Florent Aydalot est ministre conseiller pour les affaires culturelles, éducatives et scientifiques à l’Ambassade de France en Chine. Il nous reçoit alors que la 20e édition du festival Croisements bat son plein et revient pour nous sur les temps forts de l’année, et sur ce qui fait la force du réseau culturel et éducatif de la France en Chine.


J'ai une carrière internationale
Pouvez-vous vous présenter, nous parler de votre parcours et de cette fonction particulière ?
Je suis ministre conseiller pour les affaires culturelles, éducatives et scientifiques. Sachant que l’éducatif est entendu au sens administratif chinois, c’est-à-dire à la fois enseignement secondaire et supérieur. On aurait presque tendance à dire éducatif universitaire. Je suis dans ces fonctions depuis six ans, mais je suis arrivé à Pékin en 2023. Je suis diplomate de carrière, ça fait pratiquement 20 ans que je suis au ministère des affaires étrangères. J’ai servi dans des pays assez variés : en Inde, au Tchad, en Iran juste avant la Chine, et donc à Pékin.
Je n’avais jamais servi précédemment dans un service de coopération et d’action culturelle, mais j’avais été numéro 2 au Tchad et en Iran. Quand on est numéro 2, par construction, on voit de tout. Donc je n’ai pas découvert en arrivant en Chine, loin s’en faut.
Pouvez-vous nous expliquer où se situe votre rôle dans la relation bilatérale franco-chinoise ?
Dans une relation bilatérale, il y a plusieurs piliers. Le pilier institutionnel – visites de haut niveau, échanges de hauts fonctionnaires, relation diplomatique – très important. Il y a un deuxième pilier, commercial si on peut dire : l’échange de biens, de services, les flux financiers – les mots qui ont présidé à la construction européenne, renforcer les échanges économiques pour créer une infinité de liens entre les pays. Et puis il y a ce qu’on appelle maintenant : les échanges humains. Finalement, c’est toutes les relations individuelles, tout ce qui expose l’individu, la société civile, à l’autre pays.
Moi, d’une certaine manière, je m’occupe de ces échanges humains, ou d’une large partie. Je n’ai pas la prétention de couvrir tout le spectre : la santé, le tourisme, ce n’est pas moi. Mais une bonne partie : la culture, l’éducation, les échanges universitaires, scientifiques, même sportifs. L’approfondissement des échanges entre la France et la Chine dans cette sphère, c’est le rôle de mon service et c’est notre ambition.
Avec la Chine, un dialogue sur les échanges humains se tient tous les deux ans au niveau des ministres des Affaires étrangères. La dernière édition s'est tenue à Paris l'été dernier. C'est dire l'importance que l'on accorde aux échanges de cette nature avec la Chine. On le constate aussi à chaque visite, notamment la dernière visite présidentielle en Chine. Ce n'est pas un hasard si le président de la République a souhaité aller dans une université. Quand on regarde son agenda sur ces deux jours, il a eu tout ce segment un peu institutionnel que je décrivais, avec des temps très longs d'échanges avec son homologue. Et puis, à un moment, dans une université, pour aller devant la jeunesse chinoise et dire à cette jeunesse chinoise, allez en France, vous êtes les bienvenus. Les échanges humains tiennent une place importante.
La culture est un investissement à long terme
La France et la Chine sont deux pays de très forte culture. Quand les échanges commerciaux vont moins bien, est-ce la culture qui permet de maintenir un lien ?
Les échanges humains sont des investissements très, très long terme. Quand on reçoit un étudiant chinois, les dividendes sont perceptibles tant que cet étudiant vit – et même il peut transmettre le goût de la France à ses enfants. La culture, c’est pareil. Vous vous rappelez peut-être en 2024 l’exposition Château de Versailles – Cité interdite, qui présentait des dons de Louis XIV à la Chine et l’inverse. Si on met des mots modernes sur ce qui s’est passé il y a trois siècles, on dirait que c’étaient des échanges dans les métiers d’art. Et finalement ces échanges du début du XVIIIème siècle produisent des dividendes plus de trois siècles après. Des centaines de milliers de Chinois sont venus à la Cité interdite pour voir des œuvres qui sont au Château de Versailles ou des œuvres qui sont dans les collections chinoises mais qui résultent de dons triséculaires. Les échanges humains ont une fécondité extraordinaire, séculaire si l’on peut dire, avec une certaine imperméabilité aux aléas de la relation bilatérale.
1 doctorant sur 10 en France est chinois
Vous insistez beaucoup sur les échanges, notamment dans l’éducation. En quoi cela consiste exactement sur le plan universitaire ?
La coopération universitaire passe par la mobilité étudiante – des étudiants français en Chine, des étudiants chinois en France. Un des outils en sont les instituts franco-chinois. Ce sont des structures d’enseignement – et non pas de recherche - avec une double tête : une université chinoise et des partenaires français. Ils structurent nos échanges universitaires, favorisent la mobilité et la présence du français dans le supérieur chinois. Cela peut aussi se traduire par l’envoi de quelques professeurs qui enseignent en français dans les universités chinoises.
En chiffres : les étudiants chinois, c’est le troisième groupe d'étudiants étrangers en France, un peu moins de 30 000. Et parmi les doctorants étrangers en France, la Chine est la première nationalité représentée : 1 doctorant sur 10 est chinois. Dans l’autre sens – les étudiants français en Chine – il y a pendant longtemps beaucoup d’étudiants français en Chine. Avec la Covid, on a connu une baisse drastique, une division par 10 : on est passé de 10 000 à 1 000. Désormais ça remonte, on doit être à peu près à 2 500 aujourd’hui. On peut voir le verre vide aux trois quarts ou plein d’un quart, avec une tendance au remplissage.
Et du côté de la coopération scientifique, comment cela se traduit-il concrètement ?
La coopération scientifique est une coopération de travail entre professionnels. La France et la Chine sont des pays importants dans les sciences. C’est assez logiquement qu’on a une coopération dans ce domaine. Elle est assez bien normalisée et encadrée. On a tous les 2-3 ans des commissions mixtes tenues au niveau du ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche définissent des thématiques sur lesquelles on peut et on doit travailler ensemble. Elles définissent des thématiques prioritaires. Actuellement au nombre de quatre : chimie théorique, vieillissement, neutralité carbone et changement climatique, environnement et biodiversité. Ça ne veut pas dire qu’on n’a pas de coopération en dehors de ces domaines, mais c’est sur eux que l’effort porte principalement.
On a aussi les Partenariats Hubert Curien – un dispositif ministériel qui branche des unités de recherche françaises et étrangères. On en a quelques dizaines en Chine, de l’ordre d’une grosse cinquantaine.
Croisements est le premier festival étranger en Chine
Parlons culture. Le festival Croisements bat son plein. Quelle est son ampleur et quelle place occupe-t-il ?
Croisements, c’est sa 20e édition. Un héritage des années croisées 2004-2005. C’est pour nous le plus grand festival culturel à l’étranger, et semble-t-il aussi le plus important festival étranger en Chine. Pour nous comme pour les Chinois, c’est une marque, une référence. L’ambition, c’est d’amener toute la culture française : cinéma, musique classique, théâtre, danse, comédies musicales, patrimoine, réalité virtuelle, photo, musiques actuelles. C’est le faire avec une empreinte géographique aussi large que possible. Pékin et Shanghai en tête, mais on a des manifestations dans plusieurs dizaines de villes. Cette année, 44 villes. Bon an, mal an, on oscille entre 30 et 50.
Croisements c’est donc toute la culture, aussi largement possible, et, autant que faire se peut, une offre qualité. On a de grandes institutions françaises qui viennent en Chine. On a eu la comédie française, on a deux orchestres philharmoniques cette année, on a les manufactures nationales, on a de grands théâtres. C’est une offre abondante, vaste, diverse et présente sur une partie significative du territoire chinois.
En chiffres, c’est plus de 300 événements chaque année. Cette année, on l’évalue à 326. Le plus important, c’est le nombre de personnes qui sortent de chez elles, achètent un ticket, viennent voir un spectacle français : on le compte en millions. En 2024 – année exceptionnelle, avec le 60e anniversaire des relations bilatérales, on était à 5,5 millions. L’année d’avant, 3,2 millions, sans compter le streaming. Dans le domaine du livre par exemple on estime à 13 millions de personnes le public en streaming l’année dernière. D’ailleurs, on voit Croisements en ville : il y a des campagnes d’affichage dans les gares, dans les stations de métro.
Quels sont les temps forts de l’édition 2026 de Croisements ?
Une dimension musicale très forte. Ça faisait dix ans qu’on n’avait pas eu d’orchestre philharmonique. L’orchestre de Paris vient d’achever sa tournée, l’orchestre de Radio France arrive le mois prochain, ainsi que l’orchestre de l’Opéra Royal du Château de Versailles.
Dans les métiers d’art et le patrimoine, une grande exposition des manufactures nationales sur la tapisserie française dans le sud de la Chine s’ouvre ce jeudi. Dans l’art contemporain, un certain nombre d’artistes français vont exposer, comme Jean-Michel Othoniel. Cette année représente aussi le bicentenaire de la photographie, donc beaucoup d’expositions photo s’installeront donc plusieurs villes chinois.
Il y a aussi des spectacles vivants. Le Petit Prince, est une pièce assez extraordinaire : une coopération franco-chinoise jusqu’au bout – écriture, jeu. Le Petit Prince est joué par un comédien français, tous les autres rôles par des Chinois. Le chinois et le français se répondent.
On a un spectacle de danse contemporaine, des comédies musicales, comme Cyrano de Bergerac avec Laurent Bàn - il est aimé ici, donc il revient. On peut encore citer la Fête de la musique, la Fête des Bulles pour la BD et le roman graphique, le panorama du cinéma français… Tout cela est accessible sur le site de l’institut français (法国文化) : https://faguowenhua.com.
84% des Chinois ont une opinion favorable de la France
En dehors de Croisements, comment occupez-vous le reste de l’année culturelle ?
Il y a eu des sondages : 84 % des Chinois ont une opinion positive ou très positive de la France. Et quand on leur demande à quoi la France leur fait penser, les mots qui viennent, c’est la culture dans la moitié des cas. Donc on est attendus là-dessus.
Croisements, ça commence en avril et ça finit à l’été. Mais les huit autres mois, il ne se passe pas rien. En dehors de Croisements, il y a eu à Shanghai l’exposition du Louvre – première fois en dix ans –, le musée Picasso, et l’exposition du musée d’Orsay sur les impressionnistes (un million d’entrées). À Pékin, « Couleurs » de Pompidou. À Chengdu, « Au fil de l’or » du musée Branly.
Quels sont les autres temps forts dans l’année, et que nous réservez-vous pour la fin de l’année 2026 ?
On a plusieurs temps forts. En mars, c’est le mois de la francophonie, avec aussi des expositions et des tournées littéraires – Éric-Emmanuel Schmitt, par exemple. Il y a notamment ce qu'on appelle le choix Goncourt de la Chine : des étudiants chinois qui élisent leur propre lauréat. Souvent, les étudiants chinois élisaient le vainqueur du prix Goncourt quelques mois plus tôt ; mais ça n'a pas été le cas cette année, puisqu'ils ont désigné Natacha Appanah pour La nuit au cœur.
En fin d’année, on a un temps fort autour du livre et du débat d’idée. La Chine est le premier pays de cession de droits pour les auteurs français. L’édition, c’est le premier marché à l’export de nos industries culturelles – avant le cinéma et les jeux vidéo. Et au sein de l’édition, la Chine est numéro un. Le point d’orgue, c’est le prix Fu Lei, prix de la traduction et de l’édition. C’est un prix qui valorise les traducteurs, et qui n’a pas d’équivalent : il n’y a pas de prix Fu Lei du russe, de l’italien ou du japonais. C’est une exception. Il en est à sa 17e édition, bientôt 18e, suivi par des millions de personnes – 5 millions de spectateurs pour les tables rondes et la cérémonie. Il a lieu fin novembre, généralement le dernier week-end.
275 000 visiteurs par an à l'Institut Français
Vous disposez d’un réseau très large : Institut français, Alliances françaises, lycées, écoles labellisées, instituts franco-chinois. Pouvez-vous nous en donner un aperçu ?
Concernant le réseau institutionnel d’abord, mon service a des antennes dans les consulats généraux – Shenyang, Canton, Wuhan, Chengdu, Shanghai. Ensuite, l’Institut français de Pékin est un lieu avec une salle de cinéma (plus de 300 séances par an), une librairie (8 à 10 000 livres, et on peut commander n’importe quel livre par la poste), une médiathèque (25 000 ouvrages), une black box. Il accueille 275 000 visiteurs chaque année.
Les alliances françaises sont au nombre de 14 en Chine continentale. Elles proposent des cours de français et une offre culturelle. Elles ont un statut particulier, avec un co-directeur français. Il y aussi des antennes Campus France, qui promeut les études en France et gère les procédures.
Si on regarde un peu plus loin du côté de l’éducatif, on peut parler des écoles chinoises labellisées « France Éducation » : des écoles secondaires chinoises avec des disciplines non linguistiques en français (maths, histoire, sport). Il y en a une trentaine en Chine – plus de la moitié des labellisés en Asie. Les établissements AEFE – l’Agence de l’enseignement du français à l’étranger – quant à eux, sont au nombre de sept en Chine : lycée français de Shanghai, de Pékin, etc. Ils accueillent d’abord les petits Français, mais aussi des Chinois et d’autres nationalités. Et enfin on compte 27 instituts franco-chinois, qui sont des instituts d’enseignement supérieur, nés d’une coopération entre universités.
Pourquoi les Chinois veulent-ils tant apprendre le français ?
On estime à 110 000 les Chinois qui étudient le français dans le secondaire et le supérieur – environ 30 000 dans le secondaire, 80 000 dans le supérieur. On est très loin de l’anglais. Mais par rapport à toutes les autres langues, on n’a pas à rougir. Aucune autre langue ne nous distance. Dans l’enseignement supérieur, si on regarde les étudiants qui étudient une langue autre que l’anglais, un quart étudie le français.
L'Institut Français est aussi celui des Français de Chine
Un dernier message pour les lecteurs francophones de Chine ?
D’abord, abonnez-vous à nos comptes. Le programme WeChat Faguowenhua (法国文化) est bilingue, donc lisible par tous. Pour les Pékinois : le mini-programme de l’Institut français de Pékin permet de voir l’agenda, d’acheter ses tickets.
Pour ceux qui n’habitent pas à Pékin : l’Institut pense aussi à vous. On peut commander n’importe quel livre français à la librairie – l’Arbre du Voyageur. Ça marche très bien, les établissements scolaires hors Pékin passent souvent par là. Même pour les livres de la médiathèque : si vous êtes membre, vous pouvez emprunter. Le livre est envoyé par la poste, renvoyé par la poste. C’est une manière d’avoir accès à l’Institut français de Pékin depuis n’importe où en Chine.
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