Christian Vincent, le réalisateur de l´excellent film "Les saveurs du palais" ("La cocinera del presidente") vient de présenter, à Madrid, son dernier travail, "L´Hermine" ("El juez"), interprété par Fabrice Luchini. Le film, qui a inauguré la semaine dernière le 3e rdv avec le ciné français de la capitale ibère, est déjà sur les écrans espagnols. "El juez" a eu plus d´un million de spectateurs en France et obtenu le César de la meilleure actrice dans un second rôle (à Sidse Babett Knudsen). A l´Institut français de Madrid, Christian Vincent nous a parlé de son film avec passion.
Lepetitjournal.com : "L´hermine" semble un film sur un procès judiciaire mais, après, on découvre une histoire qui parle de sentiments.
Christian Vincent : Moi, je crois qu´on est coupé en deux. On a une vie professionnelle et puis on a une vie intime, intellectuelle, affective. Dans ce film, je suis quelqu´un qui a un métier un peu particulier : il conduit des procès très lourds, il est présent en cour d´assises et se réunissent autour de lui des gens qu´il ne connaît pas. Pendant des jours, il est aidé par des assesseurs qu´il ne connaît pas nécessairement. Et puis des gens sont tirés au sort sur une liste électorale. Il va devoir conduire un procès et amener ces gens à comprendre un peu l´affaire. Lui seul connaît ces éléments-là, face à des gens très différents, de tous les milieux culturels et économiques. C´est un drôle de métier. Il va essayer d´accoucher la vérité. Ce n´est pas évident : le juge met en responsabilité les gens. Tout ça c´est son métier. Il est confronté à l´horreur du monde : les viols, les meurtres? Et il a une vie en-dehors de ça. Il arrive au tribunal, le matin, il met sa robe, il dirige les débats et puis le soir, il l´enlève et il rentre chez lui.
Comment voyez-vous ce personnage ?
Ce personnage peut donner l´impression d´être en dehors de la vie ou de n´être pas assez du côté de la vie ou de ne plus avoir de grands espoirs. Il s´en fiche un peu de ce qu´on peut penser de lui. Il est craint, ça lui est égal. Il ne nous embarrasse pas de sa sympathie. Il est sûrement un peu misanthrope. On ne lui connaît pas d´enfant ni de passion. Il est séparé de sa femme qui va vendre leur maison car elle est la propriétaire. Donc lui, il est provisoirement à l´hôtel. A plus de 60 ans, il a une situation un peu fragile. D´un côté, il est monsieur le Président (on le respecte, on le craint) et puis, d´un autre côté, il n´y a plus grande chose. Il y a juste son chien qui lui fait la fête quand il le voit (rire). Voilà. Mais, à côté de ça, dans les couloirs du palais, on se moque de lui et on raconte même des choses sur son compte qui ne sont pas vraies. Il est victime d´injustices, lui qui est président de cour d´assises ! Le procès commence et puis, tout d´un coup, il y a quelque chose qui va surgir dans sa vie, un passé qui va réapparaître (mais, là, je raconte le film !). Il a aimé une femme mais ce n´était pas réciproque. Donc c´est difficile de parler d´amour parce que l´amour c´est difficile à définir mais, au moins, c´est quelque chose à partager. Ça le trouble mais il va devoir continuer à faire son métier. Alors, est-ce que la présence de cette femme à ses côtés va modifier la manière dont il va conduire les débats ? Je n´en sais rien (rire). C´est comme s´il avait renoncé à l´amour et, tout d´un coup, il y a une petite lueur qui va surgir au milieu de toute cette misère. Quand on va aux assisses, c´est soit des viols (dans les 3/4 des cas ce sont des viols en France), des meurtres ou des infanticides. Ce n´est jamais très amusant !
Pourquoi avez-vous choisi l´histoire de l´infanticide ?
Je ne voulais pas une histoire avec des vrais salauds, des vrais coupables. Je me suis toujours dit : "Il est arrivé un accident". Il est arrivé du malheur sur du malheur. Perdre un enfant c´est ce qu´il y a de pire. C´était une petite fille qui était malade et sa mère était fragile. Il se peut qu´à un moment donné, elle l'a secoué et puis? Son mari est accusé. Il ne veut pas que sa femme enceinte aille en prison. Bref, ils sont victimes tous les deux. Je voulais que les spectateurs se disent qu'ils ne veulent pas qu'ils aillent en prison.
Dans le film, les deux personnages sont-ils différents au moment où ils enlèvent leur "uniforme" de travail ?
La différence c'est que lui, quand il a retiré sa robe, il n´est plus grande chose (rire). Il est plus fragile que ça alors qu´elle, elle est plus forte. Comme elle est médecin, elle est confrontée à la mort, à la détresse des gens, à la maladie? Mais, à côté de ça, dans la vie, quand elle enlève sa blouse de médecin, elle reste assez forte. Elle a du caractère, elle a de la poigne.
Pourquoi avez-vous pris une actrice étrangère pour ce rôle ?
Au départ, le personnage, c´était une Française dans le scénario. J´ai écrit pour Luchini et je me suis dit qu´il fallait qu´elle ait 45 ans. Il en a 60 et quelques, elle a 45 ans et ça fait 15 ans d´écart. Voilà. Il n´est pas tombé amoureux d´une jeunette. Ça ne fait pas crapoteux ! Je me suis demandé : "De qui Fabrice Luchini pourrait tomber amoureux ?". Il faut qu´elle soit belle, qu´elle ait du charme. Aucune actrice française ne s´impose. Il y en a en France des actrices de cet âge-là mais Luchini a souvent tourné avec elles. Ça me gêne ! Alors, je découvre une actrice à la télé et elle est danoise ! Après, à ma grande stupeur, je vois qu´elle parle français couramment. Et voilà, je l´ai rencontrée à Copenhague ! C´est une chance pour le film. Dans le film, à aucun moment, on ne se pose la question de pourquoi elle est étrangère : elle s´est mariée à un français, elle a divorcé, elle a fait des enfants ici, elle a la double nationalité, elle est médecin (ce qui est normal en France car il y a beaucoup de médecins étrangers). Elle habite en France depuis 25 ans. Le fait qu´elle ne soit pas connue du grand public est un avantage. C´est un nouveau visage sur une affiche. Elle a l´air apaisée à côté de lui.
Comment cela a été de travailler avec Luchini ?
La dernière fois que j´ai travaillé avec lui c´était il y a 25 ans dans "La discrète". C´étaient des retrouvailles très heureuses. C´est assez facile de travailler avec lui. Il respecte les réalisateurs avec lesquels il tourne. Il ne se mêle pas de mise en scène, de modifier le scénario? Il est docile et il reste à sa place (ce qui n´est pas le cas de tous les acteurs !). Il n´a pas de droit de regard sur les autres acteurs. Après, il a des travers qui sont un peu pénibles. Il dort mal et il a des problèmes d´insomnie. Du coup, on ne peut pas tourner avec lui avant midi ! Quand on tourne en extérieurs et qu´il fait nuit à 19h, on est très ennuyé. C´est le seul acteur au monde qui impose de commencer à midi.
Avez-vous des projets ?
Non, j'arrête. Je pense que je vais quitter Paris et cultiver mon jardin (rire). Non, c'est une blague ! Depuis l'été dernier, j'écris un scénario. J'espère le tourner avant la fin de l'année. J´ai aussi un projet ambitieux. Ça sera une comédie macabre.
Vous changez beaucoup de registre dans votre filmographie.
Oui, on me le dit assez souvent. Je n´aime pas me recopier. J´ai quand même un métier formidable et si c´est pour refaire le même film à chaque fois? J'aime de temps en temps travailler avec les mêmes acteurs comme avec Karin Viard (j'ai travaillé trois fois avec elle), Isabelle Carré (deux fois), Fabrice Luchini (deux fois, dont une il y a 25 ans) mais j´aime aussi découvrir de nouveaux interprètes. Peut-être qu´avec Fabrice Luchini, je vais travailler dans 25 ans mais je ne sais pas dans quel état nous serons !
| Où voir le film ? Madrid : Cines Princesa: c/ Princesa, 3 (V.O.); Dreams Palacio de Hielo: c/ Silvano, 77 (en espagnol) Barcelone : Renoir Floridablanca: c/ Floridablanca, 135; Boliche Cinemes: Av/ Diagonal, 508. (les deux en V.O.) |
Carmen PINEDA (www.lepetitjournal.com - Espagne) Vendredi 15 avril 2016





