Édition internationale

ECE EGE - Co-créatrice de la marque de vêtements Dice Kayek

Écrit par Lepetitjournal Istanbul
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 5 janvier 2018

Parmi les créateurs présents à la Fashion Week d'Istanbul cette année, les deux s?urs de la marque Dice Kayek, Ece et Ay?e Ege étaient au rendez-vous. Après un workshop vendredi après-midi, aux côtés de Yalç?n Ayayd?n, avec qui elles se sont associées pour créer Machka, Ece Ege revient sur son parcours et sur la place de la mode aujourd'hui en Turquie

Lepetitjournal.com d'Istanbul : La Fashion Week d'Istanbul vient de se terminer. Est-ce la première fois que vous y assistez ?
Ece Ege :
C'est la deuxième. Pour la première, en 2010, on avait fait une exposition au musée Istanbul Modern. L'exposition s'appelait Istanbul Contrast. On exposait des robes qui n'étaient pas des robes de mode, mais qui racontaient la ville d'Istanbul. J'ai voulu raconter la ville à travers les vêtements. C'était quelque chose de plus poétique, plus emblématique. Ça a beaucoup plu, et maintenant on fait voyager cette exposition dans le monde entier. Ce n'est donc pas vraiment de la mode, même si c'est signé Dice Kayek. Mais c'est quelque chose que j'adore.  Cette année, on a voulu  raconter la vérité sur la mode.

Ece et Ayse Ege, entourant Yalç?n Ayayd?n à l'IFW, vendredi 10 février 2012 (photo MA)

L'image, les défilés, les paillettes, tout ça c'est du pipeau. Finalement l'important c'est de bien produire, avoir un bon design et de façon continue et intemporelle. Il faut exister jusqu'à la mort, et même au-delà de votre mort physique. La marque Christian Dior, qui a commencé dans les années 1950, continue encore aujourd'hui ; c'est devenu une institution. Et pour pouvoir faire ça, il faut des bases. C'est ça que je voulais raconter, surtout aux jeunes. C'est une grande industrie la mode. Après avoir fait des études, tu fais des demandes pour entrer dans une société. Tu commences bas, tu évolues petit à petit. Tu apprends le métier et après tu fais véritablement partie d'une équipe. Des assistants de grands stylistes sont à leur tour devenus grands stylistes.

Vous avez créé votre marque en 1992 à Paris. Pourquoi avoir choisi cette ville ?
J'y ai fait trois ans d'études de mode. Après je ne voulais plus revenir en Turquie, parce que la mode, ça se passe à Paris, pas à Istanbul. Il y a 20 ans, il n'y avait vraiment rien en Turquie à ce niveau. A l'époque mon grand rêve était bien sûr de fonder ma propre marque. Mais je ne voulais pas faire comme tout le monde, je voulais créer quelque chose qui n'existait pas encore sur le marché. J'ai eu l'idée de faire des chemises blanches en popeline. Uniquement cette matière et uniquement cette couleur. On voulait détourner le concept de chemise blanche en quelque chose de différent, de plus noble. On a alors fait des robes de mariée sur le modèle de longues chemises blanches, où on rajoutait des fleurs ou des n?uds, mais toujours dans la même matière. Ça faisait un effet de statue de marbre. On mettait de la crinoline pour faire quelque chose de gonflé. Beaucoup de filles branchées se sont mariées comme ça. Je pense que j'ai apporté quelque chose à la mode à l'époque. Personne ne faisait ça. La chemise blanche c'était un article à mettre avec un costume. Nous, on a cru à une chose, on s'est lancé dedans, mais après certaines marques nous ont piqué l'idée. Comme on n'avait ni les moyens, ni l'intelligence commerciale à l'époque, on n'a pas développé cette idée, qui nous appartient au départ. On a fait quatre ou cinq collections de chemises blanches et les acheteurs ont commencé à nous demander quoi mettre avec. Ils ont voulu qu'on fasse des jupes et des pantalons pour accompagner ces chemises. C'est parti comme ça.

Vous disiez qu'il y a 20 ans, le secteur de la mode n'était pas développé en Turquie. Qu'en est-il aujourd'hui ?
Aujourd'hui c'est plus développé. Avec ma s?ur et Yalç?n Ayayd?n, qui est notre patron ici, on se considère comme des pionniers de la mode turque, même si je déteste parler de "mode turque". Il n'y a pas de mode turque ou de mode française, mais il y a des créateurs turcs, français... En Turquie, tout était impossible il y a vingt ans. Créer une marque turque pour l'exporter dans le monde entier, ce n'était même pas un rêve, c'était impensable. Et aujourd'hui on fait des choses incroyables. Les jeunes ont beaucoup de chance. Si tu veux lancer ta ligne, il y aura toujours quelqu'un pour t'aider.

L'enseignement du stylisme est peut être aussi plus important aujourd'hui en Turquie. Qu'en pensez-vous ?
Oui, mais je ne crois pas à ça. On ne peut pas appprendre la créativité. Aucun système éducatif ne peut te donner l'idée ou la technique de créer. Il y a des gens qui crééent un jour quelque chose qui devient Google ou Facebook et deviennent milliardaires à 23 ans. C'est Dieu qui les a créés ainsi. Tu ne peux pas apprendre à l'école comment être créatif et intelligent. Ca vient de l'univers, ça entre en toi et tu peux l'exploiter. Mais il y a des écoles de mode maintenant, qu'il n'y avait pas il y a 20 ans. Il n'y avait même pas de cours privés. Aujourd'hui il y a Esmod Istanbul (voir notre précédent article), IMA (Istanbul Moda Akademisi). Et puis aussi une association semi-étatique, qui soutient les créateurs turcs et leur permet de faire des défilés incroyables.

Selon vous, est-ce que les créateurs et créatrices turcs ont quelque chose de particulier qui peut faire la différence dans l'environnement concurrentiel qu'est la mode ?
On a une culture très riche au niveau du textile et de l'artisanat. La Turquie, c'était l'Empire Ottoman, c'était Byzance, Selçuk... Énormément  de civilisations ont laissé des héritages sur nos terres. Il faut savoir comment profiter de ces avantages et créer quelque chose d'innovant. La France n'a pas toute cette culture ; elle a toujours été la France, riche et dorée. La Turquie, elle, a toujours été en changement. On a donc maintenant une palette de couleurs très grande. Il faut tirer les avantages de ces richesses naturelles et les développer, les malaxer. En plus, la Turquie a cette image exotique à l'étranger. J'ai l'impression d'avoir plus de choses à raconter que si j'étais purement suédoise par exemple. Ece Ege, après la séance de work shop à l'IFW, vendredi 10 février 2012 (photo MA)

La Turquie est un pays intéressant pour les étrangers et on peut développer notre culture par le design. Par exemple avec le thé, qui est quelque chose de très important chez les Turcs. Tu peux faire un set de thé incroyablement moderne et le vendre à New York chez Barney's ou chez Colette à Paris.

Istanbul accueille aujourd'hui sa sixième édition de la Fashion Week. Est-ce que vous pensez que la ville a vocation à devenir une capitale de la mode au même titre que Paris ou Milan ?
Non je ne crois pas, et je n'y ai jamais cru. Je leur ai d'ailleurs dit au départ de ne pas faire Istanbul Fashion Week mais de faire quelque chose comme Istanbul Fashion Festival. Sur une semaine, faire visiter la ville avec un mélange de gastronomie, de culture et de mode. Pour faire une Fashion Week, il faut de grands designers qui attirent les acheteurs de l'étranger. Il faudrait faire quelque chose de plus moderne, plutôt que les traditionnels défilés. C'est mon idée, il faut quelque chose de plus excitant pour les gens. Les acheteurs et les journalistes sont tellement fatigués de courir d'un continent à l'autre. Aujourd'hui tout le monde fait des Fashion Week, même à Addis Abeba. Pourtant tous les créateurs turcs qui ont un peu de talent et de notoriété ont fondé leur société à l'étranger. Pour les Japonais, c'est pareil. Tout le monde s'est établi à Paris, à Milan, à Londres ou à New York. Là ça a du sens.

Propos recueillis par Margaux Agnès (www.lepetitjournal.com/istanbul) lundi 13 février 2012



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Publié le 13 février 2012, mis à jour le 5 janvier 2018
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