Leyla Alaton, femme d'affaires accomplie, féministe revendiquée et parfaite francophone, a reçu récemment les insignes de Chevalier dans l'Ordre National de la Légion d'Honneur. Lepetitjournal.com d'Istanbul l'a interviewée pour son Almanach 2013 "Un an en Turquie"...
Lepetitjournal.com d'Istanbul : Quel a été, pour vous, l'évènement le plus important de 2013?
Leyla Alaton (photo personnelle): Je ne sais que vous dire ! En Turquie, nous sommes tellement habitués à une actualité très dense que chaque nouvel événement fait oublier le précédent. En Europe, vous avez cet état d'apaisement qui fait que les choses sont prévisibles. En Turquie, c'est le contraire, tout est imprévisible, tout est surprise. Je suis à chaque instant l'actualité en Turquie et dans le monde grâce aux réseaux sociaux, en particulier Twitter. Personnellement, je dirais qu'avoir été déclarée digne de recevoir la Légion d'honneur est un événement important pour moi.
Le magazine Fortune vous classe parmi les 50 femmes d'affaires les plus puissantes de Turquie. Vous rencontrez régulièrement de jeunes entrepreneuses. Qu'est-ce qui, dans votre histoire, peut leur servir ?
Je suis très féministe, très active dans des ONG de femmes. Je leur raconte le genre de déceptions que l'on peut vivre quand on monte une affaire, quand on pense que tout le monde va nous aider et que les annonceurs vont courir vers nous. C'est un rêve, tout ça. ?On apprend en rasant son propre visage?, comme on dit. En se faisant des coupures... On compte sur des amis qui vous déçoivent... Je leur conseille aussi de ne pas créer d'entreprise avec leur compagnon, de ne pas mélanger travail et vie privée. Je leur dis qu'il faut toujours avoir une stratégie de repli, de sortie. Si vous avez un associé et que cela tourne mal, que ferez-vous ? C'est une conversation tellement difficile à avoir que si on y arrive dès le début, c'est déjà un signe de succès. C'est comme parler du divorce avant de se marier. Comment partagerons-nous les biens ? Qui gardera les enfants? Si on peut parler d'une chose pareille avant la noce, en général, on ne divorce pas ! En résumé, il faut savoir communiquer sur les sujets sensibles, tout en étant réaliste, pour mettre toutes les chances de son côté. Enfin, je leur rappelle qu'il y aura toujours une femme plus belle, plus riche, plus mince, avec un meilleur mari... (rires) Alors ne soyons pas jalouses les unes des autres ! Au travail, les femmes ont une drôle de concurrence. C'est dommage. Les hommes, eux, ne ?s'écrasent? pas les uns les autres de la même façon.
Où avez-vous appris le français ?
Mon français me vient de Notre Dame de Sion. Je dois dire que je ne garde pas un très bon souvenir de cette période, mais c'est de ma faute : je n'ai pas fait les bons choix. J'ai décidé de suivre mes amies dans la section ?sciences?. Si j'étais allée en littérature, j'aurais passé de très bonnes années. Les sciences étaient plus réputées, c'était plus ?chic? et je ne voulais pas être séparée de mes amies. Pour autant, je pense que si je suis si travailleuse et disciplinée aujourd'hui, c'est grâce à Notre Dame de Sion. C'est à l'école que vous apprenez la discipline, une qualité essentielle tant la vie est pleine de surprises auxquelles il faut savoir s'adapter.
Avez-vous tendance à vouloir tout contrôler ?
Non, il faut toujours laisser une place au hasard, c'est lui qui nous réserve les meilleures surprises. C'est quand on serre le volant trop fort qu'on fait les plus gros accidents. Autrement dit, c'est quand on fait trop de plans qu'on s'attire des déceptions. Pour réussir, il faut aussi savoir faire confiance. Je fais confiance à tous ceux avec qui je travaille, à mes enfants, à mon compagnon. De la même manière, si quelqu'un a confiance en moi, je fais tout pour ne pas le décevoir. Et ceux qui me déçoivent ? Je les ignore. Il n'y a pas de plus grande punition que l'indifférence. Je n'ai aucune haine en moi, jamais. C'est tellement négatif !
Propos recueillis par Meriem Draman et Anne Andlauer (http://lepetitjournal.com/istanbul) lundi 24 mars 2014
Cliquez ici pour lire l'allocution de l'Ambassadeur de France en Turquie, Laurent Bili, à l'occasion de la remise des insignes de Chevalier dans l'Ordre National de la Légion d'Honneur à Leyla Alaton, le 17 février 2014
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