Depuis la gare sud de Pékin, une petite trentaine de minutes seulement vous ouvre les portes du « port céleste ». Ancien comptoir diplomatique au passé tumultueux, Tianjin, cette municipalité de 14 millions d’habitants, étonne par son patrimoine européen et ses gratte-ciel futuristes. Voici comment concilier plongée historique, architecture de concessions et vue vertigineuse sur la ville de nuit.


Petite histoire de Tianjin
Tianjin naît sous la dynastie Sui (VIe siècle) comme simple relais sur le Grand Canal. Mais c’est sous la dynastie Ming (1404) qu’elle prend son essor : l’empereur Yongle y établit une forteresse et un poste de garnison pour protéger l’approche maritime de Pékin. Tianjin (天津, « le gué céleste ») devient alors à Pékin ce que Le Pirée est à Athènes ou Le Havre à Paris : son avant-port maritime, situé à seulement 100 kilomètres du centre de la capitale. Pourtant, à l’arrivée, n’espérez pas voir la mer : le centre-ville s’enfonce à 50 kilomètres des côtes de Bohai, et il faudra pousser jusqu’au district de Binhai pour humer l’air salin.
L’histoire de Tianjin est indissociable des traités inégaux du XIXe siècle. Après la seconde guerre de l’opium (1856-1860), la ville est ouverte aux puissances étrangères. Neuf nations – Royaume-Uni, France, Japon, Allemagne, Italie, Russie, Autriche-Hongrie, Belgique et États-Unis – y établissent des concessions dotées de leurs propres écoles, casernes et prisons.
La cohabitation est explosive. Dès 1870, éclate le massacre de Tianjin : des rumeurs d’enlèvements d’enfants par un orphelinat catholique déclenchent une violente émeute. Le consul de France, Henri Victor Fontanier, est tué par la foule, suivie du massacre d’une vingtaine d’étrangers et d’une trentaine de chrétiens chinois. Sous pression française, le régime Qing exécute 20 responsables chinois et verse des indemnités.
En 1900, la révolte des Boxers (société secrète des « Poings de la justice et de la concorde ») embrase le nord de la Chine. Les Boxers, alliés aux troupes impériales, assiègent les légations étrangères à Pékin et s’emparent de Tianjin. La riposte de l’Alliance des huit nations (Japon, Russie, Royaume-Uni, France, États-Unis, Allemagne, Italie, Autriche-Hongrie) est brutale. La bataille de Tientsin se déroule du 13 au 14 juillet 1900 : après des combats de rue acharnés à l’arme blanche et à l’artillerie, les troupes alliées percent les défenses chinoises, incendient la vieille ville et prennent le contrôle du comptoir. Plusieurs centaines de morts côté allié, plusieurs milliers côté chinois. La défaite ouvre la voie à la prise de Pékin un mois plus tard, et renforce encore l’emprise coloniale sur Tianjin.
Dès juillet 1937, Tianjin joue aussi un rôle clef dans la guerre sino-japonaise. Après des bombardements aériens et des combats de rue meurtriers, les Japonais s’emparent de la ville en trois jours, et la transforment en base logistique pour l’invasion du nord de la Chine. La capitulation japonaise en 1945 met fin à plus de quatre-vingts ans d’occupation étrangère.
Ces séquelles ont pourtant légué un patrimoine unique : aujourd’hui, ces anciennes concessions dessinent une ville à taille humaine, où les artères bordées de platanes et de villas Art déco offrent une respiration étonnante entre les tours de verre qui longent le fleuve Haihe.
Escapade à Tianjin en trois temps
Matin : immersion dans les concession et musée de la porcelaine
Remontez d’abord vers le nord jusqu’à l’ancienne concession italienne, le quartier le mieux préservé de Tianjin. Son cœur battant est la place Marcopolo (马可波罗广场), un rond-point orné d’une fontaine et d’une sculpture d’ange. Les rues pavées, bordées de maisons mitoyennes avec balcons et volets, pourraient faire penser à une petite Toscane. C’est ici qu’on flâne, qu’on s’arrête pour une pizza ou un café en terrasse.
Après avoir traversé le pont Jintang (金塘桥, « Grand pont de l’étang doré »), l’un des plus ancients ponts entièrement piétonniers de Chine (1906), longez le fleuve vers le sud,. Dirigez-vous vers la « China House », ou musée de la Porcelaine (瓷房子). Ce manoir de style français des années 1920, ancienne résidence d’un diplomate, a été racheté en 2002 par le collectionneur Zhang Lianzhi. Celui-ci a passé des années à le recouvrir de plus de 700 millions de tessons de porcelaine ancienne – des dynasties Tang à Qing –, de vases et de milliers de sculptures. L’édifice est classé parmi les musées au design le plus original au monde. Ne manquez pas, dans la cour, l’ancienne Land Rover Discovery du propriétaire, elle-même plaquée de plus de 10 000 morceaux de céramique, hommage à ses voyages à travers la Chine pour collecter ces trésors. (Entrée : 50 ¥.)
Après-midi : culture ancienne et place du peuple
Rejoignez ensuite la rue de la Culture ancienne (古文化街), l’âme historique de la cité. Cette artère piétonne est ponctuée d’échoppes vendant statues de Bouddha, pipes à opium souvenirs et peintures. Dans une petite place se dresse la statue de Tianhou (天后娘娘), la reine du ciel, déesse de la mer particulièrement vénérée dans ce port. Derrière elle se trouve le palais de la Reine du Ciel, qui abrite le Musée du folklore de Tianjin (entrée libre). À l’extrémité nord, ne manquez pas le pavillon Yuhuang (玉皇阁), temple taoïste du XIVe siècle dédié à l’Empereur de jade.
Avant que la nuit ne s'empare du fleuve, offrez-vous une parenthèse au cœur de la ville contemporaine. La place du Peuple (人民公园, Rénmín Gōngyuán), ancien jardin privé de la concession britannique, offre une bouffée d'air et un aperçu de la vie locale – retraités jouant aux cartes, calligraphes du dimanche, enfants poursuivant leurs cerfs-volants. Non loin, la cathédrale Saint-Joseph (西开教堂, Xīkāi Jiàotáng), édifiée par les Missionnaires de France en 1916, trône au milieu des gratte-ciel de verre. Sa façade romane, ses deux clochers jumeaux et ses vitraux polychromes contrastent violemment avec les tours de bureaux voisines.
Nuit : prise de hauteur dans Tianjin Eye ou au sommet d'un gratte-ciel
Dès la tombée de la nuit, le fleuve Haihe s’illumine. L’icône absolue est le Tianjin Eye (天津之眼), une roue de 120 mètres de haut fixée sur le pont Yongle. Construite en 2008 sur le modèle du London Eye, ses 64 nacelles climatisées (8 personnes par cabine) offrent un tour complet de 30 minutes. La structure en forme de double wishbone se reflète magnifiquement dans l’eau. Tarif : environ 70-100 ¥ selon la période. Attention aux files d’attente les soirs dégagés.
Pour une alternative plus récente et tout aussi spectaculaire, direction Jinwan Yunding (津湾云顶), une plateforme panoramique ouverte fin 2025 au cœur du quartier de la place Jinwan. De son toit-terrasse au 70e étage, la vue à 360 degrés embrasse le ruban lumineux du Haihe, les ponts historiques, l’horloge du siècle et la ligne d’horizon de Tianjin. La montée se fait par étapes (étages 65, 66, 69, puis 70). Bon à savoir : les sacs sont à laisser dans des casiers à l’entrée (gratuit la première heure), et il vaut mieux réserver en ligne pour éviter la queue . Accès : métro ligne 3, station Jinwan Square (津湾广场), sortie B ou D .
Et pour prolonger l’expérience ? Cap sur Binhai !
Vous avez une deuxième journée ? Quittez le centre historique et filez vers l’est, jusqu’au district de Binhai (45 minutes de métro ligne 9, arrêt Donhai Road). Deux visites majeures vous y attendent.
Le parc à thème du porte-avions Kiev est un ancien fleuron de la marine soviétique. Ce bâtiment de 32 000 tonnes est amarré à quai dans un parc sur le thème de la guerre froide. On y explore le pont, les missiles et le village soviétique avec des matriochkas géantes. Spectacles de cascades et danses russes en saison.
Le parc culturel Mazu de Binhai (Binhai Mazu Cultural Park) est une statue monumentale de la déesse de la mer, haute de 42 mètres, qui veille sur les promenades en bord de mer. C’est l’escapade idéalé pour une bouffée d’air iodé.
Les amateurs de nature préféreront les zones humides de Beikedi ou la plage aménagée de Dongjiangwan (meilleure en été). Enfin, l’histoire militaire se conclut par les forts de Dagu (Taku), théâtre d’une bataille majeure des Boxers en 1900, avec un musée en ruine face à la mer.
Pour une simple journée toutefois, le centre historique de Tianjin et son Tianjin Eye suffisent à dépayser. Bonne excursion !
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