Édition internationale

YALIM ERALP – “La Turquie n’aurait pas dû se mêler des affaires arabes”

Écrit par Lepetitjournal Istanbul
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 8 février 2018

Vendredi 22 janvier, l’Association franco-turque d’ingénieurs (AFTI) a invité l’ancien ambassadeur Yalım Eralp pour animer une conférence autour de la question de la politique étrangère turque. Lepetitjournal.com d’Istanbul est allé écouter les analyses et prévisions de ce diplomate de renom.

“Pour moi, c’est un privilège de parler devant vous de la politique étrangère de la Turquie, mais aussi un défi. Existe-t-il vraiment une politique étrangère turque ?” Yalım Eralp (photo AJ) a officié au ministère des Affaires étrangères en tant qu’ambassadeur et diplomate, aux Etats-Unis, en Grèce, en Belgique… La politique étrangère, il la manie depuis près de quarante ans. Aujourd’hui, il dresse un bilan pessimiste des dernières orientations prises par le gouvernement AKP (Parti de la justice et du développement), au pouvoir depuis 2002.

“La démocratie en 2004 se portait mieux qu’actuellement”

“En politique étrangère, il faut savoir que si l’on commet une erreur, il est presque impossible de la réparer, explique-t-il. En quinze ans, la place de la Turquie dans les relations internationales a changé du tout au tout, mais pas pour le meilleur. La démocratie en 2004 se portait mieux qu’actuellement.” Selon Yalım Eralp, la communauté internationale a été prise de court par le tournant subi par la politique intérieure et extérieure turque en 2004 : “Même Jacques Chirac s’est montré agréablement surpris de la rapidité des réformes du gouvernement entre 2002 et 2004.”

En effet, pendant ses premières années au pouvoir, le gouvernement AKP s’est plié aux exigences du processus d’adhésion à l’Union européenne. En 2004 notamment, la Turquie et la République turque de Chypre du Nord ont soutenu le Plan Annan – plan de réunification de l’île proposé par l’ONU. Toutefois, selon Yalım Eralp, “le gouvernement était plus intéressé par le processus d’adhésion que par l’adhésion en elle-même.” Le 17 décembre 2004, l’Union européenne s’est en effet déclarée favorable à l’ouverture des négociations en vue d’une adhésion, mais depuis, la vague de réformes du gouvernement en accord avec les critères de Copenhague (l’ensemble des conditions pour adhérer à l’Union européenne) s’est tarie.

Une politique "idéologique"

En quelques années, la position diplomatique de la Turquie a radicalement changé. Le pays jouait un rôle de médiateur dans une région au contexte géopolitique complexe. “La première règle que l’on m’a apprise en entrant dans le jeu diplomatique, c’était de ne jamais se mêler des affaires interarabes, explique l’ambassadeur. Ce gouvernement a fait tout le contraire.”

Le pays est en conflit diplomatique avec pas moins de huit pays proches, dont l’Arménie, l’Iran, la Libye ou encore l’Egypte. “La situation est loin de s’améliorer puisque les relations se détériorent rapidement avec la Grèce, et ne parlons même pas de la Russie” précise Yalım Eralp.

Pour l’ancien ambassadeur, cette détérioration diplomatique est due en large partie à la situation interne du pays. “Si un pays commence à avoir de graves problèmes internes, comme c’est le cas en Turquie avec la question kurde, il est presque impossible de maintenir une politique extérieure saine”, analyse l’ancien diplomate.

A cela s’ajoute un autre facteur déterminant à l’échec d’une politique extérieure selon Yalım Eralp : l’idéologie. “Si en plus, une politique étrangère est basée sur une idéologie, elle n’a aucune chance de succès. Les mandats présidentiels de George Bush Jr. sont une illustration parfaite de cette théorie. Sa politique au Moyen-Orient a été un échec retentissant, il n’a pas obtenu les alliés sur lesquels il pensait compter, comme la France par exemple, en partie parce qu’il basait sa politique sur une idéologie religieuse. Erdoǧan prend la même voie.”

"Etat kurde" et terrorisme islamiste

La Turquie est un pays clé dans le jeu démocratique mondial. Son implication dans le conflit israélo-palestinien, les bouleversements exceptionnels dans les pays musulmans après les printemps arabes (ou les “chaos arabes” d’après l’ambassadeur) et la naissance du groupe Etat islamique en Syrie et en Irak n’ont fait qu’accentuer son rôle primordial dans la région. A la question “Comment voyez-vous le Moyen-Orient dans 20 ans ?”, l’ancien ambassadeur répond sans hésiter : “Il est certain qu’il existera un Etat kurde.”

La deuxième clé essentielle pour débloquer la question kurde est la Syrie, selon l’ambassadeur. La situation actuelle rend impossible toutes négociations diplomatiques cohérentes. Le vice-président américain, Joe Biden, qui a rencontré le Premier ministre turc à Istanbul samedi dernier, a d’ailleurs qualifié le PKK (le Parti des travailleurs kurdes) d’organisation terroriste “purement et simplement”, et a suggéré qu’il représentait une menace pour la sécurité nationale turque “au même titre que l’Etat islamique”, comme le rapporte le quotidien Hürryiet.

Cependant, Yalım Eralp prévoit une profonde restructuration de la situation pour les années à venir : “Bachar Al-Assad ne pourra pas continuer de la sorte indéfiniment. La Russie lui a déjà proposé l’asile politique en vue des élections qui auront lieu dans 18 mois, même s’il ne plie pas à ce moment, il ne pourra pas se maintenir indéfiniment.”

Selon Yalım Eralp, deux possibilités s’ouvriront alors : la mise en place d’une transition démocratique influencée par la Russie et les Etats-Unis qui chasserait Assad du pouvoir, ou bien la création d’un Etat chaotique, aux prises avec l’organisation Etat islamique. “On ne peut pas soutenir Assad. Trop de sang a coulé, analyse Yalım Eralp. Seulement, l’autre problème de taille auquel le pays sera confronté, c’est le terrorisme. Quoiqu’on en dise, il est impossible de le vaincre. Même si l’on parvenait à venir à bout de l’Etat islamique, il resterait Al Qaïda, ou une autre organisation fanatique apparaîtrait. La façon la plus probable que le pays se sorte de cette crise serait de mettre un général à sa tête, le temps d’une transition démocratique”, avance-t-il.

La Turquie dans l’impasse ?

Prise en étau entre la question kurde, les nombreuses altercations diplomatiques avec les pays voisins, la perte de son rôle de médiateur, et la crise des réfugiés, l’avenir de la politique étrangère turque est dans une impasse, selon lui. Pour en sortir, Yalım Eralp ne voit qu’une solution : “changer radicalement l’idéologie religieuse du gouvernement.” Selon ses dires, la Turquie ne peut pas se présenter comme le garant de tous les musulmans dans le monde – elle n’aurait pas dû “se mêler des affaires arabes ”. “La seule idéologie qu’un pays doit avoir, c’est celle de son intérêt national”, conclut-il.

Aline Joubert (www.lepetitjournal.com/istanbul) lundi 25 janvier 2016

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Publié le 24 janvier 2016, mis à jour le 8 février 2018
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