Finaliste du Prix Première Plume 2026 - organisé par le groupe Furet du Nord-Decitre - et sélectionné pour le prix de la ville d´Angoulême, "L´âge de déplaire" (éditions Albin Michel), premier roman du Sénégalais Abibou Diouf, a tout pour plaire. Roman de la désobéissance, du conflit et de la fracture intime, il raconte à la première personne l´histoire d´un jeune sénégalais, Fadel, écartelé entre le poids de la tradition (et de la hiérarchie familiale) dans son pays et la liberté nouvelle à laquelle il goûte en France.


Abibou Diouf
Qu´est-ce que la tradition ? Doit-on la respecter sans broncher ou faut-il la transformer? Ces interrogations sont au cœur d´un brillant premier roman au titre suggestif de L´âge de déplaire, écrit par Abibou Diouf, né à Dakar en 1995. Il s´agit d´un livre qui à coup sûr ne va pas plaire à tout le monde, surtout pas à ceux qui pour éviter des problèmes préfèrent se soumettre aux diktats qu´on leur impose. Néanmoins, comme l´a écrit le grand écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma (1927-2003) dans le titre de son dernier roman, publié à titre posthume en 2004 : « Quand on refuse, on dit non ». C´est ce que décide de faire à son tour le protagoniste de ce roman. L´auteur - Abibou Diouf, on l´a vu - a probablement dû dire « non » à maintes reprises, lui qui s´est installé en France après son baccalauréat pour y poursuivre ses études. Diplômé d´un double master en ressources humaines et communication, il vit aujourd´hui à Paris où il travaille comme chasseur de têtes.
L´âge de déplaire ou le roman de la désobéissance
L´âge de déplaire - chaque chapitre a en guise d´épigraphe un proverbe africain - est le roman de la désobéissance, du conflit et de la fracture intime. L´intrigue se déroule au Sénégal, un pays africain comme tant d´autres, tiraillé entre la recherche de la modernité et du développement, le poids de la tradition et du silence au sein des familles, un pays qui ces derniers temps défraie la chronique en raison du durcissement des lois contre la communauté homosexuelle. Au nom de la tradition, on exerce des violences symboliques et l´on porte à l´incandescence la virilité. Le protagoniste du roman, Fadel, est un homme écartelé entre Paris et Dakar. C´est à Paris qu´il travaille, mais c´est à Dakar qu´il rentre pour les funérailles de son père, un homme pieux, mais tolérant qui a toujours laissé à son fils cadet - Fadel, justement - le soin de choisir sa voie, de prendre ses options au gré de ses défis. Son père l´a d´ailleurs prénommé Fadel en hommage à un ami qu´il portait en haute estime, un artiste marginal, surnommé « Fadel, le fou » dont le mode d´existence défie l´ordre social.
Toutes les fois que Fadel rend visite à son homonyme, il se croit dans un autre univers où l´on peut respirer un air plus sain, purifié des miasmes qui putréfient d´ordinaire l´ambiance au Sénégal. Fadel le fou est un homme dont le destin fascine autant qu´il effraie le jeune Fadel : « J´ai toujours vu en Fadel un homme à part. Il y a un fil invisible entre nous, au-delà de l´affection. Mais ce fil est emmêlé. Fadel incarne tout ce que cette société abhorre : l´audace, le refus des conventions, une existence bâtie hors des cadres imposés. Il a payé cette liberté par la marginalité et les jugements. Il est le Sénégalais que l´on cite en exemple… en guise d´avertissement (…) en choisissant Fadel, que cherchait vraiment mon père ? M´envoyer dans son sillage, m´en détourner, ou simplement me laisser tracer mon propre chemin ? ».
Le poids de la tradition se manifeste aux cérémonies funèbres. Fadel croise le regard affligé de sa mère. Elle n´a pas le droit d´accompagner son époux au cimetière parce que femme. La tradition l´en empêche, « comme si cinquante années de vie commune ne valaient rien ». Les femmes restent à la maison ou à proximité pour préserver une certaine pudeur et éviter des crises d´hystérie, c´est l´excuse que l´on avance le plus souvent. En enterrant son père, selon la tradition, Fadel se rend compte du fardeau qu´il charrie : « Je réalise qu´en plus d´être un homme, un fils, j´ai une place bien déterminée dans cette société, un rôle de musulman auquel je dois me soumettre, surtout en présence des autres. À Paris, je peux l´oublier de temps en temps. À Dakar, tout me le rappelle. La pression est telle que je me force à accomplir ce qu´on attend de moi (…) Tous les regards se braquent sur moi. Je deviens un soldat de l´islam, héritier d´une mission sacrée, perpétuée par mes ancêtres, ma famille, ma société. Une mission qui s´accompagne toujours d´une honte silencieuse, celle de mal faire, d´être méprisé ou rejeté par ceux qui, pourtant, dans cette religion censée prôner la tolérance, ne tolèrent aucun faux pas ».
Au Sénégal, on renâcle devant ceux qui partent en France, ils sont un peu perçus comme des traîtres, on pense que l´ancienne métropole les dégénère. Fadel s´y sent en liberté. Comme d´ailleurs sa petite amie, Léna, une compatriote qui couche avec lui sans qu´ils éprouvent le besoin de concevoir une éventuelle liaison sentimentale plus formelle. On vit au jour le jour. Néanmoins, au Sénégal cette perspective est tout à fait intolérable et Fadel ne l´ignore nullement. Aussi son frère Malick et sa sœur Racky veulent-ils, avec la complicité de l´iman Konaté, lui trouver une épouse. L´heure de vérité a sonné pout Fadel. Il lui faut un énorme courage pour contrarier sa famille…
L´âge de déplaire est la quête d´un homme confronté aux héritages familiaux et aux contradictions de la masculinité. Abibou Diouf nous livre avec une écriture sensible et maîtrisée un premier roman d´une remarquable maturité. Définitivement, un écrivain à suivre de très près.
Abibou Diouf, L´âge de déplaire, éditions Albin Michel, Paris, août 2026.


















