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Cher Thélyson Orélien, je ne terminerai pas mon roman…

La polémique entourant la publication de C’était ça ou mourir, le roman de l’écrivain haïtien Thélyson Orélien consacré au parcours des migrants haïtiens, a particulièrement touché Philippe Petit. Correspondant de Lepetitjournal.com à Johannesburg, en Afrique du Sud, où il couvre l'actualité locale, il a vécu quinze ans en Haïti, un pays auquel il reste profondément attaché. Ce ne sont pas tant les accusations d’utilisation de l’intelligence artificielle, démenties par l’auteur, qui le troublent, mais le fait que ce roman ait déjà été publié. Car Philippe Petit travaillait lui-même, depuis plusieurs années, à un livre sur le même sujet. Dans cette lettre ouverte, il explique pourquoi il a décidé de ne jamais le terminer.

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Thélyson Orélien et son roman C’était ça ou mourir, consacré au parcours des migrants haïtiens, dans les pages du quotidien québécois Le Devoir des 7 et 8 mars 2026. Photo Facebook Editions du Boréal
Écrit par Philippe Petit
Publié le 20 octobre 2026

 

 

Cher Monsieur, 

J’ai lu beaucoup de littérature haïtienne. Pourtant, je ne vous connaissais pas il y a quelques semaines, avant que toute la presse ne parle de vous. 

Je me permets cependant de vous écrire cette lettre ouverte, car ce qui se passe avec votre roman me touche de plein fouet.

C’est le message d’un auteur dans les tourments à un autre auteur, dans la tourmente. 
 

La traversée du Rio Grande

J’ai vu, le 20 septembre 2021, les terribles images de ce garde-frontière américain à cheval. Il cherchait à barrer la route à une colonne de migrants qui tentaient de traverser le Rio Grande pour atteindre les États-Unis. J’ai été choqué, comme tout le monde. 

D’abord par la violence de cet épisode, et aussi parce que la majorité de ces migrants venaient d’Haïti, un pays où j’ai vécu quinze ans et auquel je reste viscéralement attaché.

J’ai cherché à en savoir plus sur cet événement révoltant.


 

Les images d’une terrible tragédie humaine

Pourquoi ces milliers de gens étaient-ils arrivés là, agglutinés et parqués sous un pont, traités comme des malfaiteurs ? D’où venaient-ils ? Que venaient-ils chercher ? Où allaient-ils ?

J’ai consulté de multiples publications, enregistré et passé en boucle les reportages sur ces migrants venus du fin fond du continent, après avoir fui leur pays. J’ai rassemblé de la matière sur le sujet. J’ai pris des notes, rempli des pages de cahier.

J’ai découvert des noms de lieux que je ne connaissais pas, comme « le Darién Gap » ou « le passage de Roxham Road ».

Ces gens avaient un but, et rien ne semblait pouvoir les arrêter. Certains voulaient gagner les États-Unis pour aller chez des proches arrivés avant eux, à Boston, Miami ou ailleurs. Pour d’autres, la destination finale était le Canada, où on leur avait dit qu’ils pourraient être accueillis comme réfugiés.


 

Une histoire à raconter

J’ai alors décidé d’écrire ce périple, ce voyage interminable de migrants à travers un continent. 

Les premières pages sont venues très vite. Les personnages également.  

Et, bizarrement, le titre aussi : « Rendez-vous à Roxham Road » en référence au nom du chemin où un ultime passage entre les États-Unis et le Canada restait encore ouvert aux migrants.

Lina et Louis, deux Haïtiens nés à la même date, le 29 septembre 1991 à Port-au-Prince - le jour où le président Aristide a été renversé et exilé -, se retrouvent, après des années d’éloignement. Ils avaient grandi ensemble dans le quartier de Bois Verna, leurs familles étaient voisines. Ils ont vécu toute leur enfance et leur jeunesse, finalement heureuses, dans un pays encore vivable. 

 

Le tremblement de terre de 2010, puis le cyclone Matthew en 2016 ont bouleversé leurs existences, détruit leurs habitations, les poussant à quitter le pays de leur enfance. Lina est partie au Chili et Louis en République dominicaine. Une rupture très douloureuse pour tous les deux. 

 

Je passe les détails, mais finalement, Louis s’est retrouvé à Chicago où son mariage arrangé a tourné au vinaigre, et Lina a dû quitter le Chili où elle n’était plus bienvenue.

Le temps fort du livre, ce devait être le long périple de Lina, la traversée depuis le Chili jusqu’au Canada. Avec les épisodes que vous connaissez : les mois d’errance, la peur et la souffrance, l’épuisement, la mort qui rôde, les frontières multiples, la jungle du Panama, l’épisode du Rio Grande. 

Les hasards de la vie font qu’ils se retrouvent le même jour, au même endroit, à la frontière du Canada, où ils passent du statut de migrants à celui de réfugiés.


 

Un livre inachevé

Je n’ai pas encore terminé votre livre. 

Je ne terminerai pas le mien.

 

J’ai rangé mes cahiers de notes et cessé mes recherches documentaires. J’ai reposé mes crayons dans leur plumier.

 

Je ne peux plus écrire ce roman, le vôtre a déjà tout dit. Mes brouillons finiront dans un tiroir. Vous avez épuisé le sujet, et le mien n’apporterait rien de plus. J’aurais dû le publier plus vite… 

 

La renommée atteinte par votre ouvrage éclipsera tout autre publication sur cette histoire. 

 

Je suis heureux de voir que votre livre a autant de succès, que tant de monde en parle. Il met en lumière le quotidien de ces êtres en exil.

Ce que j’en ai lu m’a profondément ému. Et j’espère que vous résisterez à la violence de la polémique.

Grâce à vous le monde a découvert cette réalité terrible qui touche les migrants venus d’Haïti. Et aussi celle de tous les autres.

 

J’ai commencé à chercher un autre sujet de roman…

 

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