Rencontre franco-péruvienne : Comment le cerveau humain apprend-t-il ?

Par Marion Joubert | Publié le 08/12/2022 à 08:00 | Mis à jour le 12/12/2022 à 08:50
Photo : © Hay Festival Arequipa
Rencontre franco-péruvienne : Comment le cerveau humain apprend-t-il ?

Suite à sa venue au Hay Festival Arequipa, du 3 au 6 novembre, l’éminent neuroscientifique Stanislas Dehaene, détenteur du Brain Prize 2014, a rencontré le jeune écrivain péruvien Lucas Cornejo Pásara, auteur de l’ouvrage Impresiones. De cette entrevue est né un échange au cours duquel le neuroscientifique esquisse les mécanismes de l'apprentissage du cerveau humain, notamment lorsqu’il s'agit de lecture.

 

Lucas Cornejo : Dans quelle mesure les capacités cérébrales sont-elles liées à une condition génétique ou à un processus d'apprentissage ?

Stanislas Dehaene : Dans mon livre, je refuse cette opposition entre innée et acquis. L'apprentissage, c’est 100% d’innée et 100% d’acquis. Nous apprenons parce que nous avons des capacités précoces dans le domaine des nombres, de l’espace, du langage… Les capacités innées. Mais nous avons aussi un algorithme d’apprentissage qui est aussi innée. Et qui est spécifique à tous les membres de l’espèce humaine.

 

LC : La curiosité est l'une des principales motivations de l'apprentissage. Est-ce une qualité purement innée ou tient-elle de l’acquis ?

SD : La curiosité fait partie de cet algorithme innée d’apprentissage. La curiosité est un signal dans notre cerveau qui nous dit “il y a quelque chose que je pourrais apprendre”. Dans notre espèce, l’envie d’apprendre est fondamentale et conduit une décharge de dopamine dans le cerveau.

 

LC : Vous avez beaucoup travaillé sur le thème de la lecture. Au Pérou, le taux de lecture moyen, par an et par personne, est d'un livre. Avez-vous des recommandations particulières afin d'augmenter cette statistique ?

SD : Il existe des méthodes d’apprentissage de la lecture chez le jeune enfant qui sont beaucoup plus efficaces que d’autres parce qu’elles sont en harmonie avec l’organisation de notre cerveau. L’apprentissage de la lecture passe par l'apprentissage des correspondances entre les lettres et les sons. Les enseignants doivent comprendre qu’ils doivent enseigner cela de façon explicite avant d'espérer que les enfants comprennent ce qu’ils lisent. Je pense qu’une partie du fait que les gens lisent peu vient du fait qu’ils ont du mal à lire. C’est un cercle vicieux.

Il faut mettre en place des méthodes fondées sur une pédagogie scientifique.

LC : Selon vous, existe-t-il une corrélation entre la maîtrise de la lecture et la condition sociale dans laquelle vit la personne ?

SD : Malheureusement, en France, et je crois qu’au Pérou aussi, il y a une très forte corrélation entre les niveaux socio-économique des familles et la réussite scolaire, notamment en lecture. Cela est dû en partie aux mauvaises méthodes d’apprentissages. Si les enseignants utilisent une méthode qui ne fonctionne pas bien, les familles riches vont pouvoir compenser. Moins l’enseignement est efficace, plus il y a un effet du niveau socio-économique sur la réussite des enfants. C’est pour cela qu’il faut mettre en place des méthodes fondées sur une pédagogie scientifique.

Il existe jusqu’à 30 millions de mots de différence entre les familles.

Rencontre franco-péruvienne : Comment le cerveau humain apprend-t-il ?
© Hay Festival Arequipa

 

LC : Quelles conditions sont cruciales pour le développement du cerveau et pour stimuler les capacités de lecture chez les enfants ?

SD : Avant d’apprendre à lire, il est très important que l’enfant ait un bon langage oral. L’apprentissage du langage oral commence dès la naissance et s'étend sur toutes les années de la jeunesse. Plus le vocabulaire des enfants est développé, plus vite ils apprendront à lire. C’est un sujet important lorsqu’on sait qu’il existe jusqu’à 30 millions de mots de différence entre les familles - reçus par les enfants. Cette différence se voit directement dans leur cerveau. L’activation de la région de Broca est augmentée chez les enfants qui ont été engagés dans un dialogue plus fréquent avec leur entourage.

 

LC : Comment améliorer, selon vous, le processus d'apprentissage dans les établissements d'enseignement ?

SD : Je crois que les enseignants ne sont pas bien formés à la science de l’apprentissage. Pourtant, de nombreuses connaissances scientifiques seraient utiles pour les enfants. Malheureusement, elles ne sont pas utilisées dans les écoles. Il est par conséquent fondamental que les écoles de formation des enseignants mettent à jour leurs connaissances qui souvent se limitent à Piaget et Vygotsky.

 

LC : On parle beaucoup d'intelligence artificielle (IA) aujourd'hui. Pensez-vous que l'IA a un rôle à jouer dans ces processus éducatifs ?

SD : Pour l’instant, je ne crois pas qu’il y ait une révolution dans l’utilisation de l’IA à l’école. Les enfants ont besoin d'interaction avec d’autres êtres humains. C’est une nécessité fondamentale du cerveau humain d’apprendre des autres.

Le cerveau ne consomme que 20 watts !

LC : Est-ce que vous pensez que l’IA pourrait un jour dépasser le cerveau humain?

SD : Je suis très impressionné par les progrès de l’IA, qui sont réels. Toutefois, dans mon livre, je montre que le cerveau humain garde des fonctions d’apprentissage bien supérieures à l’IA. Nous n’avons pas encore compris comment reproduire certaines fonctions du cerveau. D’autant plus que le cerveau ne consomme que 20 watts ! Il y a une grande nécessité de continuer à travailler sur le développement d’IAs qui s'inspirent plus du fonctionnement du cerveau. Sur le principe je pense que c'est possible, et peut-être que d'ici 20 ou 30 ans, nous aurons des machines meilleures que le cerveau humain.

Le cerveau n’est pas magique. Le cerveau est une machine, mais c’est la machine la plus merveilleuse et la plus complexe de l’univers !

 

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