

Lumineux, délicat, sensuel et charmant. Voilà comment on pourrait définir le dernier film du réalisateur français Eric Besnard. "Le Goût des merveilles" ("Pastel de pera con lavanda") sort cette semaine en Espagne. Située au c?ur de la Drôme provençale, l´histoire que nous propose Besnard parle d´amour entre deux êtres apparemment très différents. Louise, jeune veuve qui élève seule ses enfants et lutte pour conserver son exploitation agricole familiale et Pierre, un homme étrange, différent de la plupart des gens mais qui possède une capacité d´émerveillement inouïe. Eric Besnard nous a parlé, à l´Institut Français de Madrid, de son film avec passion et sensibilité.
Lepetitjournal.com : Pourquoi avez-vous choisi comme personnage principal un homme qui a le syndrome d´asperger?
Éric Besnard : Je voulais faire un film sensoriel. Il y avait deux thématiques qui m´intéressaient. Un, le sensoriel, c´est-à-dire un film qui soit plus sensoriel que rationnel, qui soit à vivre avec les sens, et l´autre, je voulais faire un film sur la force du faible, de la fragilité. Donc, je cherchais à construire un héros qui ait cette humanité-là, cette fragilité-là. J´ai eu assez tôt l´idée d´un personnage comme du cinéma muet, comme un Chaplin, Buster Keaton? Des personnages dont on voit la fragilité mais qui deviennent une force et qui sont pétris d´humanité. Et en même temps, comme spécificité cinématographique, c´est un personnage qui n´évolue pas. Contrairement aux règles des scénaristes où les personnages doivent changer, ce personnage ne change pas, parce que dans la vie on ne change pas tant que ça. Donc, j´aimais bien travailler autour de cette idée. En lisant et en travaillant, je suis tombé sur le syndrome d´asperger. Il se trouve que ma femme est psychanaliste et a travaillé avec des enfants autistes. Donc, j´ai eu accès à de la documentation et j´ai rencontré beaucoup de médecins. Je me suis dit que j´avais la base et un personnage que je voulais.
Dans ce cas-là, le personnage de Pierre a le syndrome d´asperger mais il est à la fois surdoué.
Oui. Le principe des "asperger" c´est qu´ils ont un point de concentration. Donc, ça peut être les cactus mais ça peut être les équations mathématiques. Ils ont des niveaux de concentration très importants. Ce sont des gens qui n´ont pas du tout d´intérêt pour les petits troubles du quotidien. C´est-à-dire, ils ne vont pas aller boire une bière au bistrot et ils ne vont pas écouter la radio ou regarder la télé et aller discuter du match de foot de la veille. Leur capacité de concentration est assez hors norme. Une fois qu´ils ont ce point d´intérêt, ils développent une connaissance dessus absolument énorme. Leur intérêt peut aller sur des choses très "inintéressantes". Mais "inintéressantes", ça dépend pour qui. Il y en a qui collectionnent des bouteilles en plastique et puis, ça peut aussi être un intérêt pour les équations du troisième degré et devenir un grand mathématicien. C´est pour ça qu´on dit qu´il y a beaucoup de grands artistes qui sont "asperger" ou qui étaient "asperger". Par exemple, Kandinski, Satie? Si vous regardez leur vie et leurs rapports aux autres, ils sont certainement "asperger". Et, aujourd´hui, Bill Gates fait partie des gens qu´on classe comme asperger. Tout le monde n´est pas surdoué mais il y a toujours un profil typique des asperger.
"Le goût des merveilles" est un film d´amour entre deux personnes très différentes. Elle, elle est, disons, "normale" et lui, il est, plutôt spécial.
Elle, c´est nous. Elle a des problèmes avec la banque, elle a des problèmes de travail, elle court après le temps, elle a des problèmes pour élever ses enfants, elle a perdu un proche, ce qui nous arrive à tous? Elle est dans notre problématique et notre problématique, malheureusement, c´est courir après le temps et oublier pourquoi on est là. Lui, il nous apporte la capacité d´émerveillement de l´enfance et il nous la rappelle. Il nous apprend à dilater le temps. Je voulais un personnage qui soit capable de dilater le temps. Chaque seconde n´a pas la même valeur que celle d´avant. "Dilate-la la seconde !". Cette rencontre était importante parce que le regard change. Pour moi, le personnage principal n´est pas un personnage à handicap. Il est symbolique d´une différence. Elle peut être raciale, religieuse? C´est le regard sur lui qui change. Comme je vous l´ai dit, lui il ne change pas. C´est le regard des autres personnages qui change et donc, le nôtre change. C´est ce qui m´intéressait.
De fait, elle va tomber amoureuse de lui et non de l´autre homme "normal" ou standard.
Oui. Au début, elle n´est pas attiré par lui. Elle le trouve bizarre, différent. Il est l´étranger, la différence et puis, progressivement, son regard à elle change. La fable ou la métaphore est là. Ce n´est pas à l´autre de changer mais c´est ton regard, c´est le regard de chacun, de changer sur l´autre. Justement, sa fragilité à lui devient une force.
Cela se voit très bien dans la scène où la psychanaliste demande à Louise si elle va s´occuper de Pierre comme une mère.
Exactement. Louise lui répond : "ce que vous ne croyez pas possible, à savoir qu´il y ait une relation particulière entre lui et moi, j´ai l´impression que c´est ce qui est en train d´arriver". Moi, je voulais faire un film sans méchants. Chacun a raison suivant sa logique. Mais dans la logique de la psychanaliste, elle ne peut pas imaginer qu´un personnage comme Pierre qui ne supporte pas qu´on le touche et qui ne touche pas les autres, puisse avoir une histoire d´amour avec cette femme. C´est cet irrationnel-là que j´aime.
Comment avez-vous choisi les acteurs, Virginie Efira et Benjamin Lavernhe, car leur relation est très "chimique" ?
Je voulais surtout que l´acteur principal soit inconnu parce que ça me semblait important que l´on puisse se poser la question de savoir s´il était vraiment asperger. Je ne voulais pas un numéro d´acteur, c´est-à-dire qu´en le voyant on se dise "tiens, c´est machin. Il fait un asperger et la semaine prochaine il fera un curé". Donc, pour défendre cette idée-là, il fallait que j´ai une actrice connue de l´autre côté parce que déjà, comme ça, c´était difficile à vendre. Donc, j´avais besoin d´une actrice connue, qui soit assez jolie pour une histoire d´amour et qui soit crédible sur un tracteur, qui soit terrienne. J´ai fait une petite liste et j´ai rencontré Virginie. Virginie est une actrice belge et très directe. Je me suis dit que c´était elle. À partir de là, j´ai cherché le rôle principal. Comme je voulais un inconnu, ce n´est pas compliqué. Quand vous voulais un inconnu au cinéma et qu´il va faire un rôle principal et difficile à jouer, c´est simple. Vous allez le chercher au théâtre. J´ai auditionné beaucoup d´acteurs et parmi ceux que j´ai vu, il y en avait plusieurs de la Comédie Française. Et, puis, j´ai vu Benjamin et il m´a enchanté. Et puis le dernier round d´essais je l´ai fait avec Virginie. Je voulais tester la "chimie" entre eux. Je l´ai fait avec quatre ou cinq acteurs et le meilleur couple était celui de Virginie avec Benjamin. Et, puis, il y avait aussi quelque chose d´autre. C´était l´admiration évidente de Virginie pour lui. C´est un stradivarius. Benjamin est juste un gigantesque acteur. Elle avait déjà travaillé avec Pierre Niney, aussi de la Comédie Française. Donc Benjamin il a beau être inconnu du public mais pour des acteurs il ne l'est pas, elle savait très bien qui c´était. Elle avait un grand respect pour lui. Quant à lui, c´est un jeune homme qui travaillait avec une star du cinéma ! Il y avait un respect croisé comme ça entre eux qui était très agréable à constater.
À la fin du film, on peut lire que l´histoire est inspiré par une "fée réelle". Qu´est-ce que ça veut dire ?
Ça veut dire deux choses : un, je suis un petit peu fatigué qu´on nous dise que les films inspirés de faits réels soient un gage de qualité. Pour moi, mon métier c´est d´écrire de la fiction. Ce n´est pas parce que ça a été à la première page du journal que c´est une bonne histoire de cinéma. Comme c´est de plus en plus fréquent, ça m´agace un peu. Donc, c´était évidemment un jeu de mots sur le mot fait/fée et en plus, il se trouve que la fée réelle c´est ma femme. Je n´aurais pas écrit ce film sans elle.
Vous êtes aussi le scénariste du film et je trouve que vous avez écrit une des plus belles scènes d´amour quand il lui dit : "Quand vous êtes là, je suis là".
C´est une scène compliquée avec un dialogue entièrement écrit. Grâce à la magie du cinéma, c´est la seule séquence où Benjamin était perdu parce qu´il était tellement dans le personnage que ce moment où il doit dépasser sa fonction était compliqué. Je voyais qu´il cherchait. C´était sortir de sa zone de confort. Il avait du mal à le sortir. Et quand il l´a fait c´était magnifique. L´émotion de Virginie dans cette séquence est très jolie. C´était très beau car l´acteur exceptionnel qu´il est était en danger et il a été aidé par Virginie pour jouer cette séquence. Oui, c´est un joli moment !
Le film, comme vous avez dit avant, est très sensuel et sensitif (on dirait qu´on sent, par exemple, les odeurs des gâteaux aux poires, la lavande?). Avez-vous choisi la Drôme provençale à cause de cela ?
Oui et non. J´ai choisi une zone d´arboriculture. En plus, quand on fait du cinéma, on cherche du beau temps, j´ai pris plutôt le Sud de la France. A partir de là, j´aurais pu tourner ailleurs que dans cette région-là. Mais, ce qui m´intéressait c´était le rapport à la nature. En effet, j´ai trouvé cette région parce que j´ai découvert la librairie du film à Nyons et j´ai appelé mon équipe pour qu'on m´envoie des "repéreurs" car j´étais parti tout seul. Après, c´est évident que je réécris en fonction de ce que je découvre.
Est-ce qu´il y a une critique dans le film sur le manque de préservation de la nature ?
Il y a deux dimensions dans cette critique. Il y a une critique du productivisme au lieu d´être dans la contemplation. Il faut avoir la capacité d´émerveillement de la nature, de ne pas la dominer et la vivre parce qu´on en fait partie. Et, il y a un autre discours qui est plus propre à l´arboriculture et je tiens beaucoup à ça. Les gens qui s´occupent d´arbres fruitiers ne sont pas que des gens qui produisent des arbres. Ce sont aussi des gens qui sculptent le paysage. Si vous prenez l´exemple du Vaucluse ou de la Drôme, c´est comme ça. Mais c´est vrai aussi pour la Toscane ou pour l´Espagne. Les gens, le jour où il n´y aura plus d´oliviers, ils auront du mal à vendre leurs maisons de tourisme. Donc, l´arbre vaut plus que ce qu´il produit. Il a aussi une valeur patrimoniale et il sculpte le paysage. Donc c´est une chose qu´on oublie complètement, d´autant plus que les arbres fruitiers il y en a de moins en moins. Ça me semblait intéressant de rappeler ça.
Votre filmographie est assez hétéroclite. Quel sera votre prochain film ?
Oui, c´est volontaire (rire). Ma filmographie est comme ça car avant tout, je suis un scénariste qui écrit pour les autres. Je fais des films quand j´ai un besoin. Et donc, je fais que ce j´ai envie de faire. Mes trois premiers films étaient de genre, le quatrième était un film sur mes parents et celui-ci est mon premier film en assumant ma subjectivité et mon regard. Ce personnage c´est un peu moi. Comme scénariste je veux travailler dans tous les domaines mais comme metteur en scène, j´essaie de creuser ce petit sillon-là qui est d´aller vers des films sensoriels et humanistes. Là, j´ai un projet sur le micro-crédit en Inde, et j´ai un autre projet qui s´appelle "Petit homme" que je vais tourner bientôt. C´est l´éducation d´un enfant en 1944, pris entre deux femmes qui symbolisent deux regards sur la vie différents. Et, ça, sur fond de bûcherons espagnols qui ont fui le franquisme et qui sont allés se réfugier dans le Sud de la France et qui ont été des figures résistantes très fortes. C´est un vieil homme aujourd´hui qui se souvient du moment où il est devenu un homme, où il a découvert que ses référents, les adultes, étaient défaillants et qu´il fallait trouver son propre chemin.
Le film sort dans les salles espagnoles vendredi 29 juillet.
Carmen PINEDA (www.lepetitjournal.com - Espagne) Vendredi 29 juillet 2016
Membre-électeur de l´Académie Francophone du Cinema (Association des trophées francophones du cinema) qui décerne chaque année dix prix dédiés au cinema des pays de la francophonie. Collaboratrice comme critique de cinéma dans plusieurs magazines : "Estrenos", "Interfilms" et "Cinerama". Envoyée spéciale à des festivals de cinéma en France pour les journaux "Diario 16" et "El Mundo". Jury du Prix du CEC (Círculo de Escritores Cinematográficos) au Festival international de Cinéma de Madrid (1997). Actuellement membre du CEC et critique dans cinecritic.biz et lepetitjournal.com





