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CYRIL DION - "'Demain' est un film qui redonne l´espoir aux gens"

Écrit par lepetitjournal.com Madrid
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 3 mai 2016

"Demain" ("Mañana") est sans aucun doute le documentaire de l´année en France. Plus d´un million de spectateurs en 4 mois, le César 2015 au meilleur documentaire et des critiques spectaculaires font du film un phénomène qui va au-delà de l´aspect purement cinématographique. L´activiste et cinéaste Cyril Dion, accompagné de l´actrice et réalisatrice Mélanie Laurent, proposent un documentaire passionnant et surtout très positif sur l´avenir de la planète, loin des visions apocalyptiques habituelles, en nous montrant de nombreuses initiatives qui sont déjà en cours dans beaucoup de pays. Cyril Dion, venu à Madrid pour la présentation du film pendant le 3e rdv de cinéma français, lance un message clair : "Oui, nous sommes à temps de résoudre les problèmes écologiques, économiques et sociaux".

(photo lepetitjournal.com) Lepetitjournal.com : Comment est né le projet de "Demain" ?
Cyril Dion : J´ai commencé à l´écrire il y a 5 ans, après un autre film que j´avais fait avec Coline Serreau qui s´appelait "Solutions locales pour un désordre global". "Demain" s´est fait ainsi parce que l´on a essayé de créer un film essentiellement positif, qui montre une autre vision de l´avenir, et pas un film apocalyptique qui montre toutes les catastrophes qui nous attendent. C´est assez inédit. L´autre spécificité est de montrer que tous les sujets sont liés. D´habitude, les films se concentrent sur l´agriculture, sur les déchets ou sur l´économie et là, on voulait montrer qu´on ne peut plus réfléchir aux sujets indépendamment les uns des autres. Si on veut résoudre le problème de l´agriculture, il faut s´occuper de l´énergie. Si on veut résoudre le problème de l´énergie, il faut qu´on trouve le moyen de le financer. Si on veut le financer et avoir une économie qui fonctionne bien, il faut que la démocratie fonctionne bien, parce qu´aujourd´hui l´économie et la finance ont pris le pouvoir sur la démocratie. Et pour avoir une démocratie qui fonctionne bien, il faut avoir des gens éduqués et qui soient responsables et surtout qui soient d´accord pour s´impliquer dans la démocratie. Tout est lié, comme dans la nature. 

Dans lequel des secteurs abordés dans le film pensez-vous qu´on a le plus de succès et le plus d´espoir ?
Je pense que c´est les énergies renouvelables et l´agriculture biologique qui vont aller le plus vite dans les années qui viennent, parce qu´il y a une sorte d´adhésion de la population. Les gens ont compris que l´agriculture chimique ne pouvait pas continuer à détruire les écosystèmes, que ça participait au réchauffement climatique? Ils commencent à comprendre que les énergies fossiles ne sont pas une solution pour l´avenir non plus. Pour effectuer ces changements, le plus difficile portera sur les questions démocratiques et économiques.

Pensiez-vous qu'autant de gens étaient impliqués de cette façon et que les solutions étaient aussi accessibles ?
Ça fait longtemps que je connais cet univers, car j´ai créé une ONG il y a 9 ans avec Pierre Rabhi, qui est une figure de l´écologie en France. J´ai aussi dirigé la rédaction d'un magazine qui s´appelle Kaizen et m´occupe d´une collection de livres qui s´appelle "Domaine du possible", autant d'initiatives qui ?uvrent dans ces domaines-là. Donc ça fait 10 ans que je passe mon temps à étudier ça. Oui, je vois qu´il y a énormément de gens qui travaillent dans ces secteurs-là et qui sont en train de réinventer la société. Et qu´on ne leur donne pas suffisamment la parole.

L´immense succès du film est-il dû à son optimisme ?
Sûrement, oui. Je crois que le film marche parce que les gens ont besoin d´espoir. On est tellement ensevelis par les mauvaises nouvelles toute la journée -que ce soit le terrorisme, la crise économique, le Front national, les migrants, le changement climatique- qu´on se sent écrasés par tout ça. Il n'y a pas de proposition pour un autre projet. Les responsables politiques ne proposent rien qui soit vraiment très excitant. Donc, là, tout d´un coup, il y a comme une vision de l´avenir, il y a des solutions. Ça réveille quelque chose chez les gens qui leur redonne de l´espoir et qui leur donne envie.

Y a-t-il, quelques fois, de la part des gens un rejet de ces initiatives ?
Parfois, oui. Par exemple, pour la permaculture : il y a plein de gens qui ne croient pas que les rendements que cette ferme en Normandie affiche, soient vrais. Charles, l´agriculteur, pendant des années, quand il expliquait ses résultats, les autres agriculteurs le traitaient de menteur. Ils disaient : "Impossible, sur 1000 mètres carrés, vous ne pouvez pas produire autant". C´est pour ça qu´ils ont fait une étude avec l´INRA (Institut national de la recherche agronomique) et avec Paritech qui donne des données scientifiques incontestables, pour montrer que c´est le cas. La solution c´est de faire ces études et de diffuser l´information dans les médias, de façon générale, par des films, des articles, par des livres, par des reportages? Quand les gens apprennent ça et qu´ils voient que c´est solide, ils sont très enthousiastes. On sous-estime le pouvoir économique de toutes ces initiatives. En France, par exemple, on n´arrête pas de parler du chômage et de l´emploi. Là on a montré que si on faisait la transition énergétique en France, c´est-à-dire si on sortait des énergies fossiles et du nucléaire d´ici 2050, on pourrait créer presque 700.000 emplois. Entre ce qu´on va détruire dans l´industrie automobile et le nucléaire et ce qu´on va créer dans l´isolation des bâtiments, dans les énergies renouvelables, dans l´économie locale parce qu´on va faire des économies d´énergie, ça va permettre de réinjecter de l´argent dans l´économie. Si on relocalisait une bonne partie de l´alimentation, on pourrait créer 600.000 emplois. Si on recyclait et compostait 80% des déchets comme à San Francisco, en France, on pourrait créer 230.000 emplois. C´est considérable ! Les gouvernements se succèdent et n´arrivent jamais à inverser la courbe du chômage. On pourrait créer un million et demi d´emplois rien qu´avec ça et certainement bien plus. On a besoin d´en convaincre la population et les responsables politiques et qu´ils se rendent compte que les stratégies qu´ils ont pour le moment ne sont pas les bonnes.

Croyez-vous qu´il est fondamental que chaque personne commence à se prendre en main et à avoir des initiatives au lieu de toujours laisser décider les gouvernements pour nous ?
Absolument. Il faut que chacun soit responsable et que chacun participe à reprendre le pouvoir sur la société. C´est très important. Et en même temps, on a besoin de travailler ensemble. Là où ça marche bien, par exemple à Copenhague ou à San Francisco, c´est quand les citoyens, les responsables politiques et les entrepreneurs travaillent ensemble parce que c´est hyper complémentaire. A San Francisco, ça fonctionne bien parce qu´il y a des règles que les politiques ont instauré : si on ne recycle pas, on peut avoir des amendes, et ça coûte très cher de ne pas recycler. En contrepartie, si on recycle et composte, on paye beaucoup moins cher les taxes sur les ordures ménagères. Et cela a été rendu facile, c´est-à-dire qu´il y a trois bacs pour les déchets partout. Tout ça aide les gens à agir. A contrario, par exemple à Copenhague, c´est d´abord les gens qui se sont mobilisés. Ils ont demandé à la mairie qu´il y ait moins de voitures, plus de pistes cyclables, plus d´espaces piétons. Ensuite, c´est la mairie qui a créé des infrastructures.

Dans la réunion COP21 à Paris, en décembre, votre film a été projeté. Avez-vous senti un intérêt de la part des assistants et une réelle envie de changer ?
Oui et non. On l´a projeté aussi à l´ONU à New York. On sent que ça les touche, que ça les interpelle. On l´a montré en France à Laurent Fabius, à Ségolène Royal, à Nicolas Hulot. Mais ces gens-là sont pris dans un système politique hypercomplexe où ils sont contraints à la fois par leur propre volonté d´être réélus, par les lobbies, par leur administration, par la logique des partis... Et souvent, tout se réduit à bonnes intentions mais ne se traduit pas en actes. La seule solution c´est que les gens se mobilisent en masse. Si demain, par exemple, il y avait des millions de personnes qui demandaient vraiment aux responsables politiques d´aller dans certaines directions, ça leur donnerait la légitimité et la force d´aller contre les lobbies, contre l´administration? Ça leur montrerait que s´ils veulent être réélus, il faut qu´ils aillent dans cette direction-là. Il ne faut pas les laisser tout seuls. Il faut que nous, on se rende compte qu'en tant que citoyens, qu´électeurs, on a une énorme responsabilité pour les aider à aller dans ce sens-là.

Quelles difficultés avez-vous rencontré lors du tournage et comment avez-vous choisi les cas ?
On les a choisi parce qu´on voulait des choses qui soient suffisamment abouties et suffisamment à grande échelle pour que ce soit convaincant pour les gens sceptiques. Ensuite, on a cherché des personnages charismatiques, enthousiasmants, qui s´expriment bien? La conjonction des facteurs nous a fait choisir plutôt un endroit qu´un autre. Par exemple, on hésitait entre Stockholm et Copenhague pour illustrer des villes qui vont vers l´économie énergétique. Copenhague était beaucoup plus cinématographique parce qu´il y a tous ces vélos qu´on voit moins à Stockholm. La principale difficulté à laquelle on s´est heurtés, c´est qu´on avait souvent très peu de temps sur place parce que c´est des gens qui sont très occupés dans leurs initiatives. Il fallait s´adapter à la réalité très rapidement. Il fallait arriver à avoir, en peu de temps, ce dont on avait besoin en termes de propos, et ça c´est une sacré gageure. Et là c´est bien qu´on soit deux réalisateurs pour pouvoir se partager le travail. 

Quelles conditions se sont présentées pour que ce soient certains endroits et pas d´autres qui se soient lancés dans ces initiatives ?
Si on essaie de regarder les points en commun entre chacun des endroits qui ont lancé des initiatives : un, il y avait des leaders, deux, c´est souvent parti d´un choc qui a fait que les gens ont réagi. Par exemple, à Copenhague, ils ont accéléré énormément la transformation de la ville. Après l´échec du Sommet mondial sur le climat de 2009, ils ont décidé de le faire au moins pour Copenhague parce qu´ils étaient dans une sorte de rage de na pas avoir réussi. En Islande, ils sont allés vers la transition énergétique au moment où il y a eu le choc pétrolier de 73. En Inde, le village qu´on a montré, c´est parce que le maire a vécu une expérience traumatisante quand il était petit. Il a vu un de ses camarades qui était Intouchable, comme lui, qui est mort parce qu´il s´est blessé et qu´ils étaient dans une école où les profs et les adultes étaient de haute caste et ne touchaient pas les enfants Intouchables. Donc, le maire a vu son camarade se vider de son sang. Il a voulu faire quelque chose pour changer ça quand il a été adulte. A Detroit, ils ont mis en place l´agriculture urbaine parce que la ville s´est effondrée et que les gens étaient dans une misère noire et qu´ils ne trouvaient plus de produits frais pour se nourrir. Tornorden est une ville qui a été frappé par la désindustrialisation textile et, comme il y avait beaucoup de chômage, ils ont cherché des initiatives pour s´en sortir... Il s'agit toujours d'un mélange entre un choc et des gens qui ont des idées et sont capables d´entraîner avec eux d´autres personnes. 

Pensez-vous qu´on va y arriver ? Qu´on a le temps d´avoir un demain ?
Je ne sais pas, parce que l´être humain a toujours tendance à réagir quand il est confronté à une contrainte. Tout ce que je sais c´est qu´on a la possibilité d´y arriver. Avec ce film, on a vu que l´humanité a en elle des trésors. Je pense que les gens aiment le film parce qu´on voit ce que l´humanité a de meilleur. On voit souvent ce qu´elle a de pire dans les médias et le quotidien et là on se dit qu´il y a des gens extraordinaires qui ne cherchent pas, avant tout, à gagner de l´argent, qui sont utiles, créatifs, solidaires. On a tous ça en nous. Le but du film c´est de révéler cette partie de nous qui a envie de faire une différence. J´espère qu´on va y arriver !

"Demain" sort en Espagne vendredi 29 avril.

 

 

 

 


Carmen PINEDA (www.lepetitjournal.com - Espagne) Mercredi 20 avril 2016
Membre-électeur de l´Académie Francophone du Cinema (Association des trophées francophones du cinema) qui décerne chaque année dix prix dédiés au cinema des pays de la francophonie. Collaboratrice comme critique de cinéma dans plusieurs magazines : "Estrenos", "Interfilms" et "Cinerama". Envoyée spéciale à des festivals de cinéma en France pour les journaux "Diario 16" et "El Mundo". Jury du Prix du CEC (Círculo de Escritores Cinematográficos) au Festival international de Cinéma de Madrid (1997). Actuellement membre du CEC et critique dans cinecritic.biz et lepetitjournal.com

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Publié le 25 avril 2016, mis à jour le 3 mai 2016
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