Lundi 20 septembre 2021

L’auteure France Dubin, d’expatriée française à presque « Desperate Housewives »

Par Rachel Brunet | Publié le 24/06/2021 à 16:54 | Mis à jour le 25/06/2021 à 14:29
Photo : L’auteure France Dubin et sa « Trilogie de merde »
L’auteure France Dubin et sa « Trilogie de merde »

France Dubin est auteure. Française expatriée au Texas, elle exploite ses talents d’écriture — et un sens de l’humour très affûté — après des années d’enseignement de la langue de Molière.

D’abord enseignante pour les plus petits, elle a, au fil des années, exercé ses talents de transmission et d’apprentissage auprès d’un public adulte. C’est là qu’elle a la brillante idée d’écrire des livres en français avec une traduction en anglais. Son public : des Américains qui s’initient ou parfont leurs compétences en français. Un outil d’apprentissage décapant, à l’image de l’auteure, qu’elle a singulièrement nommée « La Trilogie de Merde ». Chez France Dubin, tout est à prendre au second degré.

 

Pour notre édition, elle a ressorti de ses archives un texte qu’elle a écrit quelques semaines après son arrivée au Texas. D’une coquette maison sur la Côte d’Azur à une immense demeure à Austin, elle couche, avec beaucoup d’humour, ses états d’âme sur le papier. On imagine presque le personnage méticuleux sinon perfectionniste et obsessionnel de Bree Van de Camp dans la série Desperate Housewives. Un texte drôle et léger où, comme toujours, le second degré est roi.

 

France Dubin

France Dubin

 

À l'américaine - Par France Dubin

Trois cent cinquante mètres carrés à nettoyer, ça vous dirait ?

Quatre chambres dont une de cinquante mètres carrés, de la moquette beige partout, des petits carreaux aux fenêtres, trois chiottes, deux salles de bain dont une avec jacuzzi ...

Nettoyer cette maison me rend malade. Trier le linge propre. Laver le linge sale. Changer les draps. Remettre les housses de couette. Récurer les baignoires. Passer la serpillière. Essuyer la poussière sur l'écran de la télé. Aspirer. Frotter. Balayer. Je n'ai jamais fini. Quand c'est propre à un bout, c'est dégueulasse à l'autre.

Avant de partir vivre au Texas, je m'étais imaginée dans un ranch avec trois ou quatre aides ménagères mexicaines que j'aurais dirigées avec le peu d'espagnol qui me reste du lycée. Mais pour des raisons budgétaires, je me retrouve toute seule dans ma grande baraque : No tengo una persona para ayudar me. Nada !

 

Je suis là dans le salon, un seau d'eau ammoniaquée fumante touche mon mollet droit. Je tiens un balai d'une main et une serpillière de l'autre. Mon regard se perd dans l'immensité de la salle. La tête me tourne. Ma gorge se serre. Mon corps est glacé si ce n'est le mollet droit, celui en contact avec le seau d'eau chaude. Je m'encourage en chantant : Ah ça ira, ça ira, ça ira, ces poussières là, on les aura!

Jamais, vous m'entendez, jamais, je me suis laissée aller à l'abattement, au découragement. Reprendre le contrôle. C'est pas un bout de moquette, ni une vingtaine de fenêtres à petits carreaux qui vont m'emmerder.

Je lâche la serpillière et le balai. Attendez-moi là mes cocos, je reviens.

J'allume mon ordinateur. Je me connecte sur Internet ( le tout me prend dix bonnes minutes), et sélectionne le site de ma bibliothèque, direction le catalogue des ouvrages disponibles. Il doit bien avoir un Américain qui a écrit un bouquin sur la taylorisation du ménage.

 

Je tape : clean (nettoyer). Résultats : 6 ouvrages

1 - Keeping our planet clean - Gardons notre planète propre

2 - The race to build "clean" cars - La course à la construction des voitures "propres"

3 - Ten dirty pigs - Dix cochons sales

4 - Clean your house in forty minutes or less -

Nettoyez votre maison en quarante minutes ou

moins

5 - Always wear clean underwear, advice from your

mother - Porte toujours une culotte propre, un

conseil de ta mère

6 - Clean your body and soul, natural recipes -

Purifiez votre corps et votre esprit avec des recettes naturelles

 

Je sélectionne le numéro 4 : Clean your house in forty minutes or less. Je tiens le bon bout. Je mets le bouquin dans mon caddy virtuel et click sur ok. Trois jours après, le livre m'attend à la bibliothèque.

Je suis déçue par l'aspect vieillot du livre. Je m'attendais à un livre moderne du type je-fais-le- ménage-mais-mon-mari-aussi-de-temps-en- temps-enfin-parfois, avec quelques conseils de relaxation, des idées de tisanes pour dynamiser le corps et l'esprit avant le grand nettoyage. Au lieu de cela, on m'offre Martha Robinson, vivant à Huntsville Texas, femme au foyer depuis de trente ans. "J'ai toujours fait mon ménage toute seule" écrit-elle "Je vais vite et je m'amuse." Alors Martha ! Fais-moi rire !

La règle numéro un d'un ménage bien fait et rapide est la préparation. Les brosses, les produits nettoyants et les chiffons doivent être prêts, propres, en parfait état de fonctionnement et rangés ensemble dans un panier que l'on emportera de pièce en pièce.

Dans ce panier, il faut mettre trois pulvérisateurs de couleur différente pour une meilleure identification. Un pulvérisateur rouge sera rempli d'eau de javel coupée avec de l'eau, un tiers deux tiers ; un spray couleur bleue avec du liquide pour les vitres ; un pulvérisateur vert avec du liquide de nettoyage toutes surfaces. Mettre également dans le panier : de la poudre à récurer, une demi- douzaine de torchons, une brosse à dents pour les coins difficiles, une paire de gants, deux sacs plastiques, une éponge et une grosse brosse. J'imagine mon panier. Je ne me tiens pas encore les côtes de rire mais je commence à être légèrement excitée.

Règle numéro quatre : toujours nettoyer du haut vers le bas. Dans la cuisine par exemple, il faut dépoussiérer les portes des placards, puis le plan de travail puis les tiroirs et enfin on s'occupe des sols.

Règle numéro cinq : Si ce n'est pas sale, ne pas nettoyer.

Règle numéro six : économiser ses mouvements. Ne jamais revenir sur ses pas. On part du côté droit de l'évier de la cuisine par exemple et on se déplace toujours vers la droite. On pousse la poussière vers la droite.

Règle numéro sept : se chronométrer. Avec de l'entraînement, on doit améliorer son temps.

J'ai des fourmis dans les jambes. Je suis prête à garnir mon panier.

Top chrono. Un...Deux...Trois partez. Il est treize heures trente.

Je bondis dans la cuisine. J'attache mon tablier et attrape mon panier.

Tel John Wayne tirant sur de vilains Indiens, je pulvérise ma solution anti-bactérienne sur la porte du frigo, les placards, les interrupteurs, le micro- onde, la porte du four et les plaques de cuisson. Je me déplace vers la droite. Toujours vers la droite, jusqu'à faire un tour à 360 degrés de la cuisine. Je bourre le lave-vaisselle de tout ce qui traîne dans l'évier. D'un geste rapide, je pousse les miettes par terre. J'attrape mon balai et balaye. Un petit coup de serpillière sur les carreaux et la cuisine est faite.

Mon panier au bras, je cours jusqu'aux toilettes. Le spray d'eau de javel dans la main droite, je lève la lunette des toilettes entièrement. Je pulvérise et rabaisse au fur et à mesure les éléments de la lunette. J'attrape un torchon. J'essuie le couvercle de la lunette et je le lève; j'essuie la lunette et je la lève; du plus propre au plus sale. Une fois les toilettes désinfectées, je pulvérise un peu plus autour des toilettes et à genoux je ramasse avec mon chiffon sale les poils de ma famille et de mes derniers invités.

Un coup de pulvérisateur bleu sur les miroirs. Un peu de poudre à récurer dans la baignoire, je mouille ma brosse et je frotte la baignoire et le carrelage des murs. Je rince à l'eau froide. Je passe un coup de brosse dans les lavabos.

Un coup de torchon sur le plan de travail de la salle de bain. Je sors le tapis de bain et le place sur la moquette. Je passe un coup de balai sur le sol et pousse les poils à l'extérieur. Je les aspirerai quand je ferai les moquettes. Je ferme le sac plastique qui sert de poubelle et le lance dans mon panier. J'en mets un propre. La salle de bain numéro un est terminée. Je ferme la porte et je m'élance vers la salle de bain numéro deux, celle avec le jacuzzi.

Je refais les mêmes gestes : un coup de pulvérisateur par là, un coup de chiffon par ici, je lève la lunette, j'essuie. Je saute toute habillée dans le jacuzzi. Un peu de poudre sur ma brosse et je frotte les parois. Elles sont graisseuses. Je me promets de ne plus mettre d'huile essentielle dans mon bain. Je vais vite. Mes mains savent ce qu’elles doivent faire. Je suis entraînée. Je suis une professionnelle !

Je bondis hors du jacuzzi. La salle de bain est nickel. Je me regarde dans le miroir. J'ai le sourire. Vite les chambres !

Comme dans la cuisine, je vais de haut en bas. Un coup de chiffon sur ma table de nuit, celle de mon mari est couverte de livres et de magazines. Je veux bien nettoyer mais je ne suis pas bibliothécaire. Je remets la couette en place. Les vitres sont assez propres. De toute façon, nous utilisons les chambres la nuit. Pas besoin d'avoir les vitres nickels. Et rappelle-toi ma chérie, si ce n'est pas sale, ne nettoie pas. J'ouvre la porte de la chambre d'amis. RAS. Je la referme.

Les chambres des enfants. J'ouvre les rideaux. La moquette est couverte de petits trucs en plastique. C'est le bazar comme d'habitude. Je jette les jouets par poignées dans des bacs et boîtes qui se trouvent à ma portée. Je ramasse les vieux kleenex par terre. Je change les taies d'oreillers. C'est pas parfait, mais de toute façon, ça sera le souk dés qu'ils reviendront de l'école.

Je vais chercher l'aspirateur. Je le pousse sur les tapis des salles de bain, dans les couloirs, dans les chambres, surtout autour des lits où les morceaux de peaux mortes s'accumulent. Des gouttes de sueur perlent sur mon front. Je suis moulue. C'est pire qu'une étape du tour de France. Je débranche l'aspiro, et le traîne en courant jusqu'au placard. Je ferme la porte.

Il est quinze heures. STOP CHRONO !!! Je tombe à genoux. Je revois mes erreurs. Je dois améliorer ma résistance. Peut-être manger des sucres lents la veille. Faire des exercices d'assouplissements. Mon jeu de jambes doit progresser. J'ai perdu du temps quand j'ai négocié la cuisine.

La tête dans les mains, je me jure de faire mieux la prochaine fois.

 

 

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Rachel Brunet

Rachel Brunet

Après être passée par la presse économique et la presse spécialisée, Rachel Brunet est la directrice et la rédactrice en chef de l’édition New York du Petit Journal.
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