Édition internationale

Angèle Diabang fait dialoguer Une si longue lettre avec Montréal

Présenté en ouverture du 42e Festival international de cinéma Vues d’Afrique à la Cinémathèque québécoise, Une si longue lettre d’Angèle Diabang s’est prolongé par un échange nourri avec la salle. Une adaptation expliquée, incarnée, partagée.

 Angèle Diabang Angèle Diabang
La réalisatrice sénégalaise Angèle Diabang présente Une si longue lettre lors de la soirée d’ouverture du 42e Festival international de cinéma Vues d’Afrique, à la Cinémathèque québécoise. Photos LPJ
Écrit par Bertrand de Petigny
Publié le 4 avril 2026


 

 « Tout le monde connaissait le livre mieux que moi. » - Angèle Diabang



 

À la Cinémathèque québécoise, la projection de Une si longue lettre ne s’est pas arrêtée au générique. Dans la foulée de la soirée d’ouverture du festival Vues d’Afrique, la réalisatrice Angèle Diabang est restée face au public, ouvrant un échange direct, sans filtre.

Questions, réactions, témoignages : la salle ne se contente pas de regarder, elle répond. Et c’est dans ce moment précis — presque aussi important que le film lui-même — que l’adaptation prend tout son sens.

Très vite, une idée s’impose : le film n’est pas seulement une œuvre, il est le résultat d’un dialogue — avec un texte, mais aussi avec un public.

 

 

public posant question

 

 

Adapter un classique… sous le regard de ceux qui le connaissent

Car le défi est de taille. Une si longue lettre, publié en 1979 par Mariama Bâ, est un texte fondateur de la littérature africaine francophone. Un roman étudié, transmis, souvent connu par cœur. Angèle Diabang en est consciente, et elle le dit d’emblée face à la salle montréalaise :

« Tout le monde connaissait le livre mieux que moi. »

 

Dès lors, impossible de prétendre à une adaptation exhaustive. La réalisatrice choisit une autre voie, qu’elle explique longuement lors de l’échange : celle de l’émotion.

 

« Si je voulais tout adapter, j’allais échouer. »

 

Le livre, construit sous forme de lettres, repose sur une intériorité difficile à transposer. Le film, lui, doit montrer, faire vivre, incarner. Certaines lettres deviennent des dialogues, d’autres disparaissent. Ce qui reste, c’est l’essentiel : le ressenti.

 

Une adaptation pensée depuis la salle

Au fil des questions, un autre élément apparaît : le film n’a pas été conçu seul. La réalisatrice raconte comment, pendant des années, des femmes l’ont contactée, parfois sans la connaître, pour lui confier leurs histoires. Des récits de vie marqués par la polygamie, les silences, les douleurs.

Face au public, elle insiste :

« Ce n’était plus seulement mon film. »

Ces témoignages deviennent une matière première, une responsabilité même. Ils nourrissent les actrices, orientent certaines scènes, donnent au film une épaisseur qui dépasse la fiction. Dans la salle, certains acquiescent. D’autres réagissent. Le film continue de circuler, autrement.

 

Faire revenir la littérature par l’image

Autre point largement discuté lors de l’échange : la question de la transmission. Angèle Diabang le formule simplement : les jeunes lisent moins. Alors comment continuer à faire vivre des œuvres comme celle de Mariama Bâ ? Sa réponse, partagée avec le public : amener les livres à l’écran.

« Si les jeunes voient le film, peut-être qu’ils auront envie de lire le livre. »

Le projet dépasse alors le cadre artistique. Il devient un outil, une passerelle entre générations, entre pratiques culturelles.

 

 Angèle Diabang et Gérard Le Chêne

 

 

Filmer un monde qui disparaît

Interrogée sur ses choix de mise en scène, la réalisatrice revient sur le tournage — là encore, en réponse directe à la salle. Pourquoi Thiès plutôt que Dakar ? Pourquoi situer l’action dans les années 2000 ?

Ses réponses dessinent une volonté claire : rester fidèle à l’esprit du livre. Dakar a changé, explique-t-elle. Les grandes cours familiales ont disparu. Or elles sont au cœur du récit. Le film reconstruit donc un espace qui n’existe plus tout à fait, mais qui reste vivant dans les mémoires.

 

Une réception immédiate, presque intime

Dans la salle, les réactions ne se font pas attendre. Pendant la projection, puis surtout après. Certains spectateurs évoquent leur mère. D’autres leur propre histoire. D’autres encore découvrent, parfois pour la première fois, la réalité intime que porte le récit de Mariama Bâ.

Ce moment d’échange, encouragé par le festival, devient un prolongement naturel du film. Une sorte de deuxième narration, collective. C’est aussi ce que Vues d’Afrique rend possible : un cinéma qui ne s’arrête pas à l’écran.

 

Un film qui a déjà trouvé son public

La réalisatrice le rappelle au public montréalais : le film a d’abord vécu en Afrique. Et il y a rencontré un succès inattendu. Au Sénégal, mais aussi dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, Une si longue lettre a dépassé des productions internationales. Un signal fort. 

« Les Africains y ont cru »

Dans le contexte du festival, cette phrase prend une autre dimension : elle résonne avec l’histoire même de Vues d’Afrique, né pour prouver que ce cinéma existe.


 

Du texte à l’écran, puis de l’Afrique à Montréal

À Montréal, Une si longue lettre ne s’est pas contenté de passer de la page à l’écran. Il a circulé — d’un continent à l’autre, d’un public à l’autre, d’une génération à l’autre.

Dans la salle, hier soir, certains retrouvaient une histoire connue, d’autres s’y reconnaissaient, d’autres encore la découvraient. Mais tous participaient, à leur manière, à ce mouvement.

Car peut-être est-ce là l’essentiel : non pas adapter une œuvre pour la figer, mais lui permettre de continuer à vivre — ailleurs, autrement, et devant ceux qui s’en emparent.

 

Si vous n’étiez pas à la soirée d’ouverture, Une si longue lettre sera projeté de nouveau le dimanche 5 et le mardi 7 avril à 15h - programmation

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