"Café Europa" à Lisbonne avec Pierre Haski et Teresa Firmino

Par Thomas Ladonne | Publié le 09/03/2022 à 00:00 | Mis à jour le 09/03/2022 à 00:47
Photo : Teresa Firmino et Pierre Haski ©M.J. Sobral
Café Europa à Lisbonne avec Pierre Haski et Teresa Firmino

Samedi 5 mars avait lieu le café Europa à Lisbonne. Cet évènement a réuni des journalistes et citoyens pour une conversation autour de Teresa Firmino et Pierre Haski, deux journalistes renommés, à propos de l'avenir de la presse et de la désinformation. Lepetitjournal a accompagné cet événement et s'est entretenu avec les deux invités.
 

Café Europa au café Martinho da Arcada

A 9h30 le samedi 5 mars 2022, au Café Martinho da Arcada sur la Place du Commerce à Lisbonne, se réunissaient journalistes, citoyens et politiques. La Présidence française de l' Union européenne a ainsi contribué à rassembler le même jour et à la même heure dans plusieurs capitales européennes, des citoyens autour du thème de l'information afin de permettre une réflexion autour de thèmes d'actualité.

Pierre Haski et Teresa Firmino étaient les journalistes invités pour ce café lisboète. Le premier est un journaliste français, réputé pour ses différents travaux de reporters sur le terrain, qui ont notamment fait de lui le président de Reporters Sans Frontières, fonction qu'il occupe depuis 2017. Tous les matins sur France Inter, il informe la France et la francophonie sur l'état géopolitique du monde. La deuxième est une journaliste portugaise, qui dirige la section scientifique de l'emblématique journal Público. Elle est précisément spécialisée dans le journalisme scientifique, domaine dans lequel elle est reconnue grâce à ses analyses fines sur l'actualité scientifique.

 

Café Europa  à Lisbonne avec Pierre Haski et Teresa Firmino
©M.J. Sobral


Pierre Haski : « Twitter est une mine d'or d'informations »

Ce « Café Europa » a permis une discussion sur la presse et les enjeux auxquels elle doit faire face, dans une société envenimée par la désinformation.
Pour Teresa Firmino, les réseaux sociaux sont les premiers véhicules de la désinformation. Leur utilité est incontestable, mais il faut être attentif aux informations, aux images, aux vidéos qui peuvent apparaître sur les fils d'actualités. Pierre Haski décrit le réseau social Twitter comme « une mine d'or » dans laquelle il recueille beaucoup d'informations. Il avertit tout de même sur la qualité de l'information se trouvant sur la plateforme: il faut rester prudent et appliquer la règle «avant de retweeter, vérifiez !».


Pierre Haski : « La première victime de la guerre est la Vérité »

A l'heure de l'invasion russe en Ukraine, les deux journalistes ont évoqué les thématiques de l'information en état de guerre. Pierre Haski a rappelé que la « première victime de la guerre, c'est la vérité ». Teresa Firmino a énoncé le fait que « grâce aux réseaux sociaux, l'information peut passer, malgré la censure ». Mais un paradoxe apparaît : les réseaux sociaux permettent à l'information de se répandre, mais ils permettent aussi aux pouvoirs de mieux la contrôler.

Les deux journalistes invitent à la plus grande prudence quant à l'information qui circule sur Internet à propos de l'Ukraine. D'un côté comme de l'autre, un filtre est appliqué et il faut toujours relativiser ce qu'on peut lire sur les réseaux sociaux.

Teresa Firmino et Pierre Haski sont d'accord pour dire qu'ils sont mal à l'aise quant à l'interdiction par l'Union européenne des médias russes RT et Sputnik au sein des 27 pays membres.


La pandémie de Covid-19, un laboratoire pour la question de l'information

Beaucoup d'information a circulé pendant la pandémie, mais aussi beaucoup de désinformation. A l'heure où toute la population était désorientée, il était difficile de savoir en quelle information il était possible d'avoir confiance. Pierre Haski met en avant deux questions que la pandémie a posées sur la circulation de l'information. Pourquoi une partie du public a voulu croire en des choses extravagantes ? Comment des individus ont-ils manipulé l'information dans un but politique ?

La conclusion de cette discussion enrichissante est la suivante : il faut réhabiliter la culture du « fait » en tant que tel. Les deux journalistes se sont mis d'accord pour dire que cette culture nécessitait un cadre, qui pourrait s'établir par l'éducation, dès l'enfance notamment. A propos de l'action possible des pouvoirs publics sur la régulation de la désinformation, il ne faut pas la mettre de côté, mais il faudrait aussi que chacun joue son rôle, dans sa sphère, sans influencer l'autre.


 
Lepetitjournal Lisbonne a pu s'entretenir, en exclusivité, avec les deux journalistes.

Pierre Haski : « Le Portugal est bien présent
dans notre univers mental français »

Pierre Haski à Lisbonne
Pierre Haski, président de Reporters Sans Frontières ©M.J. Sobral


Lepetitjournal Lisbonne : Pensez-vous que le lien entre les expatriés français au Portugal et la presse nationale française soit distant, du fait de l´éloignement, même si nous sommes en Europe ?  

Pierre Haski : C'est vrai qu'en France le Portugal est un peu le parent pauvre de l'information, on en parle quand il y a des élections, des crises politiques ou sur le plan touristique et culturel évidemment. Mais c'est un pays qui fort heureusement pour lui n'est pas trop souvent à la Une des journaux, parce que les Unes sont souvent dramatiques. Mais j'ai l'impression que le Portugal a une bonne image en France, il est à la mode, notamment en termes de destination touristique, de retraite. Pendant la pandémie, on en a plutôt parlé positivement parce que c'était un lieu de refuge à certains moments et qui était épargné, pendant que nous, nous étions frappés. Je ne pense pas que le Portugal soit oublié et que les Français du Portugal soient ignorés. Il y a sûrement des choses à améliorer, mais globalement le Portugal est bien présent dans notre univers mental français.


Qu'est-ce que cela représente pour vous d'être venu à Lisbonne pour discuter de la liberté de la presse et de son avenir face à la désinformation ?  

Je suis venu au Portugal parce que je considère que l'espace européen globalement est important. On a besoin de manière plus active de débattre au niveau européen, pas  uniquement au niveau national, ça n'a pas de sens aujourd'hui. J'essaie autant que possible de me déplacer pour faire vivre ce débat à l'échelle européenne, de nouer des contacts, de comprendre les perceptions différentes. Venir à Lisbonne c'est naturel, ça fait partie de cet espace mental européen dans lequel on vit de manière permanente, même si aujourd'hui c'est vrai que l'actualité ukrainienne nous entraîne plutôt vers l'Europe centrale, de l'est et du nord. Mais les affinités qu'on a avec l'Europe du sud, que ce soit avec le Portugal, l'Espagne, l'Italie ou la Grèce sont considérables et plus importantes affectivement.


Pensez-vous que l'Union Européenne, en tant qu'acteur politique, pourrait prendre des décisions pour pallier la désinformation ? Que pensez-vous de l'interdiction des médias russes RT et Sputnik au sein de l'UE ?

Je pense que chacun doit être dans son rôle. Et l'Europe, à mon avis, a fait une erreur concernant RT et Sputnik au niveau de la Commission à Bruxelles. Je pense que cela aurait été plus légitime que ce soit étudié au niveau national, avec des critères de droit. RT a une licence qui lui a été donné en France par l'ex-CSA qui s'appelle désormais ARCOM : c'était à cet organisme d'étudier si RT violait ou non les règles qui étaient celles de son cahier des charges. Or, la Commission de son côté, prend des décisions politiques, et donc là il y a eu une erreur. La Commission a évidemment un rôle à jouer dans ce domaine comme dans beaucoup d'autres. Mais elle ne doit pas aller au-delà de sa légitimité, et là je pense qu'elle l'a quelque peu outrepassée.

 

 Teresa Firmino : « Les lecteurs doivent apprendre à différencier
l'information de la désinformation »

Teresa Firmino
Teresa Firmino, rédactrice en chef de la section "Sciences" du journal Publico ©M.J. Sobral


Lepetitjournal Lisbonne : Quel est votre sentiment face à la venue de Pierre Haski pour discuter de l'avenir de la presse ? Comment représente-t-il le lien entre la France et le Portugal ?

Teresa Firmino : Je pense que c'est plus que cela. Il représente le lien entre le journalisme, et la société puisqu'il est un journaliste particulièrement reconnu.


Pensez-vous que l'UE peut influencer la prise de décision à propos de la désinformation ?

L'UE pourrait encadrer la lutte contre la désinformation. Par exemple, elle peut influencer sur le fait que certains résultats de recherches apparaissent en premier quand on effectue une recherche sur le web. Et ceci pourrait aider l'information face à la désinformation. Et, puis je crois que les plateformes digitales doivent filtrer la désinformation par elles-mêmes : c'est leur responsabilité.


En tant que journaliste scientifique, pensez-vous que les informations scientifiques ont leur place sur les réseaux sociaux ?

Absolument, l'information scientifique a sa propre place sur les réseaux sociaux, produite par les médias traditionnels, les journalistes, et bien sûr par les scientifiques eux-mêmes. Sur Twitter ou Facebook, les scientifiques ont un espace pour faire passer cette information.


Ne pensez-vous pas que cela pourrait être dangereux que des personnes s'improvisent scientifiques et transmettent des infox sur les réseaux sociaux ?
C'est le problème de ces plateformes. Mais les utilisateurs doivent apprendre à s'en servir à bon escient.


C'est un travail que les utilisateurs doivent faire par eux-mêmes ou ceci peut être régulé par les pouvoirs publics ?

Si c'est de la désinformation, oui, vous pouvez avoir une régulation. Mais les scientifiques et les journalistes peuvent utiliser de nouvelles plateformes pour transmettre de l'information scientifique. Les lecteurs doivent comprendre, apprendre et être informés sur ce qui est une bonne ou une mauvaise information. Ils doivent apprendre à différencier l'information de la désinformation : ils doivent faire leur propre travail.


Et comment l'Etat peut encadrer ce travail personnel ? Par l'éducation ?

Oui, par l'éducation, mais aussi par la régulation. Si vous cherchez « Covid-19 » sur Facebook, un algorithme doit faire apparaître la bonne information avant les « infox », qui doivent être mises en arrière-plan, ou si elles sont vraiment mauvaises, être effacées de Facebook. Facebook doit aussi assumer ses propres responsabilités sur ces problématiques.  

 

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