En collaboration avec Carmen Pineda, critique de cinéma établie en Espagne, lepetitjournal.com propose un petit tour d'actualité du 7e art dans la Péninsule. Cette semaine : rencontre avec Manuel Von Stürler, réalisateur de "Hiver nomade"
Le réalisateur franco-suisse Manuel Von Stürler vient de présenter au festival Documenta Madrid son film "Hiver nomade". Primé par the European Film Academy comme meilleur documentaire de 2012, "Hiver nomade" décrit la transhumance hivernale moderne à travers le voyage de Pascal et de Carole, deux bergers passionnés par leur aventure nomade, qui voyagent durant quatre mois d´hiver avec 800 moutons, trois ânes et quatre chiens en Suisse romande. Son réalisateur nous parle du film, des difficultés actuelles de la transhumance et d´un autre mode de vie possible.
(Photo : lepetitjournal.com)
Lepetitjournal.com : "Hiver nomade" a été choisi Meilleur documentaire européen en 2012. Etes-vous satisfait ?
Manuel Von Stürler : C'était une très grosse cérémonie où il y a une grande diversité culturelle et sans le lobbying aussi fort qu'il peut y avoir aux Etats-Unis. Oui, c'est vraiment bien. Après, grâce à ça, le film est sorti en France et la presse (c'est toujours difficile d'avoir de la presse), les journaux ont dit "Ah! ce n´est pas seulement une histoire de moutons. Ça doit être quelque chose d'intéressant ! ". Et, alors, la presse est venue voir le film, ce qui est très difficile. Je pense que c'est grâce au prix qu'on a eu tous les grands journaux, le Monde, le Canard enchaîné, Libération? Ça aide beaucoup d'avoir des prix.
Est-ce que le film va sortir en Espagne ?
Pour l'instant, non. La situation est compliquée. C'est la même chose en Italie. On a eu aussi du succès en Italie dans les festivals mais pour les distributions en cinéma, c'est dur. Ça coûte de l'argent pour faire sortir un film dans les salles, le public vient moins au cinéma. Même en France. Nous, ça va "Hiver nomade" est depuis trois mois dans 130 salles en France. Mais, c'est très difficile d'arriver à ça. Il y a très peu de films qui sortent et c'est un peu une chance. Le documentaire c'est de toutes façons plus difficile. Mais même en France, j'ai beaucoup parlé avec les salles et même pour les blockbusters c'est compliqué. Des films qui devraient faire un million d'entrées ne font que 200.000. Il y a une difficulté maintenant au cinéma. Vraiment !
Vous avez fait du théâtre. Vous êtes musicien, photographe. Mais, comment êtes-vous arrivé à faire du cinéma ?
J'ai toujours eu deux amours : la musique et la photographie. Je ne savais pas quoi choisir. Comme j'étudiais la musique, j'ai continué. Mais, j'ai toujours fait de la photographie pour moi. Après, j'ai eu des enfants, je me suis beaucoup occupé d'eux. J'ai travaillé dix ans dans le théâtre, la musique. La musique dans le théâtre, le décor, les costumes, la mise en scène. J'ai toujours aimé raconter des histoires mais avec la musique. J'ai fait des voyages avec la famille et quand les enfants sont devenus grands, je me suis demandé si je continuais ou si je faisais quelque chose avec l'image. J'ai eu un projet de film mais j'ai abandonné. Et, puis, un jour, il y a eu le spectacle de la transhumance qui est venu vraiment chez moi. J'ai vu ça et j'ai été très curieux car aujourd'hui tu ne peux pas penser qu'il y a encore de vrais nomades. Pour moi, c'était l'imaginaire comme pour d'autres territoires, le Sahara? Et pas du tout, proche de la ville comme ça ! J'ai vu que les bergers étaient des personnages charismatiques, que les décors étaient beaux? Il y avait beaucoup d'éléments qui offraient la possibilité de faire un film. Pour moi, ça a été une évidence. Il faut bien comprendre qu'en Suisse, on a beaucoup de documentaires qui se font sur les métiers de tradition car ils sont très présents dans les montagnes. Mais, beaucoup parlent d'une façon nostalgique et moi, avec cette rencontre, toutes mes images nostalgiques sont parties et j'ai vu autre chose. J'ai vu un engagement, une passion, une réalité d'aujourd'hui. Aussi, une confrontation avec la réalité actuelle. J´ai vu l'opportunité de traiter le sujet d'une manière très réaliste, dans le temps d'aujourd'hui.
Je ne voulais pas être dans cette nostalgie parce que, pour moi, il y a beaucoup de films qui disent : le monde est foutu, fini, la pollution, l'économie catastrophique, le néocolonialisme industriel? Alors, qu'est-ce qu´on fait avec ça ? On se coupe la tête ? C'est pas ma nature. Avec Pascal et Carole, je vois des gens qui ne se posent pas toutes ces questions. Ils sont engagés. Ils travaillent avec un mode de vie différent qui est possible. Je trouve cet engagement passionnant. On se dit : ok, on peut y aller, il y a des ouvertures. Je voulais dire qu'on vit dans ce monde et qu'il y a des choses positives qui se passent. Mais, il faut les regarder.
Pascal et Carole trouvent beaucoup de difficultés : l'urbanisation des campagnes, par exemple? Est-ce qu'il y a un avenir pour la transhumance ?
L'avenir est très difficile mais on a toujours l'impression que c'est fini. Les chiffres sont là : il y avait environ 30 grandes transhumances hivernales il y a vingt ans en Suisse. Maintenant, il en reste 5. C'est le problème des jeunes générations qui ne veulent plus. Alors, maintenant, Pascal a trouvé un jeune de 28 ans qui est très bien et qui fait la transhumance pour la deuxième année (Carole ne la fait plus). Je pense que lui, il va continuer. Après, on ne sait jamais comment l'histoire va. Peut-être que ça se termine et peut-être que ça reprend un nouveau souffle, parce qu'il y a une réalité qui fait que cette façon d'élever est une bonne façon. Pour moi, ce film est un témoignage sur cette grande page de l'histoire de la vie nomade qui arrive à sa fin mais c'est aussi un hommage à la liberté, à la passion et à l'engagement. Je pense qu'on peut prendre quelque chose de cette énergie. On me demande souvent ce que cette expérience m'a le plus apporté, après avoir été trois, quatre ans avec Pascal et Carole pour préparer le film. Je dis que ce n'est pas l'utopie d'aller vivre dans les montagnes, élever des chèvres etc?, même si je sais que j'aime bien ça. Par contre, j'ai appris avec eux la conscience du travail avec l'environnement : l'air, le froid, la chaleur, les animaux? Si on est à la recherche de cette connexion avec ce qui nous entoure, alors, je pense que les choses peuvent aller bien mieux.
Qu'apporte la transhumance à l'élevage ?
On peut faire des films et montrer la catastrophe des grands abattoirs industriels (alors tu te dis : "Ok, je ne mange plus de viande") ou on peut voir le travail qui est fait en accord avec l'élevage. Il y a un savoir-faire, une proximité avec l'élevage dans la transhumance. Plusieurs fois, aux Etats-Unis, on m'a dit "mais, maintenant, vous êtes végétarien ?". J´ai répondu "mais, non, au contraire !". La viande que j'achète et que je mange, j'essaie d'être conscient et de dire que c'est une vrai valeur. Je le respecte. Si je peux éviter de manger de la viande industrielle, je le fais. C´est toujours la même chose : se dire que je ne fais pas les choses sans être conscient et sans les respecter. Il y a des gens responsables qui travaillent pour l'élevage en accord avec la transhumance. Tout devient plus précieux. On a perdu cette éducation maintenant. Tout devient abstrait : une carotte, pour beaucoup de gens, ce n'est qu´un emballage en plastique.
Comment votre vision du monde a-t-elle changé après "Hiver nomade" ?
Ce qui m'a beaucoup bousculé quand j'ai commencé le projet, c'est que même si j'habitais dans une région que je connaissais bien, le fait d'être avec eux, en nomade, m'a changé la vision du monde. J'avais un autre regard. Tout d'un coup, je me suis dit : "Ah c´est ça le monde dans lequel on vit". Avec les bergers, dehors, on voit les choses différemment. On se pose des questions sur notre manière de vivre. Tous ces éléments, l'alimentation ou notre confort (par exemple, le fait de se déplacer n'est plus un problème. Tu prends une voiture, l'avion?). Sans dire, non plus, que notre mode de vie est nul. Mais, simplement se dire : "Qu´est-ce qu'on vit en fait ?".
Est-ce que le tournage a été spécialement dur ?
Oui et non. Les difficultés techniques, le froid, on trouve toujours des solutions. En plus, je travaillais avec des gens qui ont l'habitude de travailler sur le documentaire, qui connaissent la montagne. La grande difficulté était d´être à l´intérieur du mouvement. Il ne faut pas déranger le travail parce qu'on casse la proximité. Il fallait faire partie du mouvement. On a été 34 jours du début à la fin. Mais, on allait deux jours et puis on repartait et on revenait trois jours, pour avoir une vision d'ensemble. Si on y avait été tout le temps, pour Pascal et Carole cela aurait été pesant.
Comment sont les rapports entre Pascal et Carole ?
Pascal et Carole sont un couple et c'était important de dire "oui, c'est un couple" mais en étant conscient que dans ce type de mode de vie, il n'y a pas la place pour vivre, comme nous on l'imagine, un truc romantique. La réalité est tout autre. Mais, il y a des regards entre Pascal et Carole qui disent que leur rapport est très fort. Dans le public, je sais qu´il y a des gens qui disent que c'est un couple et d'autres disent "impossible" car il y a aussi la différence d'âge (Pascal a 52 ans et Carole, 36). En tout cas, c'est un couple passionné qui fait son travail. Quelque fois, les gens me disent "mais il pourrait y avoir un petit quelque chose". Alors, je leur dit : "Allez travailler dans la nature avec votre femme pendant un mois et après je viens et je regarde si vous vous embrassez". Comme il n'ont pas de maison pendant la transhumance, tout le monde peut venir. Ils ont plein de visites car ils ne peuvent pas fermer la porte. La place pour l'intimité est très réduite. J'ai pensé que c'était plus intéressant de garder un peu cette question. Le public veut savoir mais le but du documentaire c'est aussi savoir respecter les personnages. C'est pas de comédiens et on joue avec la sensibilité des gens.
Quels sont vos projets ?
J'ai des projets mais je sais aussi que faire un film long métrage prend une énergie énorme. C'est aussi une chance de pouvoir s'exprimer. Je dois être profondément convaincu pour pouvoir porter jusqu'au bout un projet. J'aime prendre mon temps, deux, trois ans? J'ai plusieurs pistes mais je dois travailler pour voir. Mais, peut-être, je vais faire avant quelque chose de plus léger pour la télévision suisse.
Pour plus d´inforamtions: Page oficiel d´Hiver Nomade
Carmen PINEDA (www.lepetitjournal.com - Espagne) vendredi 17 mai 2013
Collaboratrice comme critique de cinéma dans plusieurs magazines : "Estrenos", "Interfilms" et "Cinerama". Envoyée spéciale à des festivals de cinéma en France pour les journaux "Diario 16" et "El Mundo". Jury du Prix du CEC (Círculo de Escritores Cinematográficos) au Festival international de Cinéma de Madrid (1997). Actuellement membre du CEC et critique dans cinecritic.biz et lepetitjournal.com
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