Samedi 15 mai 2021
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Une jeunesse stambouliote qui souhaite prendre le large 

Par Samuel Lagrue | Publié le 14/04/2021 à 03:10 | Mis à jour le 14/04/2021 à 12:57
Photo : @Oziel Gomez
Un étudiant face au Bosphore à Istanbul

Ils sont étudiants, artistes, ou seulement jeunes travailleurs et habitent à Istanbul. Ils souhaitent quitter le pays temporairement ou définitivement, animés par la même soif de rencontrer leur avenir ailleurs.  

On ressent la crise économique quotidiennement, juste pour acheter des choses basiques, comme des légumes”, informe Irem qui poursuit un master en Économie. Elle aimerait vivre en Nouvelle Zélande, attirée par le niveau de vie et par Jacinda Ardern, la première ministre de l’île, ironise-t-elle. Talia, revenue cette année d’un Erasmus à Paris, souhaite recommencer l’expérience mais “seulement pour y étudier pour le master”. Depuis l’entrée de la Turquie dans le programme de mobilité étudiant européen, 700 000 Turcs ont eu la possibilité de partir étudier à l’étranger.  

Pour Haktan le rêve est situé aux États-Unis, “tu peux gagner plus d’argent et il y a plus d’opportunités”. Le jeune homme de 22 ans, cheveux bruns rasés, l’air bavard, peut discuter longuement de l’Amérique. Arrivé de Turgutlu, une ville située à côté d’Izmir, en 2017, il étudie et vit de petits boulots à Istanbul. En ce moment, il est modérateur de contenus sur internet. Il travaille des dizaines d’heures par semaine, parfois de nuit pour économiser de l’argent et traverser l’Atlantique. C’est aussi le cas de Bahadir, 26 ans, étudiant en langue française à l’Université d’Istanbul : “J’aimerais partir à Québec, il y a des opportunités là-bas, et je pense qu’il y a trop d’animosité envers les Turcs en Europe”. Il donne des cours de français aux jeunes du Lycée Galatasaray et apprend l’anglais pour gagner en compétences.  

Le 6 septembre 2020, l’Université de Yeditepe a publié les résultats de son enquête réalisée pendant l’été. Le résultat du sondage mené auprès de jeunes - entre 18 et 29 ans - a montré que 76,2 % des personnes interrogées souhaitent quitter le pays si l’opportunité se présente. À leurs yeux, la situation du pays n’est pas propice à la construction d’un projet professionnel. 59 % des sondés ont répondu "un avenir meilleur" pour justifier leur décision.  

Un système économique en panne  

Sidar est batteur dans un groupe de rock alternatif reconnu en Turquie ; il nous révèle en rigolant : “J’aimerais aller au Canada, les gens y sont plus libres, et cette raison est suffisante”. Depuis la pandémie, les concerts ont cessé, mais il donne à présent des cours de batterie. Le Canada symbolise pour le jeune artiste un renouveau professionnel auquel il ne peut pas accéder : “Je pense que c’est impossible d’y aller, à cause de la situation économique”. Désireux mais fataliste, il s’est endetté pour s’acheter une maison, et est conscient qu’avant d’avoir réglé son prêt, il ne se sentira pas libre.  

La crise économique qui sévit actuellement dans le pays est la principale raison qui alimente ces volontés de renouveau. L’inflation, la chute de la lire turque, le chômage... ces problèmes  économiques cachent les problèmes sociaux. Selon l’Institut des statistiques turc (TUIK), le taux de chômage chez les 15 - 24 ans était de 24,7 % en janvier 2021. La tendance semble baisser mais Istanbul reste une région où le chômage est élevé, et où la jeunesse est la plus présente. Pourtant, ce n’est pas le travail qui rebute. Bahadir pourrait être serveur à Montréal, le salaire y est intéressant et avec son DELF - Diplôme d'études en langue française - il peut “donner des cours en ligne n’importe où”.  

Dans une société turque de plus en plus polarisée, Haktan se sent peu concerné par la politique, fatigué par le contexte : “Je sais qu’il y a des problèmes mais cela m’affecte peu”. C’est l’argent, le nerf de la guerre, pour Haktan : “Mes raisons sont uniquement économiques, l’économie est en panne, je ne pourrai pas avoir un bon salaire ici”. Pour Bahadir, les raisons sont “autant économiques que politiques, je ne fais pas de différence entre les deux, je n’aime pas le système actuel”.  

Chérir mais partir  

Bahadir aimerait quitter le pays une dizaine d'années lorsqu’il aura “appris de nouvelles choses et pris du recul”. Cette jeunesse stambouliote, proche d’idées émancipatrices, désire quitter le nid. Au cours des entretiens, il revient notamment, un manque de considération et de compréhension de la part de leurs aînés. Pourtant, leur pays, ils l'aiment. Mais ce qu’ils chérissent leur procure des désillusions. L’image de leur pays, au-delà du système actuel, est intacte. Indéniablement, un profond attachement au pays et une fierté existent.

L’enquête de l’Université de Yeditepe (v. supra) montre que 64 % des personnes interrogées déclarent vouloir quitter définitivement la Turquie si un autre pays d’accueil leur accordait la nationalité. Tout comme Sidar, Haktan signerait sans réfléchir pour une nationalité étrangère ; quant à la question de revenir en Turquie, il répond : “En vacances, et peut-être que je reviendrai lorsque j’aurai cinquante ans, mais pour le moment, pourquoi ?”.  Talia présage : “Je ne peux pas vivre sans voir la mer, Beyoğlu, ma maison, ma famille. Istanbul, c’est ma vie et je ne peux pas être heureuse autre part”. Bahadir non plus ne souhaite pas perdre cette atmosphère : “Évidemment que je veux revenir, j’aime la Turquie, l’humeur des gens, notre culture très ancienne, j’aimerais revenir et devenir professeur quand je serai riche”. 

 

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Samuel Lagrue

Passionné d’histoire, de création et d’expression artistique, Samuel étudie cette année à l'Université Galatasaray d'Istanbul.
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