À Jakarta, on les appelle « les manusia silver », les hommes d’argent. Ils se peignent le visage, le corps et même les vêtements avec de la peinture argentée et se livrent à une petite chorégraphie au milieu des macet avant de demander un peu d’argent aux passants ou aux automobilistes. Une économie de la survie non sans danger pour leur santé et symptomatique d’une société rongée par les inégalités et où 60 % des emplois sont informels.


Des statues vivantes au milieu des “macet”
Vous les avez sûrement déjà aperçus entre deux files de voitures, au feu rouge ou dans les quartiers touristiques de Jakarta. Immobiles quelques secondes, puis soudain animés d’un geste mécanique, presque robotique… ces hommes — parfois adolescents — entièrement couverts de peinture argentée, vêtements compris, visage inclus, se livrent à un petit spectacle de rue pour gagner péniblement leur vie. Une fois leur performance accomplie, ils tendent en effet la main aux automobilistes ou passants pour récupérer quelques milliers de roupies. Les meilleurs jours, ils arriveraient à collecter 200 000 roupies mais la recette tourne généralement autour de 120 000. Bien en deçà du salaire minimum pratiqué à Jakarta qui est d’environ 5,7 millions de roupies.

Une performance née de la crise
Ce phénomène a pris de l’ampleur lors des ralentissements économiques récents, notamment pendant la pandémie de Covid. Beaucoup de travailleurs informels ont perdu leurs revenus du jour au lendemain. Sans contrat, sans protection sociale, la rue est devenue un recours immédiat. Se peindre en argent présente un avantage : peu de matériel nécessaire (peinture, poudre métallique, parfois un masque) pour une forte visibilité dans la circulation. Dans une ville de plus de dix millions d’habitants, il faut capter l’attention en quelques secondes.
"Depuis que j'ai été licencié en 2019, je mendie", raconte à l’AFP Ari qui se peint en argenté chaque jour. "Avant cela, je nettoyais des toilettes… Je ne vais pas déjeuner, mais juste me désaltérer et fumer une cigarette », ajoute-t-il. Son maigre revenu lui permet de survivre mais est loin d’être suffisant dans un pays où l’inflation reste importante et où la situation économique des plus pauvres est très dure. Une situation qui illustre aussi le visage caché d’un pays aux statistiques macro-économiques flatteuses (5 % de croissance par an depuis 20 ans) mais où la classe moyenne s’appauvrit.

Selon les statistiques officielles indonésiennes, seulement 8 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, mais la Banque mondiale estime ce taux à 68,3 % selon le seuil de pauvreté typique des pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure (UMIC) dont fait partie l’Indonésie.
Corps métallisé, peau fragilisée
Derrière l’effet spectaculaire, la réalité est plus rude. Les peintures utilisées ne sont généralement pas adaptées au contact prolongé avec la peau. Irritations, problèmes respiratoires, brûlures légères dues au soleil tropical : les risques sont bien réels.
Certains se couvrent le corps plusieurs heures par jour, sous une chaleur humide étouffante avec des risques de gêner la sudation et de se mettre ainsi en danger.
Entre art de rue et mendicité déguisée
Les autorités indonésiennes oscillent entre compassion et interdiction. Régulièrement, la police municipale organise des opérations pour éloigner les manusia silver des grands axes, invoquant la sécurité routière et la santé publique.
Pour certains habitants, ils incarnent une forme d’art urbain improvisé. Pour d’autres, il s’agit d’une mendicité maquillée, symptôme visible d’inégalités criantes surtout lorsque les « manusia silvert » se postent aux pieds des gratte-ciel flambant neufs et des centres commerciaux climatisés venant du Cartier ou Hermès.
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