Dans les cafés, les voitures ou les mosquées, le tespih fait partie du paysage turc. Derrière ces perles que l’on fait glisser entre les doigts se cache une longue histoire.


Aux origines du tespih
Dans les cafés, les voitures ou les salles d’attente, il n’est pas rare de voir des perles glisser entre les doigts d’une personne assise à une table. Appelé tespih en turc, cet objet fait partie du paysage quotidien en Turquie. Certains l’utilisent dans un cadre religieux, d’autres par habitude, pour accompagner l’attente ou occuper leurs mains.
Souvent associé à la pratique musulmane, le tespih dépasse pourtant le cadre de la prière. Objet de transmission familiale, pièce d’artisanat ou simple compagnon du quotidien, il continue de traverser les générations.
Mais d’où vient cette tradition ? Pourquoi ces perles sont-elles généralement au nombre de 33 ou 99 ? Et comment un objet lié à la spiritualité est-il devenu, pour certains, un accessoire du quotidien ?
Qu’est-ce qu’un tespih ?
Le mot tespih désigne le chapelet utilisé dans la tradition musulmane pour accompagner le dhikr (zikr en turc), c’est-à-dire la répétition d’invocations et de formules de glorification de Dieu.
Les modèles les plus répandus comptent 33 ou 99 perles. Après la prière, certains fidèles récitent notamment Subhanallah (« Gloire à Dieu »), Elhamdülillah (« Louange à Dieu ») et Allahu ekber (« Dieu est le plus grand »), chacune répétée 33 fois.
Le principe du chapelet n’est pas propre à la Turquie. On le retrouve dans de nombreuses régions du monde musulman sous différentes formes. Le tespih turc s’inscrit ainsi dans une tradition religieuse plus large, tout en ayant développé au fil des siècles ses propres codes et son propre artisanat.
L'art du tespih à l'époque ottomane
Contrairement à une idée répandue, le tespih n'est pas né dans l'Empire ottoman. L'usage du chapelet est attesté dans différentes régions du monde musulman depuis plusieurs siècles.
Les Ottomans vont toutefois lui donner une place particulière. À partir du XVIe siècle, le tespih dépasse progressivement sa seule fonction religieuse pour devenir un objet d'artisanat recherché. Les ateliers de l'Empire développent des techniques de fabrication raffinées et accordent une attention croissante au choix des matériaux, à la taille des perles et aux finitions.
Dans les milieux aisés comme à la cour impériale, certains tespihs deviennent de véritables objets de prestige. Offerts, transmis ou collectionnés, ils témoignent autant du savoir-faire des artisans que du statut de leur propriétaire.
Aujourd'hui encore, cet héritage se retrouve dans l'intérêt que suscitent les tespihs anciens auprès des collectionneurs et dans la réputation de l'artisanat turc.
Kehribar, kuka et oltu taşı : des matériaux recherchés
L'intérêt porté au tespih tient aussi aux matériaux utilisés pour sa fabrication. Au fil des siècles, certains sont devenus particulièrement recherchés par les amateurs et les collectionneurs.
Le plus connu est sans doute le kehribar, ou ambre. Apprécié pour sa couleur chaude et sa légèreté, il figure parmi les matériaux les plus prisés en Turquie. Certains modèles anciens peuvent atteindre des prix élevés sur le marché des collectionneurs.
Autre matériau emblématique : l'oltu taşı, une pierre noire extraite dans la région d'Erzurum, dans l'est de la Turquie. Facile à travailler et réputée pour son aspect brillant, elle est utilisée depuis le XIXe siècle dans la fabrication de bijoux et de tespihs.
Le kuka, issu d'un fruit tropical dont la coque durcie peut être sculptée, occupe également une place particulière dans l'artisanat du tespih. Sa résistance et sa patine naturelle en font un matériau apprécié des amateurs.
Aujourd'hui encore, le choix du matériau constitue un critère important. Certains recherchent la légèreté de l'ambre, d'autres préfèrent l'éclat sombre de l'oltu taşı ou l'aspect plus sobre du kuka. Au-delà de leur fonction, ces tespihs témoignent aussi d'un savoir-faire artisanal qui continue de se transmettre en Turquie.
Pourquoi le tespih accompagne-t-il encore le quotidien de nombreux Turcs ?
Plus d'un siècle après la fin de l'Empire ottoman et malgré la généralisation des smartphones, le tespih reste très présent en Turquie. Dans les cafés, les commerces, les transports ou les voitures, il continue d'accompagner le quotidien de nombreuses personnes.
Pour certains, son usage demeure lié à la pratique religieuse. Le tespih conserve alors sa fonction première : accompagner le dhikr et le comptage des invocations.
Pour d'autres, il remplit un tout autre rôle. Sans dimension spirituelle particulière, il permet d'occuper les mains, de rythmer une attente ou simplement de reproduire un geste devenu familier au fil du temps.
Cette diversité des usages explique en partie sa longévité. Posséder un tespih ne signifie pas nécessairement pratiquer un rituel religieux. Comme beaucoup d'objets hérités de l'histoire, ses fonctions ont évolué au fil des générations sans pour autant faire disparaître sa signification d'origine.
Le tespih est aussi parfois offert lors d'un événement familial ou transmis d'un proche à un autre. Certains conservent ainsi un modèle reçu d'un père, d'un grand-père ou d'un oncle, donnant à l'objet une valeur affective qui dépasse largement sa fonction première.
Dans une société où traditions et modernité coexistent souvent, le tespih continue ainsi de trouver sa place. Objet de foi pour les uns, habitude du quotidien pour les autres, il reste avant tout un élément familier du paysage turc.
Un savoir-faire toujours vivant en Turquie
Malgré l'évolution des usages, l'artisanat du tespih reste bien vivant en Turquie. Dans plusieurs villes du pays, des artisans continuent de fabriquer ou de restaurer des pièces réalisées à partir de matériaux traditionnels comme le kehribar, le kuka ou l'oltu taşı.
Certaines boutiques d'Istanbul, notamment dans les quartiers historiques, proposent aussi bien des modèles destinés à un usage quotidien que des pièces recherchées par les collectionneurs. Les tespihs anciens, en particulier lorsqu'ils sont réalisés dans des matériaux rares ou signés par un artisan reconnu, peuvent atteindre des prix élevés.
Cette tradition est également mise en valeur au sein du musée Hilye-i Şerif ve Tesbih à Istanbul. L'établissement présente des collections de tespihs provenant de différentes époques et illustre l'évolution de cet objet à travers les siècles.
Si le tespih conserve une dimension religieuse pour certains, son histoire et son artisanat lui ont également permis de s'imposer comme un élément du patrimoine culturel turc.
Dans les hans d’Istanbul, ces ateliers où survivent des métiers rares
Derrière les perles du tespih
Dans les cafés, les voitures ou les salles d'attente, le tespih passe souvent inaperçu. Pourtant, derrière ces perles que l'on fait glisser entre les doigts se cache une histoire qui traverse les siècles.
Objet de prière pour certains, souvenir familial pour d'autres ou simple compagnon d'attente, il a su conserver sa place dans la Turquie contemporaine sans perdre ses racines. Une présence qui rappelle que les traditions ne disparaissent pas toujours. Elles s'adaptent, se transmettent et continuent de faire partie du quotidien.
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