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LITTERATURE - Les Chroniques de Louis Guilloux

Par Fernando Couto e Santos | Publié le 12/04/2019 à 00:27 | Mis à jour le 15/04/2019 à 12:09
Chroniques de Floréal de Louis Guilloux

L´éditeur suisse Héros-Limite a exhumé les chroniques publiées dans les années vingt par Louis Guilloux -l´éblouissant romancier du Sang Noir (1935)- dans le magazine Le Floréal. Des chroniques épatantes !   

Louis Guilloux

Nombre d´écrivains importants sont nés en 1899 : Ernest Hemingway, Vladimir Nabokov, Jorge Luis Borges, Henri Michaux ou Yasunari Kawabata auxquels Olivier Rolin a rendu hommage dans son essai 1999 Paysages Originels, fruit d´une série de chroniques publiées précédemment dans le quotidien Le Monde. Néanmoins, d´autres écrivains renommés sont également nés cette année là, dont, par exemple, le Français Louis Guilloux, qui a vu le jour à Saint-Brieuc en Bretagne, le 15 janvier 1899, et qui est mort dans la même ville le 14 octobre 1980. Si La Maison du Peuple (1927), Le pain des rêves (Prix du roman populiste, 1942) ou Le jeu de patience (Prix Renaudot, 1949) sont des romans qui ont immortalisé son nom, son chef-d´œuvre fut sans l´ombre d´un doute Le Sang Noir (1935), un des meilleurs romans français des années trente qui a raté de peu le Goncourt et dont le personnage Cripure -singulier professeur de philosophie moqué par ses élèves et par les habitants de la ville- lui aurait été inspiré par Georges Palante, illustre professeur de philosophie avec lequel Louis Guilloux s´était lié d´amitié. Le roman Le Sang Noir dénonce la situation tragique d´une jeunesse sacrifiée pendant La Grande Guerre (1914-1918).  

Louis Guilloux fut également une des figures de proue de la vie littéraire française du vingtième siècle ayant fréquenté André Gide, Albert Camus, André Malraux, Jean Guéhenno ou Jean Paulhan. Il fut aussi du célèbre voyage des intellectuels français en Union Soviétique, un voyage qui a défrayé la chronique après qu´André Gide eut publié son célèbre livre Retour de l´Urss où il rompait spectaculairement avec le communisme et la patrie du socialisme.

Louis Guilloux fut donc un extraordinaire romancier, mais aussi un admirable chroniqueur et c´est ce côté-ci que nous retrouvons dans une parution récente de l´éditeur suisse Héros-limite, un délicieux livre rassemblant les chroniques que l´auteur a écrites dans les années vingt pour le magazine Le Floréal -l´hebdomadaire illustré du monde du travail, fondé en 1919 par Aristide Quillet- un livre justement intitulé Chroniques de Floréal, édition établie et préfacée par Éric Dussert.

 

Chroniques de Floréal

Dans ces chroniques-près d´une cinquantaine-, le jeune Louis Guilloux aborde les sujets les plus divers : les arrondissements de Paris et la bohême d´alors, la Foire de Neuilly, le Tour de France cycliste, le «cinéma de demain», les Américains, l´histoire de la conscription en France, la famine en Russie, les assassinats politiques ou la nouvelle science du psychanalyste Freud. Toutes les chroniques sont d´une fraîcheur et d´une liberté de pensée qui ne peuvent que susciter de l´admiration.                                                                                                                                                                           
Une des premières chroniques s´intitule «Les Américains chez nous» et Louis Guilloux met en exergue avec humour et doigté les contradictions de la société américaine.  En voici un extrait : «Un psychologue a écrit que les lois suivent les mœurs, et les expriment. C´est la sagesse même ; mais les Américains, qui ne spéculèrent jamais qu´en bourse, prétendent -au contraire- fabriquer des mœurs en fabriquant des lois. Ils ont interdit l´alcool dans les États. Mais, depuis que cette loi est en vigueur, il ne se passe pas de jour où l´on ne lise dans leurs journaux d´inénarrables histoires de contrebandiers qui ont réussi à tourner la loi. L´ingéniosité mise en œuvre par ces doux obstinés pour se fournir et fournir leurs compagnons d´alcool mériterait une étude spéciale, tant la contrebande de l´alcool, aux États-Unis, est devenue un art, qui compte lui aussi ses artistes de génie». Louis Guilloux attire également l´attention des lecteurs sur d´autres symptômes du puritanisme américain comme l´existence d´une « société Américaine pour la suppression du vice» qui venait d´intenter un procès au libraire assez audacieux qui avait publié Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier, ou encore sur la mobilisation de toute une armée de gendarmes pour veiller à la bonne tenue sur les plages !

Une chronique tout aussi intéressante est celle qui se penche sur les coins inconnus des musées où l´écrivain s´interroge sur les salles souvent fermées («qu´on s´imagine l´agréable surprise qu´on a après une demi-heure de métro, d´apprendre par une petite affiche confidentielle que la salle qu´on se proposait de visiter ne sera ouverte que le surlendemain !») et sur l´utilité de l´introduction d´une taxe d´entrée : «On parle beaucoup aujourd´hui d´éducation artistique du peuple. Croit-on pouvoir le faire en lui permettant de venir gratis seulement deux jours sur sept, précisément les jours où il est impossible, à cause de la cohue, de contempler à son aise les objets contemplés ?».

Enfin, on vous laisse aussi un extrait de la chronique «La famine en Russie» témoignant de l´esprit civique et humaniste de l´auteur : «Et que vaut-elle, en effet, cette pitié sur laquelle un philosophe prétendait fonder toute morale qui ne parvient même pas à éveiller dans l´humanité entière ce qu´il faudrait de bonne volonté pour sauver quelques millions d´affamés ?Ce sont de pareilles circonstances qui montrent à nu l´âme des hommes et font désespérer de leur cœur, puisque dans le siècle où nous sommes, et dans l´état de civilisation dont nous nous obstinons à vouloir tirer orgueil, nous faisons montre d´une telle pauvreté. Que devons-nous penser de nous-mêmes ?».

Albert Camus nommait Louis Guilloux «le romancier de la douleur», mais dans ces chroniques nous tombons sur une autre facette de son œuvre. Comme l´a si bien écrit Éric Dussert dans sa préface, on connaît un Louis Guilloux impétrant, un peu faunesque, vif et élastique, qui était prêt au combat de la vie. Pour notre immense bonheur de lecteur.


Louis Guilloux, Chroniques de Floréal, édition établie par Éric Dussert, Éditions Héros-Limite (distribuées en France par Les Belles Lettres) Genève, septembre 2018. 

P.S- On signale aussi la parution dernièrement, chez Gallimard, d´un roman de Louis Guilloux, écrit en 1923 et resté inédit à ce jour, intitulé L´indésirable.

 

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