Ils imaginaient développer leur concept et vivre le rêve américain. Ils se sont retrouvés plongés dans un labyrinthe de visas, licences, comptes bancaires bloqués, inspections et démarches interminables. Nous avons rencontré ces Français qui ont tenté l’aventure entrepreneuriale dans l’état du Colorado, et qui ont fait face au parcours du combattant administratif. Enquête de Fiona Dumas.


LePetitJournal.com a rencontré Laurie Técher, Emma Glass, Alexandra Le Porhiel et Alexis Tréton, le couple fondateur du bar à vin et tapas La Bouche, pour comprendre ce qui se cache réellement derrière l’entrepreneuriat à l’américaine.
« On pensait que ce serait plus simple »
Quand Laurie Técher arrive dans le Colorado avec son mari et leurs trois enfants, elle a déjà dirigé plusieurs entreprises en France. Pourtant, ouvrir un salon de toilettage pour chiens WoofGang Bakery & Grooming à Highlands Ranch lui donne l’impression de repartir de zéro.
Très vite, le couple découvre la réalité du visa E-2 : création d’une LLC, ouverture d’un compte bancaire, signature d’un bail commercial et investissements à engager avant même l’obtention du visa. « Un conseil : commencez toujours par l’avocat. C’est lui qui vous donne le cadre », explique Laurie.
Mais les complications s’enchaînent rapidement. Créer l’entreprise depuis la France prend plusieurs semaines, faute de numéro de sécurité sociale américain. Ouvrir un compte bancaire professionnel à distance devient un casse-tête, au point de la pousser à prendre un avion pour venir régler le problème sur place… avant de découvrir que la banque avait ouvert le mauvais type de compte.
En parallèle, la famille avance des dépenses importantes et signe le bail commercial sans savoir si le visa sera finalement accepté : « Si le visa était refusé, tout s’arrêtait. »

Laurie Técher devant son salon Woof Gang Bakery & Grooming à Highlands Ranch, dans le Colorado, quelquessemaines avant son ouverture officielle @ Fiona Dumas
La simplicité américaine… en apparence
Même constat pour Emma Glass, fondatrice de la marque artisanale Pardon My French and co. Ancienne cadre dans l’industrie pharmaceutique, elle lance son activité artisanale pendant la crise Covid, après avoir commencé à fabriquer bougies, parfums et lotions chez elle à Denver : « J’ai googlé “How to create a business ? »
En quelques clics, Emma Glass crée sa LLC sur le site du Colorado Secretary of State. Mais derrière cette simplicité apparente, elle découvre rapidement la réalité du système américain : assurances, réglementations locales, fiscalité et nécessité permanente de développer son réseau.
Pendant plusieurs années, elle cumule son entreprise avec un poste à la Chambre de commerce franco-américaine de Denver afin de conserver une stabilité financière : « Ici, personne ne vous tient la main », résume-t-elle.

Le choc de la restauration américaine
Pour Alexandra Le Porhiel et Alexis Tréton, le couple fondateurs du bar à vin et tapas La Bouche à Denver, le choc administratif est tout aussi brutal. Déjà familière de Denver, Alexandra Le Porhiel décide, en 2018, de faire découvrir la ville à son mari et à leurs enfants lors d’un voyage familial. Séduits par l’évolution de Denver, devenue plus cosmopolite et dynamique, ils décident progressivement de quitter la France pour ouvrir un établissement français dans le Colorado.
Très vite, le couple se heurte à l’empilement des démarches : visa E-2, achat du fonds de commerce, inspections sanitaires, validations des pompiers et licence d’alcool.
Le souvenir qui leur revient immédiatement est celui d’un rendez-vous administratif pour leur licence d’alcool. Après des semaines de préparation, Alexis Tréton arrive avec l’intégralité de leur dossier numérisé sur ordinateur. Refus immédiat : l’administration exige des copies papier. Résultat, plusieurs semaines de retard supplémentaires dans un calendrier déjà sous tension.
À cela s’ajoutent rapidement les coûts cachés de la restauration américaine : hausse des loyers commerciaux, augmentation du salaire minimum, assurances et difficultés de recrutement. « Il faut arriver avec au moins un an de salaire d’avance. » reconnaissent-ils.

Un rêve américain plus fragile qu’avant
Chez ces entrepreneurs français installés dans le Colorado, un même constat revient : le rêve américain existe toujours, mais il est bien loin des clichés hollywoodiens.
Tous décrivent un pays où il est possible d’aller vite, de créer et de tenter sa chance, mais où chaque étape implique aussi une forte prise de risques financiers et administratifs.
« Les États-Unis récompensent ceux qui osent », résume Emma Glass, « mais il faut être prêt à naviguer dans un labyrinthe administratif permanent. »
Pour beaucoup d’expatriés français, entreprendre aux États-Unis ne consiste finalement pas seulement à lancer une entreprise. C’est aussi apprendre à naviguer dans un système entièrement différent, où l’opportunité et l’incertitude avancent souvent main dans la main.
F. D.
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