Il est de cette génération née en 2000, mais son parcours semble déjà traverser plusieurs mondes. De la banlieue parisienne aux communautés inuites, en passant par Montréal et les institutions européennes, Tom Robert construit un cheminement à la fois personnel et politique. Un itinéraire qui interroge, en creux, les modèles d’intégration, les priorités des États et le sens même de l’engagement.


Quitter la France : un départ contraint devenu choix fondateur
L’histoire commence par un échec. Ou plutôt une série d’échecs. À la sortie du lycée, malgré une mention au baccalauréat, Tom Robert se heurte à un mur : aucune admission sur Parcoursup. Une quarantaine de refus, reçus en quelques heures.
« Je me rappelle très bien, c’était le jour de l’anniversaire de mon père. On s’attendait à une bonne nouvelle… et c’était 40 nons d’un coup », raconte-t-il.
Dans cet instant de bascule, une décision s’impose presque mécaniquement. Il repère que l’Université de Montréal a prolongé ses admissions. Il prépare son dossier seul, en urgence, envoie sa candidature sans même en parler à ses proches. Deux semaines plus tard, il est accepté. Quelques mois après, il est au Canada.
Ce départ n’est pas encore un projet de vie. C’est d’abord une sortie. Une manière de refuser un cadre qui ne lui laisse plus de place.
Montréal : apprendre à exister autrement
À Montréal, tout s’organise très vite. Il travaille comme serveur pour subvenir à ses besoins, apprend l’anglais au contact des clients, et s’investit pleinement dans ses études en économie et politique.
Mais le véritable choc n’est pas académique. Il est culturel.
« Au Canada, les gens sont invités à être pleinement qui ils sont. Tu peux être canadien et aussi marocain, ou autre chose. Il n’y a pas ce besoin de rentrer dans un moule unique comme en France », explique-t-il.
Très vite, cette différence dépasse le simple ressenti. Elle se donne à voir, concrètement, dans les lieux de pouvoir.
« Au Parlement canadien, tu vois des gens de toutes origines. Des Indiens, des Arabes, des Noirs… pas seulement dans une équipe de foot, mais dans les institutions », observe-t-il.
Le contraste avec la France le frappe d’autant plus qu’il vient d’un environnement où cette diversité est une réalité quotidienne. Comment expliquer qu’elle disparaisse presque totalement au sommet de l’État ? Pourquoi ce décalage entre la société et sa représentation politique ?
Cette interrogation devient rapidement une obsession intellectuelle. Elle structure ses lectures, oriente ses choix de cours et, progressivement, redéfinit son parcours. Ce n’est plus seulement l’économie ou la politique qui l’intéressent, mais les fondements mêmes des modèles d’intégration.
Ces questions le conduisent, presque naturellement, vers la philosophie politique.
Sciences Po : la revanche, puis le choix de partir
Le refus de Sciences Po s’inscrit d’abord dans une séquence plus large : celle des quarante refus reçus sur Parcoursup. Dans cet ensemble, il n’est pas isolé, mais il prend rapidement une place particulière. Parce qu’il touche à un symbole. Parce qu’il renvoie à une forme d’exclusion plus diffuse.
« Un professeur m’a dit clairement : c’est parce que tu viens de la banlieue »
Lorsque, depuis Montréal, il obtient l’opportunité d’y revenir en échange universitaire, l’expérience change de nature. Il ne s’agit plus d’être admis, mais de se mesurer. De vérifier, dans les faits, ce qui lui avait été refusé.
Il s’impose alors une discipline stricte, presque méthodique. « J’ai fait un point d’honneur à être premier dans tous les cours », explique-t-il.
Le renversement est net. Là où la porte s’était fermée, elle s’ouvre désormais pleinement. Les enseignants l’encouragent à rester, à poursuivre son parcours au sein de l’institution.
La décision qu’il prend alors tranche. « Ils me disaient tous : tu dois rester à Sciences Po. Et j’ai décidé de dire non », confie-t-il.
Ce refus ne relève ni du rejet ni de la revanche. Il marque plutôt un déplacement : une fois la légitimité acquise, le besoin de reconnaissance disparaît. La trajectoire peut continuer ailleurs.
Penser la coexistence : de la politique à la philosophie
Sa maîtrise à l’Université de Toronto marque un tournant. Il délaisse progressivement l’économie pour se concentrer sur les fondements des systèmes politiques. Ce qui l’intéresse désormais, ce ne sont plus seulement les institutions, mais les visions du monde qui les sous-tendent.
Il explore alors les différences entre le républicanisme français et le multiculturalisme canadien, mais aussi les cosmologies autochtones.
« Je voulais comprendre comment des visions du monde profondément différentes peuvent coexister sans s’effacer »
La question n’est plus seulement politique. Elle devient presque ontologique : qu’est-ce qu’une société fait de la différence ?

L’Arctique : travailler avec les Inuit, au-delà des idées
Après une première expérience à l’Agence européenne des droits fondamentaux à Vienne, il revient au Canada avec une orientation claire : travailler avec les peuples autochtones, mais en évitant les logiques descendantes.
Il rejoint une organisation nationale inuite, où il participe à la structuration d’une stratégie de recherche pilotée par les communautés elles-mêmes.
L’objectif est simple dans sa formulation, mais complexe dans sa mise en œuvre : faire en sorte que la recherche ne soit plus extractive, mais utile.
« Il y a énormément de recherche dans l’Arctique. La question, c’est comment faire pour qu’elle bénéficie vraiment aux Inuit, et que ce ne soit pas juste quelque chose qu’on prend et qu’on emporte », explique-t-il.
Sur le terrain, il travaille sur des dossiers concrets : érosion, infrastructures, projets énergétiques, développement d’une université inuite.
Mais cette immersion produit aussi un décalage. L’image idéalisée qu’il s’était construite se confronte à une réalité plus complexe.
« Je m’attendais à autre chose. Et en fait, les communautés sont aussi dans des logiques économiques très fortes. Elles veulent se développer, exploiter leurs ressources, comme n’importe qui », observe-t-il.
Une conviction : redéfinir la souveraineté
C’est dans cette tension que se structure sa pensée. Pour Tom Robert, la question de l’Arctique est aujourd’hui mal posée. Elle est abordée sous l’angle militaire, stratégique, géopolitique. Mais rarement sous celui des conditions de vie des populations.
« La vraie souveraineté, ce n’est pas d’avoir plus de sous-marins. C’est que les gens qui vivent dans le Nord puissent vivre dignement »
Il évoque sans détour les écarts persistants : accès aux soins, tuberculose, alimentation, éducation. Dans ce contexte, les investissements massifs dans la défense lui apparaissent déconnectés des réalités humaines.
Entre Ottawa et Bruxelles : un rôle de trait d’union
Aujourd’hui, au sein de la délégation de l’Union européenne à Ottawa, il évolue dans un environnement diplomatique qu’il observe avec lucidité.
Officiellement, il participe à l’analyse des politiques canadiennes et au développement de partenariats. Mais dans les faits, il s’est donné une autre mission : faire circuler une compréhension plus fine des réalités autochtones auprès des acteurs européens.
« Il y a un intérêt réel pour les peuples autochtones, mais une compréhension encore très limitée »
Son rôle devient alors celui d’un passeur, entre institutions et terrains, entre stratégies globales et réalités locales.
Une génération qui refuse de choisir
À 26 ans, Tom Robert ne se projette pas dans une carrière diplomatique classique. L’idée de représenter un seul pays sur le long terme ne lui correspond pas pleinement. « J’ai du mal à me dire que je vais passer ma vie à défendre un pays au détriment des autres », confie-t-il.
Son hésitation actuelle — poursuivre un doctorat à Cambridge, ou rester dans l’action — traduit une tension plus large, celle d’une génération qui ne veut plus choisir entre réflexion et engagement.
Au fond, son parcours pose une question simple, mais rarement formulée ainsi : et si l’avenir de la Francophonie ne se jouait plus seulement entre États, mais dans ces trajectoires individuelles capables de relier les mondes plutôt que de les opposer ?
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