Mercredi 8 juillet 2020

LITTERATURE - "Contes de la Montagne" de Miguel Torga

Par Jean-Pierre Blaser | Publié le 20/05/2020 à 23:15 | Mis à jour le 20/05/2020 à 23:32
ContesDeLa-Montagne

Les Contes de la Montagne, c'est là le titre de cet ouvrage de Miguel Torga, qui regroupe 45 nouvelles écrites entre 1939 et 1980, considéré comme son chef d'œuvre et rien moins que l'un des dix livres essentiels de la littérature portugaise. Elles décrivent le monde rural portugais des années vingt-trente du vingtième siècle, celui des montagnes du nord du pays, celui de la misère et de la solitude de ses paysans.

 

Des histoires fortes
Ce sont des moralités sans morale, des contes où il y a une force archaïque, une santé revêche, un sens de l'homme, une acceptation de ses défauts, de ses espoirs", dit d'eux un critique littéraire français. La traduction de cet ouvrage du portugais vers le français, de Claire Cayron, est remarquable, et sans trahir l'âme lusitanienne celui-ci pourrait laisser à penser qu'il a été imaginé et écrit en français. Si on cherche à se rapporter à la littérature française, c'est à mon sens à Maupassant qu'on pourrait comparer Torga, pour la brièveté des récits mais aussi pour la finesse de l'analyse des personnages de cet univers paysan et de leurs sentiments, la mise en scène des situations.

 

L´auteur, un médecin des pauvres
Miguel Torga (il s'agit d'un pseudonyme) a été médecin dans ces villages de montagne avant d'être écrivain. Issu d'un milieu pauvre, ses études de médecine ont été financées par un de ses oncles, planteur de café au Brésil qui admirait son intelligence. C'est le quotidien de son métier qui lui a permis de capter ses personnages qu'il sait si bien décrire  en si peu de mots. Avec une sensibilité qui n'est pas sans rappeler Jean-Christophe Rufin, lui aussi médecin humanitaire et écrivain.
Un univers authentique et paysan

Ces contes de la montagne peuvent prendre de l'un à l'autre des tours très variés. On y trouve de la dureté, de la rudesse, de la méchanceté chez les personnages, mais aussi parfois, de l'humour, de la tendresse, de l'émotion et de la légèreté. Les thèmes sont variés, conflits entre hommes, conflits entre femmes, conflits dans les couples, difficultés des relations amoureuses, questions d'argent, de maladie, importance du clergé et de l'église.

De même que les enfants, les femmes sont souvent actrices dans ces saynètes, qu'elles en soient le sujet ou l'objet, victimes ou non des hommes, jeunes ou vieilles. Torga les appelle par leur prénom, et en tout cas leur manifeste clairement considération et affection, mettant en avant des qualités et des mérites que les hommes des villages ne leur reconnaissaient pas nécessairement.

Pour illustrer le propos, voici le résumé d'un de ces contes intitulé " Ennemies" :
Sofia et Cacilda, deux amies, s'entichent du même garçon à une fête de village. La raison pour laquelle elles se brouillent, bien inutilement d'ailleurs, puisque ce séducteur les délaisse l'une et l'autre, mais rien ne semble pouvoir les réconcilier. Elles jettent simultanément leur dévolu sur deux autres garçons, se marient la même semaine, sans invitation réciproque, se retrouvent immédiatement enceintes et accouchent la même semaine. Cacilda a du lait "pour nourrir un régiment" (dans le texte!) alors que Sofia, malade après l'accouchement n'en a pas du tout. Le bébé dépérit. La nurse Rosa, sans rien dire à Sofia, mais avec l'accord de Cacilda, parvient à l'éloigner momentanément de sa mère pour l'emmener à la tétée. Il croît et embellit "comme un cochon de lait". Sofia s'étonne, s'interroge et a de plus en plus de doutes. Un jour, elle suit Rosa, la voit confier le bébé à Cacilda, assise sur un banc de la place du village et qui ouvre sa chemise. Devant la scène, Sofia, émerveillée, lance: "prends garde à ce qu'il ne s'étouffe pas!".
Cette chute conduit le lecteur à imaginer la suite, Miguel Torga utilise le même procédé dans la plupart des contes.

 

Un homme au caractère entier
La première édition de ces Contes de la Montagne date de 1941, et l'ouvrage fut immédiatement saisi et interdit par la censure du pouvoir dictatorial. Torga purgea même deux mois de prison. Après quoi, il procéda à une seconde mini-édition en trois exemplaires qu'il envoya au Brésil, où ils furent imprimés et envoyés par la poste, donc avec confidentialité, aux Portugais qui en passaient commande. Un succès d'estime entraînant un succès commercial.

Après la chute de la royauté en 1910, et l'échec du régime républicain ayant débouché sur la prise du pouvoir par Salazar en 1926, le "nouveau pouvoir" en 1941, après 15 ans d'exercice, avait davantage besoin de signes de progrès à adresser au peuple portugais et à la communauté internationale que de témoignages décrivant un Portugal  agraire et misérable, comme les Contes de la Montagne.

Mais c'est surtout son activisme et son opposition ouvertement déclarée à l'Estado Novo qui lui valent quelques mois de prison, d'où il ressort un jour sans procès ni explications, mais en évitant la déportation aux îles du Cap Vert. Le poète qu'il est, met son talent au service de pamphlets très violents, le plus souvent rapidement censurés et saisis, et à la rédaction de son ouvrage principal "La création du monde", une vaste autobiographie (en Francais chez Garnier Flammarion n° 1042). Cette intense activité littéraire et son engagement politique ne l'empêcheront jamais d'exercer la médecine, avec le plus grand dévouement, dans son cabinet proche de Coimbra: "le médecin bolchevik", comme l'appelaient affectueusement ses patients...

 

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