Paolo Girardelli, professeur d'histoire à l'université Bo?aziçi, a donné une conférence au Palais de France d'Istanbul lors des récentes Journées européennes du patrimoine, intitulée: ?Une histoire partagée, le Palais de France dans le développement urbain de Pera et Galata?. Rencontre avec un spécialiste de l'architecture, ce reflet matériel des relations anciennes entre l'Europe et l'Empire ottoman.
Lepetitjournal.com d'Istanbul : Quel votre parcours professionnel ?
Paolo Girardelli : Je suis historien de l'art et de l'architecture. J'ai réalisé un doctorat à Naples sur les architectes italiens actifs à Istanbul au XIXème, puis j'ai donné des cours à Rome. En 2000 j'ai rejoint le département d'histoire de l'université Bo?aziçi à Istanbul, la seule à pouvoir soutenir mes recherches sur l'architecture partagée entre l'Orient et l'Occident, un patrimoine qui n'est pas standardisé et peu étudié. Pourtant les archives sont très riches à ce regard, mais peu exploitées.
Quels travaux avez-vous réalisés?
Je travaille en particulier sur l'architecture "levantine" des églises catholiques, un livre est en projet : Landscapes of the eastern question, sur les rapports entre architectures et géopolitique à Istanbul, du 18ème à la fin de l'Empire. jusqu'à la fin de l'empire. J'ai publié l'un des mes premiers articles dans le bulletin de l'Observatoire Urbain d'Istanbul (IFEA). Avec Ezio Godoli, spécialiste de l'architecture du XIXe, je prépare un livre sur les architectes et les bâtisseurs italiens de l'Empire ottoman. Et avec mes étudiants de master nous réalisons une étude de Beyo?lu et du rivage européen du Bosphore en tant que milieu multiculturel, un sujet qui donne une importance à l'architecture des étrangers et des minorités.
Diriez-vous quel les Européens ont imposé leur culture à Istanbul à travers leurs immeubles?
Jusqu'à la fin du 18ème, il n'y a pas eu un transfert littéral des modèles, mais plutôt un mélange des traditions avec une utilisation des ressources locales, au niveau des procédés architecturaux comme des matériaux : le bois et non la pierre. Les architectes grecs et ottomans non musulmans sont proches des architectes européens, qui leur donnaient parfois des cours privés. Il y a donc une dynamique multiculturelle et hybride, forcément originale et plurielle. Les villes ont eu des manières différentes d'intégrer les étrangers, mais on observe des similitudes architecturales, des rues et places entourées par des façades dans des styles différents. Beaucoup de bâtiments avec des façades européennes avaient un intérieur à l'ottomane, au niveau de l'architecture et de la disposition de l'espace. Les grandes baies vitrées avec balcon sont aussi un héritage ottoman. Les ambassades avaient l'allure des konak ottoman, il faut attendre 1714 pour que le Palais de France ait une architecture néoclassique. La Renaissance a lieu à la même période qu'en Europe, ce qui témoigne d'une évolution commune.
Quelle est l'histoire de l'ambassade de France, connue sous le nom de Palais de France ?
Avant le XVIème siècle, les ambassadeurs sont plus ou moins permanents, logés dans le c?ur de la ville, notamment (à partir de 1510) dans le caravansérail dit Elçi Han. Les Italiens et les Français sont les premiers à s'installer à Galata, un quartier occupé par les Levantins, c'est à dire les Latins de l'Empire ottoman, les étrangers intégrés. A la fin du XVIème, les ambassadeurs se déplacent dans leur résidence d'été à Pera, le "faubourg" hors des remparts, à cause de la croissance de la population et des problèmes sanitaires qui en découlent, et de l'islamisation d'une partie de Galata. La population suit le mouvement et des églises sont construites, Pera devient un quartier européanisé. A l'inverse, de nombreuses églises de Galata sont transformées en mosquées. Pourtant le style européen ne s'impose toujours pas, l'ambassadeur de Venise en 1778 se plaignant que son palais a un style peu européen. Le terme n'est pas anodin, et témoigne d'une identité partagée. Il y a un esprit de corps entre les ambassadeurs européens, qui forment un ensemble uni en direction de la puissance ottomane. C'est sûrement l'un des débuts de ?l'esprit européen?.
Comment l'architecture s'est-elle européanisée?
Dans une ville entièrement en bois, l'incendie de 1831 fait des ravages. Les ambassadeurs vont dans leur résidence d'été. Celle de France était située à l'emplacement de l'école Pierre Loti, elle a brûlé en 1913. La Russie est la première à profiter de l'incendie pour reconstruire en imposant un style européen, néo-classique, très proche des modèles de St. Pétersbourg. Cette architecture novatrice est légitimée par la victoire contre l'Empire ottoman de 1829, qui leur donne le contrôle de la mer Noire. La légende raconte que les Russes ont amené de la terre de leur pays pour construire l'ambassade dessus ! Au lieu de demander un tribut aux Ottomans, ils utilisent les dettes de guerre pour la construction d'un édifice imposant, en pierre, qui débute en 1837. Les Français sont les premiers à suivre la Russie sur la voie du monumentalisme, mais tardivement car les puissances européennes attendaient de savoir si Istanbul allait tomber aux mains des Russes. Commencé en 1839 sous la tutelle de Pierre Laurecisque, le bâtiment est achevé en 1845. En pierre, il aura coûté environ huit fois plus cher que le précédent en bois. Il comporte des jardins à la française. Une fontaine néo-ottomane est bâtie en 1912 et dédiée à l'épouse de l'ambassadeur Bompard, sur les dessins du célèbre A. Vallaury (levantin diplômé de l'Ecole des beaux arts ). Cette volonté de prestige a amené ces monuments à figurer sur les cartes postales au XIXème!
Et cela ne fut pas considéré comme une intrusion?
L'ambassade est un morceau de territoire étranger, mais les emplacements étaient souvent des cadeaux du sultan, donc choisis. Lorsque Napoléon attaqua l'Égypte, sous contrôle ottoman, l'ambassade fut désertée et prêtée aux Anglais (qui pour leur soutien contre Napoléon vont recevoir aussi le cadeau du terrain pour leur ambassade).. Pour apaiser les relations après le conflit, le sultan donna aux Français la résidence d'été de Tarabya, confisquée d'une famille grecque tombée en disgrâce (les Ypsilanti). Il y avait aussi des échanges d'emplacements pour construire les ambassades respectives. Les ressortissants étrangers et leurs bâtiments sont hors de la juridiction locale, sous le régime de capitulation, car la loi ottomane est musulmane, ce qui pose des problèmes. Les ambassadeurs avaient juridiction sur leur nationaux résidant dans l'Empire. C'est donc une forme d'intrusion, mais qui montre le placement géopolitique de l'empire et l'ampleur de son réseau diplomatique.
Comment la France a-t-elle tissé ses liens avec l'Empire ottoman?
La France s'est alliée avec les Ottomans contre les Habsbourg (Espagne et Allemagne), avec un accord entre François 1er et Soliman. De 1768 à 1774 a lieu une guerre entre les Russes et les Ottomans. Elle se termine par le traité de Küçük Kaynarca, qui accroît l'influence russe dans la Crimée et la mer Noire. Leur pouvoir devient direct et plus seulement une question d'influence. C'est la fin de l'hégémonie ottomane dans la mer Noire. La conséquence est l'ouverture du Bosphore aux Européens, une volonté de collaborer avec les puissances européennes pour contraster le pouvoir russe, et un changement d'atmosphère dans la ville : moins d'hostilité à leur égard, plus de dialogue. Les Européens sont plus en sécurité et peuvent aller dans les quartiers musulmans. Au XIXème, les Anglais et les Français se partageaient le marché pour moderniser le pays (infrastructures ferroviaires et portuaires, industrie). La communauté levantine parlait l'italien et la lingua franca (un mélange d'italien, de français et d'arabe) jusqu'en 1840, où la politique internationale plus agressive de Louis Philippe rend le français prééminent. La France est aussi le principal protecteur des catholiques, de par ses relations diplomatiques stables avec l'Empire ottoman. La guerre de Crimée, entre 1853 à 1856, oppose les Anglais, les Français et les Italiens du Piémont alliés des Ottomans aux Russes, véritable menace commune. Les Allemands commencent à exercer une vraie influence seulement lors du règne d'Abdulhamit II (1876-1909)!
Quelle a été l'utilité concrète des bâtiments diplomatiques ?
Elles servaient à héberger pas seulement les ambassadeurs avec leurs familles et d'autres diplomates, mais aussi un cortège de nationaux, y compris les religieuses. Certains des églises et des couvents (comme celui des Capucins et, pour un période, des Franciscains) se trouvaient à l'emplacement de l'ambassade. Les dragomans, les traducteurs en langue ottomane, y avaient aussi leur résidence. Ce sont les jeunes de langue, des Européens ou des Levantins qui viennent étudier la langue et la culture locale, et servent d'interprètes, une fonction vraiment primordiale. Dans certains cas, c'étaient les interprètes les vrais diplomates et les ambassadeurs leurs secrétaires ! Le bâtiment de recherche du Palais de France (IFEA) était celui des dragomans, construit en 1894. Beaucoup de familles d'interprètes étaient très puissantes. Il y avait aussi une imprimerie, un observatoire astronomique et un architecte conservateur qui possédait un bureau dans le Palais de France et occupait une pièce. Au 18ème, la culture des Lumières fait du Palais de France une académie littéraire, scientifique, d'art et d'archéologie. Les Européens étant très sensibles à l'idée d'un retour à un idéal hellénique, l'étude de l'antiquité se mêle aux préoccupations politiques pour l'émancipation des Grecs de l'empire. C'est ici, dans le Palais rebâti en style néo-grec, que l'ambassadeur Choiseul-Gouffier (à Istanbul entre 1784 et 1792), collectionneur et archéologue philhellène, a commencé sa collection, aujourd'hui visible en partie au Louvre. Il a écrit son Voyage pittoresque de la Grèce après son exploration dans la mer Egée en 1776. Il était un peu l'inspirateur de Lord Elgin, ambassadeur anglais qui habitait aussi au Palais de France lors de sa réquisition, et qui est très connu (et à la fois critiqué) pour les marbres du Parthénon au British Museum. Les Grecs ont toujours été les intermédiaires privilégiés dans les relations entre l'Orient et l'Occident de par leur culture liminaire, et aussi car ils possèdent une sorte d'aristocratie (les familles du Phanar, aujourd'hui Fener sur la Corne d'Or), à la différence des ottomans musulmans qui ne reconnaissent pas vraiment une noblesse du sang. Les premiers ambassadeurs ottomans envoyés en Europe étaient souvent de ces familles grecques. L'aristocratie européenne étant chargée des relations diplomatiques, ils dialoguaient avec des codes communs et jouissaient d'une meilleure considération. Aujourd'hui cela peut sembler étonnant qu'un Grec représente les Turcs en tant qu'ambassadeur, mais pour la culture cosmopolite et plurielle ottomane, c'était parfaitement normal!
Quelle est l'ampleur du patrimoine français en Turquie?
La Turquie est le berceau d'un large patrimoine européen, un héritage commun construit depuis le Moyen-Âge et la Renaissance. Au XIXe la France est majoritaire culturellement en Turquie, le patrimoine français est donc très important, notamment à Istanbul où il est présent presque partout. Mais il n'est pas assez exploité, connu, valorisé. Ainsi, Philippe Sénéchal, longtemps directeur des études et de la recherche de l'Institut national d'histoire de l'art, déclarait à propos du palais de Dolmabahçe qu'il est ?une mine et une vitrine pour l'art français et pour le savoir-faire de ses artistes, artisans et restaurateurs?, et qu'il est urgent de s'en occuper. En effet, il possède une collection de mobilier français magnifique mais très peu connue, digne de figurer dans de grands musées. Nous avons pour projet de monter une collaboration et d'organiser des séminaires, des expositions, afin de valoriser ce patrimoine.
Quelles sont les politiques de conservation de ce patrimoine?
Les Etats européens sont responsables de leurs bâtiments, ce qui pose problème car ce ne sont pas des dépenses prioritaires. Si le bâtiment n'a pas de fonction définie, il doit être rendu à la Turquie. Beaucoup sont donc des centres culturels ou de recherche. L'Allemagne utilise aussi sa résidence d'été de façon excellente pour abriter des artistes en résidence, un peu comme la Villa Medici a Rome pour les Français. Mais parfois la fonction est seulement symbolique, voire inexistante. Les ambassades sont une part importante de ce patrimoine commun, qui doit être préservé. L'ambassade d'été d'Italie possède une architecture magnifique, c'est l'un des plus beaux bâtiments, mais elle tombe en ruine et n'a pas de nouvelle fonction. Un chef d'?uvre oublié! La journée du patrimoine est une très bonne chose, et il y a le projet l'an prochain d'ouvrir au public d'autres palais diplomatiques, sur l'exemple donné cette année par la France. Il faut les rendre accessibles, profiter de ce patrimoine incroyable, véritables morceaux d'Histoire, dans les deux sens du terme.
Propos recueillis par Thomas Desset (www.lepetitjournal.com/istanbul) vendredi 17 octobre 2014
Pour aller plus loin: http://levantineheritage.com/pdf/LHF-1st-International-Conference-Nov-2014.pdf































