à jour le 07/06/2020 à 19:56
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Avec environ deux mois d’avance sur le lancer de virus, la course d’endurance confinée, suivie d’un sprint pour se déconfiner, la Chine, a, encore, un coup d’avance sur le monde. Et se place, de fait, dans ce fameux « Monde d’Après » dont on nous rebat les oreilles et l’esprit. Enfin… dont les échos en bataille, seulement, nous parviennent jusqu'ici depuis les confins du Far West. Parce que, vue de Chine, pour tout vous dire, la notion de monde d’après, toute pleine d’espoir, d’utopie, et de-tout-serait-finalement-possible… est toute aussi lointaine que le territoire d'où elle provient. En fait, elle n’existe tout simplement pas. Il n’y pas de monde d’après, il n’y a pas non plus de monde d’avant, du coup.

 

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Oeuvre de Cai Zebin, Galerie Capsule Shanghai

 

En fait, il n’y a qu’un seul monde, tout pétri de continuité, qu'on n'ampute pas comme ça, malade ou pas. De toutes façons, les concepts de rupture, disruption, discontinuité, bref, tous les emballages-cadeaux d’une remise en question ne sont pas vus d’un bon œil ici, on le sait. On ne va donc pas s’embarrasser et attribuer une attention particulière à ces cadeaux ratés que pourraient être les crises… Régime sec.

Mais, si le concept réconfortant du monde "de demain" n'existe pas ici, c'est aussi parce que le monde-en-général est soumis à une vision du temps radicalement différente de celle de l’Occident, et qui ne comprend pas, elle non plus, la rupture. Le temps n’est pas une ligne droite, les événements ne se placent pas sur une frise chronologique toute proprette... Non, le temps ici, tu l’épouses, et tu en fais ton meilleur allié. Tu vis avec, tu l’accompagnes. C’est une vague, un grand mouvement qui t’emporte. Bref, il incarne la philosophie du Go with the flow. Il est donc indivisible… Alors avant-après, oui certes, mais collés-serrés.

 

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Il y a aussi la question du pragmatisme. Et alors là, plus pragmatique-débrouillard-maître-Es-Plan-B qu’un Chinois, ça n’existe pas. J’ai participé à un projet artistique dont le sujet-enquête était « Qu’est-ce ce vous recherchez (dans la vie) ? », une question posée à des centaines de personnes dans le monde. L’artiste n’a pas tergiversé dans sa réponse. En Europe la plupart des gens recherche l’épanouissement personnel, le bien-être, la paix dans le monde, bref il s'agit d'une quête abstraite… En Asie, en l'occurrence, on est plutôt dans le concret... : réussite personnelle, objectifs bien définis - un bon salaire, une carrière réussie, x enfants, une maison spacieuse dans tel ou tel endroit… Comme je l'écrivais récemment dans une newsletter pour Seasonly à propos du confinement à Shanghai, les Chinois aiment le poétique, mais pas autant que le sens pratique.

 

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Ceci étant posé, venons-en donc à la question existentielle de ce post : alors le futur, c’est comment ? Hé bien, vous vous en doutez, ça a une forte impression de déjà vu. Ou comme le dirait mon joyeux maître à penser Michel (Houellebecq) : « Nous ne nous réveillerons pas après le confinement dans un nouveau monde, ce sera le même un peu pire ».

Après un sas de décompression caractérisé par des effectifs réduits dans tous les lieux publics et une distanciation physique marquée, on est revenu au point de départ sur fond masqué. Dans mon club de sport, on pratique de nouveau à 50 cm les uns des autres, pour pouvoir, comme au bon vieux temps, distribuer sa sueur allègrement à son voisin à grandes brassées. Miam miam.

Alors rien de nouveau sous le soleil rouge ? Si, tout de même. Car comme le souligne Michel dans sa lettre, le COVID est un accélérateur de tendances (il parle de mutations, à échelle moindre, on a les tendances). Concrètement, en Chine, le service à la demande, le live-streaming et le paiement en ligne, déjà largement rentrés dans les mœurs, ont littéralement explosé. Plus besoin de se déplacer pour rien en somme. Du coup… Ressortir, d'accord, mais pourquoi faire ? Flâner, écrire des poèmes dans sa tête ? L'oisiveté ça ne sert à rien et c'est dangereux. Voir des gens en vrai ? C’est dangereux tout court. Mais ça ne devrait pas durer longtemps, grâce aux systèmes sécuritaires qui sont tranquillement en train de se mettre en place, et que la peur panique de nouvelles épidémies va légitimer à 200 %.

Pour consommer vraiment ? Ah, voilà ! Au premier jour de réouverture d'une de ses boutiques en Chine, Hermès a battu ses records de vente (2,46 millions d'euros. Bam). L'économie fait donc son grand retour, ailée de ses bons vieux pics de pollution, phénix au meilleur de leur forme, et plus forts que jamais (il parait que c’est bon signe). De fil en aiguille, un mois plus tard, on ne parle même plus de distanciation sociale... et, comme si de rien n'était, on vient célébrer avec une ferveur retrouvée les ouvertures de restaurants, qui ponctuent la vie urbaine de leurs grands-messes.

 

 

Rien de ce à quoi la Chine n’était pas habituée en somme. Le plus fou ? L’optimisme ! Hé oui, repimpée la Chinese Pride – quand je vous dis que c’est le pays des licornes qui surfent sur les arc-en-ciel. Si c’était un phénomène bien dessiné dans les comportements et boosté grâce à une génération de millenials en recherche identitaire, aujourd'hui c'est son apogée. Selon le média RADII « En plein crise du coronavirus 96,5% des Chinois interrogés déclarent être plus fiers de leur nation (…) Les jeunes semblent également apprécier de plus en plus  les relations familiales, en grande partie en raison de l'isolement accru qui est survenu au milieu de vastes mesures de verrouillage affectant une grande partie du pays. Environ 44,3% des répondants pensent que leurs relations avec leur famille se sont renforcées depuis l'épidémie. » J’attends, avec impatience, la sortie des sondages en France.

Cependant, la Chinese Pride se traduit, dans la vie quotidienne et les domaines de créations, par de sincères et heureuses retrouvailles d'avec la culture traditionnelle. Après l'invasion des et du café(s), Starbucks en proue, le thé revient tambour battant, re-découvert par les jeunes générations - et twisté à la mode contemporaine : la marque Heytea propose par exemple des recettes... particulières, au fromage et aux fruits frais. Côté alcool, on trinque de nouveau au Baijiu, c'est même chic, ce breuvage un peu passé de mode revient en grande pompe et se sirote à chaque célébration qui se respecte.

 

https://youtu.be/_E49kqecspg
La marque de mode Muzkin

 

Le twist "artisanat local et vision contemporaine" est à son sommet, et il est aussi pointu que passionnant. Opinions acérées, voix engagées, les forces créatrices qui s'expriment à travers cette alliance y sont complexes... et ne sont pas toujours exactement patriotiques ou dans le moule... Pour n’en citer qu’une, Liu Xi est une artiste qui n’hésite pas, par exemple, à employer l'art ancestral de la porcelaine pour pétrir avec savoir-faire... des vulves.

 

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"Our god is great", 2018-2019, porcelain (52-pieces), courtesy Liu Xi
 

 

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"Summer time n°1", 2017, porcelain, 52x46x6cm, courtesy Liu Xi

 

Et ainsi affirmer dans un même geste, dans une nation au patriarcat dominant, l'alliance indéfectible de sa personne d'avec ses origines, son combat féministe et son épanouissement personnel, brandissant la confiance en soi à grand renfort de traditions culturelles.

L'idée ? Faire avancer le monde.

 

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©ForbiddenCity

 

Les tribulations de Caro

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Coups de cœur et coups de gueule : Les Carnets de Shanghai vous immergent avec humour dans l’Empire du Milieu. Un blog inspiré de l’actualité en Chine, et de la vie quotidienne de Caroline Boudehen - auteure, reporter et critique d’art expatriée depuis 2016 à Shanghai.

 

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Caroline Boudehen

Diplômée en Art Contemporain et Médias, Caroline est rédactrice depuis 2009 pour différents magazines (Le Journal des Arts, La Gazette Drouot, Artension, SKP Magazine) et galeries d'art contemporain. Elle est installée à Shanghai depuis 2015.
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