

Nefise Özkal Lorentzen est née à Ankara en 1964 et est une réalisatrice/documentariste turco-norvégienne résidant à Oslo depuis 26 ans. Elle obtient sa licence en sciences politiques de l'université du Bosphore. A la fin de sa licence, elle reçoit une bourse pour étudier en Norvège, où elle effectue un master en médias et communication. Elle décide alors de réunir ses compétences pour devenir documentariste. Nefise Özkal Lorentzen est l'auteure de 10 documentaires, deux séries pour la télévision norvégienne et une série de fiction pour la jeunesse. Ses films sont diffusés dans le monde entier et participent à de nombreux festivals.
Après le 11 septembre 2001, Nefise décide de travailler sur le thème de l'Islam ?"j'ai senti qu'il fallait que je fasse quelque chose", dit-elle ? afin de montrer au public son islam et d'insister sur le caractère individuel et personnel que doit avoir selon elle la religion. "Je veux que mon islam tourne le dos aux fondamentalistes" dit-elle dans le dernier volet de sa trilogie, ManIslam (2014) qui pose la question du bonheur des hommes dans la religion musulmane. C'est un des seuls films documentaires traitant des émotions masculines vis-à-vis de la religion et posant la question de leur bonheur. ManIslam est le dernier volet d'une trilogie commencée en 2008 par Gender me, un documentaire sur le rapport entre homosexualité et islam, et A Balloon for Allah (2011), documentaire quasi-autobiographique sur le féminisme dans la religion musulmane.
"Je dois dire que j'aurais dû faire le dernier volet en premier lieu car je voulais travailler sur les problèmes que rencontrent les hommes depuis longtemps. Quand vous faites un documentaire, vous vous penchez toujours sur les situations de gens qui souffrent et on pense toujours aux femmes, aux homosexuels, aux enfants mais les hommes souffrent aussi", explique Nefise. Lepetitjournal.com d'Istanbul a pu discuter avec la documentariste . Accessible, amicale et passionnée, Nefise Özkal Lorentzen nous parle de son travail avec passion.
Lepetitjournal.com d'Istanbul : A t-il été difficile de rencontrer des hommes qui souhaitaient s'exprimer sur les problèmes et les désaccords qu'ils connaissent dans leurs rapports à la religion ?
Nefise Özkal Lorentzen (à droite, photo personnelle): Non, ce n'est pas difficile de trouver des personnes qui veulent s'exprimer. Premièrement je dispose d'un réseau de contacts international, ce qui facilite les recherches. Ensuite, il y a beaucoup d'individus qui font un travail formidable dans l'ombre avec une vraie volonté de changement. Personne ne s'intéresse à eux la plupart du temps, alors qu'ils ne demandent qu'à s'exprimer.
Dans la présentation de Manislam, vous dites vouloir comprendre ce que signifie d'être un homme dans la culture musulmane, avez-vous finalement réussi à répondre à cette question ?
J'ai appris beaucoup. J'ai voyagé dans cinq pays pour faire ce film. J'ai rencontré ces hommes et j'ai essayé de faire de mon mieux pour transmettre leurs visions. Et ils ont tous la même vision en fait : ils veulent l'égalité. Ils ont compris que sans égalité, il ne pouvait pas y avoir de bonheur dans une société. Quand vous excluez les femmes, les enfants, les homosexuels ou toute autre communauté, vous ne pouvez pas bâtir une société qui fonctionne, émotionnellement et physiquement.
Avez vous ressenti des différences de perception de la religion à travers les différents pays, individus, que vous avez rencontrés ? La perception qu'ils se font de l'islam dépend t-elle de leurs origines sociales, géographiques, de leur vécu personnel ?
Vous pouvez en effet voir les différences culturelles dans ces pays : leur façon de voir l'islam, d'appréhender la question des genres, est différente. Mais c'est aussi tout le problème de l'interprétation. Ce que j'ai pu observer personnellement est que la génération des jeunes hommes dans tous ces pays partage une seule et même vision : une nouvelle interprétation de l'islam en faveur de l'égalité des hommes, des femmes, des enfants et des homosexuels. Ils sont aussi à la recherche de justice à travers la religion et en dépassant les mauvaises interprétations. L'islam en Arabie Saoudite n'est pas l'islam. Ce qu'il se passe en Irak en ce moment-même avec les islamistes ce n'est pas l'islam non plus, en aucune façon. Ce sont juste des fous. Leur vision de la religion et la mienne ne sont en aucune mesure comparable.
Comment expliquez vous cette dérive extrémiste ? Comment est-ce que des hommes peuvent arriver à cette interprétation aussi extrême du Coran ?
L'extrémisme est partout. Il existe chez les chrétiens, chez les juifs... C'est une façon de contrôler la société. L'extrémisme religieux est une recherche du pouvoir. Il existe un lien entre la recherche de pouvoir et l'Homme. En même temps, nous vivons dans une structure politique où les divisions ont une place prépondérante et où des groupes entiers se sentent exclus, se sentent sans pouvoir. Ce sentiment d'exclusion et d'impuissance peut conduire à expliquer certains de ces comportements. Les islamistes ne sont pas des gens qui ont lu le Coran un jour, et qui sont devenus islamistes. C'est un long processus social.

J'avais effectivement beaucoup d'autres profils intéressants dans d'autres pays aussi. Mais j'ai choisi ces quatre hommes pour les actions qu'ils menaient et surtout pour le fait qu'on ne parle pas d'eux dans les médias occidentaux. Avez-vous déjà entendu parler de ?hsan Eliaç?k (photo de droite) et de comment il interprète l'islam ? Il est juste fascinant. Avez-vous entendu parler de cet homme au Bangladesh qui va de village en village avec un jeu pour éduquer les villageois contre le mariage des mineurs ? De même pour le jeune Indonésien qui organise des manifestations en mini jupe contre le viol. Vous n'entendez rien de tout cela dans les médias occidentaux. Tout ce qu'on entend, c'est ce par quoi je commence mon documentaire, cet homme extrémiste au Pakistan. Il y a beaucoup d'hommes comme lui et les médias ne font que répéter ce genre de discours. Ce qui conduit à véhiculer les clichés alors que l'on ne montre pas ces hommes et ces femmes qui cherchent à réformer l'islam.
Dans Manislam, vous parlez de ?hsan Eliaç?k, un Turc membre fondateur du mouvement des musulmans anticapitalistes. Que pensez-vous de ce mouvement hors du commun?
Je pense qu'ils font un travail formidable. Ce mouvement a aussi réussi à regrouper des athées, des chrétiens. Ils aident les enfants des rues, les prostituées, les migrants africains. Mais surtout, ils véhiculent une interprétation vraiment moderne de l'islam.
La trilogie est désormais bouclée, que retenez-vous de ce travail ?
Je retiens avant tout que la chose la plus importante est de créer un état séculier qui respecte les croyances de chacun avec un droit laïque. Il ne faut plus de lois religieuses. Nous devons nous rappeler que la chose la plus importante est la justice. Il faut créer une société juste. La dernière chose est l'interprétation : il faut réinterpréter et réformer l'islam. Il est très important que les individus puissent pratiquer leurs croyances dans leur vie privée.
Pensez-vous que cela soit possible ?
Bien sûr que cela est possible et cela a même déjà commencé. Regardez le film et vous verrez comment ces hommes s'y prennent et avec quels résultats.
Quels sont vos projets pour l'avenir?
J'ai plusieurs idées, je dois faire le tri et choisir celles que je vais réaliser. Et puis Manislam va être diffusé dans plusieurs festivals. Nous avons candidaté pour le festival IFTA, j'espère que nous pourrons y participer.
MANISLAM -Trailer (A documentary about Islam and masculinity) from nefise øzkal lorentzen on Vimeo.
Propos recueillis par Sidonie Hadoux (www.lepetitjournal.com/Istanbul) mercredi 9 juillet 2014.
Vous pouvez acheter les deux premiers volets de la trilogie en ligne sur ce site.





























