Au cœur du Quartier Latin, à la Cinémathèque québécoise, la soirée d’ouverture du 42e Festival international de cinéma Vues d’Afrique a donné le ton d’une édition dense et engagée, qui se poursuivra entre ce lieu emblématique et la salle de cinéma de l’UQAM. Entre mémoire fondatrice, diplomatie culturelle et émotion cinématographique, le festival confirme son rôle unique dans le paysage montréalais et francophone.


« Le cinéma ouvre des fenêtres sur le monde. » Géraldine Le Chêne
La salle est pleine, attentive, traversée par une énergie particulière. Dès les premiers mots, le ton est donné : « le festival n’est pas seulement un lieu où on vient regarder un film, mais un espace où des histoires vraies et des identités se transmettent » .
Sur scène, les voix se succèdent, portées par une même conviction : le cinéma comme lien, comme mémoire vivante, comme outil de compréhension du monde. L’animation, incarnée par Solange Beyala, installe une atmosphère à la fois chaleureuse et solennelle, où le public est invité à participer, à répondre, à vivre l’instant.
La programmation est annoncée comme un voyage : dix jours, 117 films, 43 pays. Une traversée du continent africain et de ses diasporas, mais aussi des imaginaires francophones.

Géraldine Le Chêne : l’héritage et l’élan
Lorsque Géraldine Le Chêne prend la parole, c’est toute l’histoire du festival qui s’invite dans la salle. Elle rappelle une origine presque militante : en 1985, face à l’affirmation que « le cinéma africain n’existe pas », son père et ses partenaires ont décidé de prouver le contraire .
Quarante-deux ans plus tard, Vues d’Afrique est toujours là. Mieux : il s’impose comme un rendez-vous structurant, fidèle à sa mission initiale.
Son discours oscille entre reconnaissance et projection. Reconnaissance envers les partenaires historiques – de Québecor à TV5 Québec Canada, en passant par la Ville de Montréal, le Conseil des arts du Canada ou encore Royal Air Maroc – mais aussi envers les équipes et le public.
Projection surtout, avec une volonté affirmée de faire évoluer le festival, d’ouvrir encore davantage à la jeunesse et de poursuivre un travail de transmission culturelle.
« Le cinéma ouvre des fenêtres sur le monde », rappelle-t-elle. Une formule simple, mais qui résume l’esprit de cette édition.

Gérard Le Chêne : la mémoire vivante de Vues d’Afrique
Dans la salle, une figure traverse les décennies sans jamais s’effacer : Gérard Le Chêne. Arrivé au Québec en 1968, fondateur de Vues d’Afrique, il incarne cette intuition initiale devenue aujourd’hui une évidence.
Invité à prendre la parole, il rappelle avec simplicité l’origine du festival — né d’un refus, celui d’entendre que le cinéma africain n’existait pas — et la nécessité, toujours actuelle, de continuer à le faire connaître, à le défendre, à le partager.
Mais surtout, il ouvre une autre séquence de la soirée en appelant sur scène « un ami », une figure majeure de la Francophonie : Jean-Louis Roy.

Ancien directeur du Devoir, ancien délégué général du Québec à Paris, ancien secrétaire général de l’Agence de coopération culturelle et technique — devenue aujourd’hui l’Organisation internationale de la Francophonie — Jean-Louis Roy est l’un de ceux qui ont pensé et structuré les relations entre le Québec et le monde francophone.
Son intervention, à la suite de celle de Gérard Le Chêne, ne relève alors plus du simple hommage. Elle prolonge le geste du fondateur : inscrire le festival dans une histoire plus vaste, celle d’une Francophonie en construction, faite de liens, d’engagements et de transmission.

Mémoire et filiation : l’hommage à Jean-Marc Léger
Moment suspendu au cœur de la soirée, l’intervention de Jean-Louis Roy a fait basculer la salle dans une autre temporalité. En quelques minutes, c’est toute une histoire de la Francophonie qui s’est déployée, bien au-delà du seul cadre du festival.
Car Jean-Marc Léger n’est pas une figure secondaire : il est l’un des véritables architectes de la Francophonie moderne. Juriste de formation, intellectuel engagé, il fait partie de cette génération québécoise qui, dès les années 1950, comprend que le destin du Québec ne peut se penser isolément, mais dans un dialogue élargi avec le monde francophone.
Très tôt, il se rend en Afrique, alors en pleine période de décolonisation. Ce qu’il y découvre le marque profondément : des sociétés en mutation, une aspiration forte à l’émancipation, mais aussi une communauté de langue et de culture qui peut devenir un levier politique et culturel. De cette intuition naît une idée fondatrice : construire un espace francophone qui ne soit pas une prolongation de l’empire colonial, mais une alliance entre peuples souverains.
C’est cette vision qui conduira, à la fin des années 1960, à la création de ce qui deviendra l’Organisation internationale de la Francophonie. Jean-Marc Léger joue un rôle déterminant dans ce processus, notamment en défendant une conception ouverte, incluant non seulement les États, mais aussi les universités, les journalistes et, plus largement, la société civile. Il contribue ainsi à structurer des réseaux qui existent encore aujourd’hui : coopération universitaire, circulation des idées, mise en relation des acteurs culturels.

L’évocation de son parcours, ce soir-là, ne relevait donc pas d’un simple hommage. Elle réinscrivait Vues d’Afrique dans une filiation précise : celle d’une Francophonie pensée comme un espace vivant, traversé par les échanges, les tensions et les solidarités.
Dans ce cadre, le festival apparaît comme bien plus qu’un événement culturel. Il devient l’une des incarnations concrètes de cette vision : un lieu où les récits circulent, où les regards se croisent, où les histoires africaines, québécoises et diasporiques se rencontrent sans hiérarchie.
Et peut-être est-ce là, au fond, la clé de sa longévité : avoir su, depuis plus de quarante ans, transformer une idée politique — celle d’un monde francophone pluriel — en une expérience sensible, partagée, profondément humaine.
Une Francophonie en acte, entre institutions et terrain
La soirée d’ouverture a aussi été marquée par une forte présence institutionnelle, révélatrice du rôle stratégique du festival.
Représentant l’Organisation internationale de la Francophonie, Grégory Jean souligne un partenariat « ancien et structurant », qui s’inscrit dans la durée et dépasse la seule diffusion de films . Le festival devient ainsi un levier de circulation des œuvres, mais aussi un outil de dialogue entre les cultures.
Même constat du côté du gouvernement du Québec, qui rappelle son engagement croissant en Afrique, ou de la Ville de Montréal, qui voit dans Vues d’Afrique « une illustration concrète du vivre-ensemble montréalais ».
Le festival assume pleinement sa dimension politique : ici, le cinéma dialogue avec les enjeux de diversité et de Francophonie.

Une soirée tournée vers l’Afrique… et vers les femmes
La programmation de la soirée, dédiée au Sénégal, trouve son point d’orgue avec la projection de Une si longue lettre, adaptation du roman de Mariama Bâ par la réalisatrice Angèle Diabang.
Le choix n’est pas neutre. Il met en lumière la place centrale des femmes dans les récits africains contemporains, mais aussi dans le public du festival lui-même, majoritairement féminin. Dans son intervention, la réalisatrice insiste sur l’enjeu de transmission : adapter un classique littéraire pour toucher une génération qui lit moins, mais regarde davantage .
Son objectif n’était pas de tout restituer, mais de préserver « l’émotion » du livre, quitte à transformer certaines lettres en dialogues ou à réinventer la structure narrative. Le résultat, salué par le public, résonne comme une œuvre à la fois intime et universelle, traversée par des questions toujours actuelles : place des femmes, polygamie, dignité, liberté.
Angèle Diabang fait dialoguer Une si longue lettre avec Montréal
Un public engagé, au cœur de l’expérience
Dans la salle, les réactions sont immédiates, sincères. Le film suscite des discussions, des émotions fortes, des identifications. Certains spectateurs évoquent un rapport intime à l’histoire, d’autres une remise en question plus large. Tous semblent concernés.
C’est peut-être là la force principale de Vues d’Afrique : créer un espace où le cinéma ne se consomme pas passivement, mais se vit collectivement.
Un festival entre continuité et renouvellement
À travers cette soirée d’ouverture, Vues d’Afrique confirme sa singularité. Ancré dans l’histoire, porté par une vision forte, le festival continue d’évoluer sans jamais se renier.
Cette dynamique passe notamment par l’arrivée de nouveaux partenaires, à l’image du groupe Banque TD, qui s’engage cette année aux côtés du festival avec une volonté affirmée de soutenir la diversité, de valoriser les communautés noires et de contribuer à la création d’espaces culturels inclusifs. À ses côtés, le groupe 3737 fait également son entrée, renforçant l’ancrage entrepreneurial et communautaire du festival, en lien avec les diasporas et les nouvelles générations.
Ces nouveaux appuis ne sont pas anecdotiques : ils traduisent une capacité du festival à renouveler ses alliances, à élargir son écosystème et à inscrire son action dans des enjeux contemporains — inclusion, relève, transmission.
En parallèle, Vues d’Afrique développe des initiatives tournées vers la jeunesse, explore de nouveaux formats et continue d’élargir ses publics, sans perdre de vue ce qui fait sa force depuis plus de quarante ans.
Car au-delà des évolutions, l’essentiel demeure. Le festival reste fidèle à son ADN : faire dialoguer les cultures, donner à voir des récits souvent invisibilisés, et rappeler, avec constance, que le cinéma peut être un outil puissant de compréhension du monde.
Un défi pour demain : faire vivre l’exigence
Quarante-deux ans après sa création, Vues d’Afrique prouve qu’il est possible de durer sans se figer. Mais dans un paysage culturel en mutation, où les plateformes redéfinissent les usages et les publics, une question demeure : comment continuer à faire salle pleine autour d’un cinéma exigeant, engagé — et profondément nécessaire ?
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