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Grégory Renard : trente ans d'IA et de vision humaniste

Figure discrète mais influente de la Silicon Valley, Gregory Renard incarne une approche singulière de l'intelligence artificielle : celle d'un artiste des mathématiques profondément ancré sur des valeurs éthiques. Rencontre avec un pionnier de l'IA, installé en Silicon Valley, qui célèbre cette année trois décennies dans le domaine et qui a fait de l'impact social sa boussole.

Portrait de Gregory Renard  by Frederic NeemaPortrait de Gregory Renard  by Frederic Neema
Photo: Frédéric Neema - Octamedia Productions
Écrit par Anne-Lorraine Bahi
Publié le 5 février 2026

 

Des racines ouvrières aux labos d'IA lillois

 l’IA est devenue mon temps plein seulement à partir de 2012-2013

L'histoire de Grégory Renard commence loin des campus californiens. Élevé à Mouscron dans un milieu modeste , le jeune garçon grandit entre les épisodes d'Ulysses 31 et une grand-mère qui lui apprend ce que signifie "réfléchir à la fin du mois". Ces racines modestes façonneront profondément sa vsion de la technologie et son rapport à la réussite.


Dès 1996, il entame des travaux de recherche approfondis sur ce qu'on appelle alors les "systèmes de dialogue" – ces ancêtres de ChatGPT et Siri. À Lille, il monte un laboratoire privé de traitement du langage naturel (NLP) en collaboration avec des équipes du CNRS. Pendant des années, l'IA reste un domaine de niche, impossible à transformer en activité à temps plein. "l’IA est devenue mon temps plein seulement à partir de 2012-2013 ", confie-t-il.

 

Le moment qui a tout changé

Soit ça marche et ma carrière va être complètement dingue, soit je suis mort professionnellement

 

Deux événements vont propulser sa carrière. D'abord, un master en présentiel à Stanford qui le plonge physiquement dans l'écosystème de la Valley en 2010-2011. Ensuite, une démonstration à Paris devant 3 000 personnes en salle et 12 000 en ligne, orchestrée par son mentor Bernard Ourghanlian , alors CTO de Microsoft France et Chief Security Officer mondial, collaborateur direct de Bill Gates.


Le scénario tourne au cauchemar : plus d'internet au moment de monter sur scène. "Soit ça marche et ma carrière va être complètement dingue, soit je suis mort professionnellement pour le domaine de l’IA", se souvient-il. La démo fonctionne finalement, avec une complexité de réalisation de tâches que " de nombreuses plateformes conversationnelles ne réalisent pas encore à ce jour ". Ce moment de 60 secondes scellera son destin californien.

 

Une éthique ancrée dans le réel

 Je veux impacter positivement un milliard d’individus

"Qu'est-ce que je fais ? Est-ce que je cherche le confort personnel, ou est-ce que je crée un impact réel ? ?" La question résume la philosophie de Gregory Renard. Il se distingue par un engagement remarquable : plus de 20% de son temps éveillé, soit la majorité de son temps libre, est consacré à des activités non-profit et d'éducation du plus grand nombre, guidé par un objectif qu'il s'est fixé lors de son passage par Stanford et le Singularity Summit (pre-Singularity University) : "je veux impacter positivement un milliard d'individus".


Cette approche découle autant de ses origines que de sa compréhension du moment historique. "J’ai grandi avec l’idée que cette technologie allait changer le monde. Quand on a eu la chance d’avoir accès à ces environnements, on ressent le besoin de redonner. ", explique-t-il. Cette envie de payback  l'a conduit à conseiller la NASA, dont il a recu le “Award of Merit for Applied AI for Space and Earth Science” en 2022, les équipes présidentielles françaises ou encore la Commission européenne.


Son complexe d'imposteur, ce moteur qu'il revendique ouvertement, le pousse paradoxalement vers l'excellence : "Souvent, je me considère toujours comme un imposteur . Un mec qui a eu de la chance d’être là au bon endroit, au bon moment." Cette humilité contraste avec l'ego surdimensionné souvent associé à la tech californienne.

 

Un franc-tireur dans l'écosystème startup

 C'est possible de soutenir cette révolution civilisationnelle tout en étant éthique

Dans une Silicon Valley obsédée par les exits et les valorisations, Gregory Renard détonne. « Je ne peux pas me détacher de mes valeurs. À chaque fois que je m’en éloigne, je me perds », affirme-t-il. Fidèle à ses principes, il a parfois choisi d’investir personnellement du temps et des ressources pour participer à des dîners stratégiques afin de pousser l’éthique et l’éducation pour le plus grand nombre. 


Sa vision ? "C'est possible de soutenir et bénéficier de cette révolution civilisationnelle tout en étant éthique." Il compare son approche à celle d'un artiste : "Je suis un artiste des mathématiques. J'ai besoin de faire du beau." Cette quête d’excellence et d'élégance technique, qu'il rapproche de la pâtisserie de haut niveau, le différencie des entrepreneurs focalisés sur la croissance à tout prix.


Aujourd’hui, il conçoit des systèmes agentiques de dernière génération, du vibe browsing vers le vibe-working, dédiés à l’automatisation de tâches cognitives complexes, ce qui le ramène, paradoxalement, à ses premières passions   : l'orchestration. "C'est incroyable. Je démarre ma carrière dans l'orchestration, il se passe plein de trucs entre deux, et on revient sur de l'orchestration pure et dure. J’adore !"


 

Protéger les plus vulnérables face à l'IA

Est-ce que je peux continuer à me regarder dans la glace et me dire 'je suis au courant et je fais rien

Un groupe de personne devant un tableau blanc avec des formules mathematqiues
De gauche a droite : Louis Monier (Altavista - Web Search pioneer), Francois Chollet (Keras - Tensorflow 2 - Deep Learning pioneer) - Grégory Renard (Conversational AI pioneer), Kwame Yamgnane (42 School, Qwasar Silicon Valley - Education), Gregory Senay (NLP Deep Learning pioneer).  Photo Credit Celine Malvoisin - 2016

 

L'engagement de Gregory Renard pour la sécurité des enfants dans l'univers de l'IA est profondément ancré dans des expériences personnelles. En 2016, avec son épouse Céline, orthophoniste et responsable du scoutisme de la Bay Area, ils ont été sollicités pour un dossier impliquant des victimes de sextorsion sur mineurs. Cet épisode, à la fois traumatisant et révélateur, a marqué un tournant."Est-ce que je peux continuer à me regarder dans la glace et me dire 'je suis au courant et je fais rien' ? Non, je ne peux pas."


Dès cette année-là, un petit groupe de passionnés de deep learning et d'IA, principalement issus du monde technologique, commence à se réunir chez Gregory pour réfléchir aux implications éthiques de l'intelligence artificielle. Ce collectif informel, qu'il baptise alors "everyone.AI", amorce une réflexion sur les risques et opportunités de l'IA pour les enfants.


Gregory se souvient alors, en 2016, au tableau blanc avec ses confrères dans son ‘garage’, ils écrivaient : “Contacter la Maison Blanche, l'Élysée, le Vatican, …” "Nous étions complètement naïfs", dit-il en riant. Et pourtant, dix ans plus tard, les résultats sont là : ils ont contribué à la stratégie IA pour la France au travers de la co-initiation de AI4Humanity,  ils ont conseillé la Commission européenne, la NASA et bien d’autres organismes publiques. Le projet AI for Humanity, lancé par Le Président Macron, aboutit en 2018 avec le "fameux dîner des 15" auquel il participe en tant qu'un des invités d’honneur.


En 2023, cette initiative prend une dimension plus structurée avec la création de l'organisation à but non lucratif Everyone.AI, cofondée avec Céline Malvoisin, Anne-Sophie Seret et Mathilde Cerioli. L'organisation se donne pour mission d'anticiper et de sensibiliser sur les enjeux de l'IA pour les enfants dans un premier temps, avec pour slogan : "Shaping Beneficial AI For Children Today, For Everyone Tomorrow." 


Aujourd'hui, Everyone.AI poursuit ses actions de recherche, de sensibilisation, de création d’outils de calibration de modèles pour l’enfance et d'éducation. L'organisation avait lancé, en décembre dernier, une campagne de dons et invite chacun à contribuer, que ce soit par du temps, des compétences ou un soutien financier.  

 

Everyone.AI lance une campagne de dons pour protéger les enfants de l'IA

 

 

L'Europe et l'IA: entre potentiel et paralysie

L’Europe est handicapé par l'absence de leadership unifié

Sur la scène mondiale de l'IA, Gregory Renard identifie trois modèles distincts. Le modèle chinois, caractérisé par un leadership vertical et clair. Le modèle américain, désormais sous l'impulsion forte de l'administration Trump, rappelant les premiers jours du nouveau continent. Et le modèle européen, "beaucoup plus mature d'un point de vue humaniste".


"L'Europe a démontré une vision très avancée de comment mettre en œuvre ce genre de technologie", analyse-t-il. Le problème ?  “L’Europe est handicapée par l'absence de leadership unifié et l’envie de prendre des risques, ainsi que garder ses talents”.


Cette fragmentation est d'autant plus frustrante que l'Europe excelle dans la formation des talents : "On est excessivement bons à former. La majorité de mes padawans (internes) ont été des Centraliens."


Mais cette excellence a un revers : la fuite des cerveaux. Quand Yann LeCun annonce son retour à Paris, Gregory Renard s’en réjouit pour le bien de l’Europe mais  reste toutefois interrogatif  sur l'impact à long terme : "Quand les ingénieurs vont passer de salaires Silicon Valley à des salaires parisiens alors que le coût de la vie est à peu près pareil à Paris... ça va faire glop, sans parler des différences culturelles de travail entre la France et la Valley, même avec la prise en charge de la couverture sociale, quoi que….”

 

Entre transformation et responsabilité

Énormément d'éthique. C'est au cœur de toutes mes réflexions depuis 2016

Aujourd'hui, Gregory Renard observe avec fascination l'évolution supersonique  de son industrie. Le "vibe coding" – cette programmation assistée par IA qui a disrupté son propre métier – n'est qu'une étape. "Ma productivité est entre  20 à 100 fois ce qu'elle était il y a quelques années", constate-t-il. Mais il anticipe déjà la suite : du vibe coding au vibe browsing, puis au vibe working.


Pour lui, la vraie question n'est plus technologique mais sociétale : "Comment on ne ment pas aux étudiants qui entrent en première année et qui vont avoir besoin de 4 à 7 ans d'études ? Comment positivement intégrer cette technologie inévitable dans le travail de tous les jours ?" Avec quatre révolutions IA par an – contre une dizaine en 80 ans dans l'automobile – la formation continue devient cruciale.


Son message aux lecteurs ? "La bonne information au bon moment pour prendre la bonne décision." En comprenant ce qui arrive, entrepreneurs et travailleurs peuvent anticiper une adoption pragmatique de ces innovations technologiques qui se fera "entre maintenant et 8 années environ". Un conseil qui résonne particulièrement dans une communauté francophone installée au cœur de cette révolution technologique.


Après trois décennies dans l'IA, Gregory Renard garde son enthousiasme intact : "Il me reste encore 15 ou 20 ans à m’amuser, créer, disrupter, ... Nous sommes encore à la préhistoire de cette nouvelle civilisation, même pas à la moitié du chemin." Avec, toujours, cette même ligne directrice : "Construire, tester, prendre des risques. Oui. Mais toujours avec l’éthique comme boussole depuis 2016. "

 

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