

Ce vendredi, le pape François doit entamer sa visite de trois jours en Turquie. Il devrait en profiter pour lancer à toute la région un plaidoyer pour la paix et la coexistence entre les religions. Une coexistence difficile pour la très ancienne communauté grecque orthodoxe (les ?Rums?) d'Istanbul. Le patriarcat ?cuménique de Constantinople y est installé depuis 1.700 ans, et la rencontre entre le patriarche Bartholoméos 1er et François sera un moment fort. Le père Dositheos Anagnostopoulos, porte-parole du patriarche, revient sur le passé et le présent de cette communauté ? devenue minorité parmi les minorités ? et sur la visite du pape.
Lepetitjournal.com d'Istanbul : A qui fait-on référence lorsqu'on parle des Rums et de la communauté rum en Turquie?
Dositheos Anagnostopoulos (photo AA): Quand on parle de la ?communauté rum? en Turquie, on parle d'un groupe venu du sud de la Grèce pour fonder ici une colonie, à l'époque byzantine et même avant, en 660-685 avant J.-C. Puis les Romains arrivent, l'Empire romain est fondé, son centre passe de Rome à Istanbul et l'ère chrétienne commence en 326 après J.-C. La ville qu'ils appelaient Constantinople, à l'époque, était une ville cosmopolite : des Grecs, des Macédoniens, des Arabes, des catholiques, des juifs, des Génois, des Vénitiens, etc. Après la conquête de Constantinople en 1453, la population rum connaît une forte régression. Mais le sultan Fatih Mehmet, pour ne pas bouleverser la situation culturelle de la ville, fait venir à Istanbul des familles rums de Grèce, des îles égéennes et même de Cappadoce, de sorte que la communauté s'agrandit. Tant et si bien qu'à l'époque du Tanzimat ? dans les années 1850 ? les Rums orthodoxes représentent une communauté de 200 à 250.000 personnes. A la fondation de la République, en 1923, près de la moitié de la population d'Istanbul est arménienne, juive ou rum, tandis que l'autre moitié était musulmane. (?)
En 1959, au moment où je terminais le lycée, la population d'Istanbul était de 1,2 million d'habitants, dont 110.000 Rums, 100.000 Arméniens, 60.000 juifs et 25-30.000 orthodoxes de langues arabe ou syriaque. Ne l'oublions pas : un tiers de la population stambouliote de l'époque était donc non-musulmane. Après 1959, la question chypriote prend de l'importance et la société turque devient de plus en plus nationaliste. En conséquence, des pressions de plus en plus fortes s'exercent sur les minorités, notamment sur les Rums en raison de Chypre. Cela durera jusqu'aux années 1980.
Qu'en est-il aujourd'hui ?
Aujourd'hui, Istanbul compte environ 20 millions d'habitants dont seulement 3.000 Rums, 60.000 Arméniens, 18.000 juifs, et un nombre inconnu de Syriaques (environ 20.000 selon leurs représentants). Ainsi, 0,5% de la population stambouliote est aujourd'hui non-musulmane, contre 30% il y a 60 ans. Les Rums d'aujourd'hui sont les descendants des premiers Grecs mais aussi de ceux qui sont venus de Grèce, des Balkans, de Cappadoce, etc. Mais il y a aussi des orthodoxes arabes en Turquie, dont l'ancien centre était à Antioche. Beaucoup vivent désormais ici, ils prient dans les mêmes églises que nous. La République les considère comme des Rums orthodoxes, alors même qu'ils sont arabes. Ils sont environ 5.000. ?Officiellement?, il y a donc 8.000 Rums orthodoxes en Turquie.
Quand et comment le Patriarcat de Constantinople a-t-il été fondé ?
Saint-André, l'un des apôtres de Jésus Christ, arrive à Istanbul en 38-39 et commence à propager le christianisme. Une communauté se forme. On ne sait pas où exactement mais on devine que cela se passait entre Be?ikta? et Arnavutköy. Le christianisme se propage et notre patriarche actuel est le 260ème patriarche depuis Saint-André. Mais la fondation officielle du Patriarcat remonte à la venue de Constantin, qui fait de Byzance sa capitale. Il y a donc un Patriarcat à Istanbul depuis 326 et Sainte-Sophie (pas celle qu'on connaît aujourd'hui mais la précédente) est fondée à cette époque. Le christianisme devient la religion officielle de l'Empire. Depuis 326, le Patriarcat est installé à Istanbul. Autrefois, il était situé entre l'actuelle Sainte-Sophie et Sainte-Irène. Le bâtiment n'existe plus, il a été détruit à la conquête de la ville. Depuis 1600, le patriarcat se trouve à son adresse actuelle à Fener. On parle d'une Histoire à Istanbul de 1700 ans, donc de la plus ancienne institution religieuse qui existe en Turquie.
Au sein de la communauté rum d'aujourd'hui, à quel point la religion joue-t-elle un rôle fédérateur?
Depuis 1453, c'est vraiment le patriarcat qui lie les Rums d'Istanbul. Cependant, les médias turcs ont pris l'habitude de dire que le patriarche n'est aujourd'hui responsable que de 3.000 personnes, alors que c'est faux. Il y a 58 ou 59 métropolites, ou diocèses, dans le monde qui sont liés à ce Patriarcat. Le patriarche de Constantinople est le chef de tous ces chrétiens orthodoxes et du Saint-Synode, ce qui représente environ huit millions de personnes. Par ailleurs, le patriarche est aussi le dirigeant spirituel de tous les orthodoxes du monde, pas administrativement mais spirituellement. On dit en latin "primus inter pares", le premier parmi tous les métropolites égaux par ailleurs. Il n'est pas comme le pape, qui est le seul chef de tous les catholiques. Mais du point de vue du respect, le patriarche de Constantinople est le premier parmi ses pairs.
Vous faites ici allusion à la particularité ?cuménique du Patriarcat, mais les autorités turques vous refusent ce titre et vous considèrent comme une Eglise locale, n'est-ce pas ?
Le mot "?cuménique" est problématique, en effet. Après la fondation de la République, Mustafa Kemal Atatürk a amené la laïcité. Cela ne veut pas dire que l'État turc était contre la religion, mais c'est ainsi que cela a été compris. Dans les années 1920-1930, par crainte que les "étrangers" ne se mêlent des affaires de la Turquie, on a maintenu une pression sur les Eglises ? orthodoxe, catholique, protestante. On a refusé au Patriarcat le titre "?cuménique" en arguant que le patriarche n'était que le chef des orthodoxes de Turquie. Or le mot "?cuménique" n'a aucune signification politique, il porte uniquement une signification religieuse, spirituelle. Nous avons essayé de l'expliquer, en vain. Cependant, ces dernières années, la situation a changé. Je suis revenu en Turquie en 2003, et à l'époque, le fait d'utiliser le mot "?cuménique" posait forcément des problèmes. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Il arrive même que j'envoie des communiqués de presse aux médias turcs sans que personne ne dise quoi que ce soit au mot "?cuménique". Mais officiellement, rien n'a changé. Quand nous envoyons une lettre à Ankara, nous écrivons "Patriarcat rum de Constantinople" et non "Patriarcat ?cuménique".
Les pressions et les principaux problèmes de votre communauté sont arrivés avec la République. Y a-t-il un anti-républicanisme chez les Rums de Turquie?
Non, car notre position n'a rien de politique. Mais il y a une raison derrière cette accusation : en 1453, quand Fatih Sultan Mehmet conquiert Istanbul, le patriarche est accepté et on lui donne une autre mission, au-delà de sa fonction religieuse. Le sultan le fait "millet ba??", c'est-à-dire chef et responsable des orthodoxes, des chrétiens rums aux yeux du sultan. On lui donne un rôle politique qui n'existait pas dans l'Eglise. Ce rôle nouveau a fait nos malheurs. Certes, il n'y avait pas tant de pressions à l'époque ottomane, mais s'il s'était passé quoi que ce soit chez les Rums contre le sultan, alors le patriarche l'aurait payé de sa vie. En 1821, quand il y a eu une insurrection dans le Péloponnèse, le patriarche Grégoire V a d'ailleurs été pendu ! Le sultan voyait donc le patriarche comme le chef de tous les Rums et comme responsable face à lui. Donc au début de la République, les patriarches et les Eglises ont été vus comme liés au sultan, comme des monarchistes qui ne pouvaient pas être républicains, alors que ce n'est pas le cas ! De plus, à la fin de la Première Guerre mondiale, quand les Français, les Britanniques, les Italiens et les Grecs se sont partagés Istanbul, ils venaient au patriarcat. Les Kémalistes ont donc commencé à considérer ce patriarcat comme un centre "anti-turc", ce qui n'est pas vrai non plus.
Aujourd'hui, quelles sont vos relations avec le gouvernement?
Nos relations avec le gouvernement turc étaient bonnes à l'époque du Premier ministre Adnan Menderes, entre 1950 et 1955. Après 1955, les relations se sont refroidies. Ensuite, le patriarcat a toujours été vu comme une institution étrangère et aujourd'hui encore, quand nous écrivons aux autorités, nos lettres sont transmises au ministère des Affaires étrangères à Ankara! Les minorités sont vues comme des étrangers ? juifs et arméniens compris ? alors que nous sommes tous citoyens turcs, que nous payons nos impôts et que nous faisons notre service militaire. C'est une situation un peu schizophrénique.

Bartholoméos 1er, 260ème patriarche, photographié en 2010.
Mais il y a eu des améliorations ?
L'AKP - Parti de la justice et du développement - est plus sensible à nos problèmes que ses prédécesseurs et a établi un dialogue avec nous. Donc les problèmes ont commencé à être résolus. Cela a permis la restitution des biens des fondations pieuses qui avaient été confisqués. C'est très important pour nous car nous ne recevons aucun financement de l'État et nous avons besoin de revenus. Le Président actuel, Recep Tayyip Erdo?an, nous témoigne du respect : il rencontre le patriarche à Ankara. Mais cela ne veut pas dire que tous les problèmes sont résolus, à commencer par le plus important d'entre eux : la réouverture du séminaire de Halki (sur l'île de Heybeliada, en mer de Marmara). Nous avons besoin de former des prêtres. Nous avons donc besoin de la réouverture de cette école et malheureusement, cela n'est toujours pas le cas.
Ankara continue en effet de marchander avec Athènes les droits des Grecs orthodoxes de Turquie contre ceux de la minorité turcophone musulmane en Grèce. Vous considérez-vous victimes d'un "chantage" au nom du principe de réciprocité ?
Un chantage, oui. Le gouvernement turc dit qu'il faudrait que la Grèce construise une mosquée à Athènes pour rouvrir le séminaire de Halki. Personnellement, je pense que la comparaison établie par le traité de Lausanne concerne les Rums d'Istanbul et les musulmans de Thrace, pas ceux d'Athènes. Suivant ce raisonnement, si une mosquée doit être construite à Athènes, il faudra alors construire une église à Ankara. Ceci dit, nous soutenons la construction d'une mosquée à Athènes, le patriarche l'a dit et redit. Mais le patriarche ne peut pas donner d'ordre de construire cette mosquée!
Ensuite, les musulmans de Thrace occidentale ont deux muftis principaux (religieux musulmans sunnites qui sont des interprètes de la loi musulmane), lesquels sont nommés par le gouvernement grec. Ankara dit que la Grèce est un pays chrétien et qu'elle ne peut donc pas nommer des muftis, que c'est à la communauté de les choisir. Mais dans l'islam, partout dans le monde, les musulmans ne choisissent pas leurs muftis car ils sont toujours nommés par les autorités suprêmes - en Turquie, ils sont nommés par la Direction des affaires religieuses, qui dépend du Premier ministre. C'est la même chose en Grèce, il n'y a donc pas matière à comparaison ici.
Le séminaire de Heybeliada fonctionnait sous l'Empire ottoman et nous souhaitons qu'il continue de fonctionner dans le cadre de la législation turque. C'est tout ce que nous voulons. On nous dit qu'il n'y a aucun problème juridique, que le séminaire peut rouvrir, mais que la Grèce doit faire un pas. Ce n'est pas juste.
Les Turcs de Thrace ont ouvert deux procès auprès de la CEDH (Cour européenne des droits de l'Homme). Ce n'est pas le cas des Rums de Turquie, pourquoi ?
Je ne suis pas juriste mais ce que je sais, c'est qu'on pourrait s'opposer à une décision de justice. Mais là, il n'y a pas de décision de justice sur l'école ; elle a été fermée du jour au lendemain sur ordre d'Ankara, c'est une décision administrative. Certains nous disent que la Cour constitutionnelle a confirmé en 1972 cette fermeture, mais je ne sais pas si c'est vrai.
Par ailleurs, le patriarche et les membres du synode ne veulent pas de confrontation. Notre position est de dire : puisqu'on nous assure que le séminaire peut rouvrir du jour au lendemain, alors faisons cela de manière "amicale". Mais si cela continue ainsi, alors nous serons obligés de nous tourner vers la CEDH.
En pratique, ce sont donc surtout les Etats-Unis et l'Union européenne qui vous défendent haut et fort, tandis que vous préférez adopter un profil bas en Turquie?
Pas tout à fait. Le patriarche dit la même chose aux responsables étrangers qu'il rencontre, qu'aux responsables turcs à Ankara. Par exemple, lors de la cérémonie de départ de l'ancien Président Abdullah Gül, le patriarche a soulevé une nouvelle fois la question. Personne ne peut dire que le patriarche fait de la politique dans le dos des autorités turques. Nous disons la même chose à tous.
Le patriarche dit et répète également que cette institution (le Patriarcat) est présente à Istanbul depuis 1.700 ans et qu'elle ne sera jamais transférée ailleurs.
Cependant, le patriarcat n'a aucune personnalité juridique. Concrètement, qu'est-ce que cela signifie ?
Que si demain, la République de Turquie refuse de reconnaître le patriarche, alors il n'y aura rien à faire. Le patriarche est "toléré". Selon les lois turques, nous ne sommes pas une institution, nous n'existons pas. Par exemple, si un procès doit être ouvert contre le patriarcat, alors il s'ouvrira contre le patriarche lui-même car le patriarcat n'a pas de personnalité juridique. D'un côté, on ne nous reconnaît pas ; d'un autre, on nous témoigne de l'amitié.
Quelle importance accordez-vous à la venue du pape François? Quels sujets seront abordés par le patriarche et le pape lors de leur rencontre?
Avec le pape, nous parlerons des droits des chrétiens en Turquie, de leurs droits humains et religieux, et le sujet du séminaire sera abordé. Ensuite, nous parlerons de la disparition du christianisme en Irak et en Syrie, où les chrétiens fuient, sont tués ? deux de nos prêtres sont d'ailleurs retenus en Syrie sans qu'on sache rien de leur situation. Enfin, le pape et le patriarche parleront du rapprochement et de la réunion future des deux grandes Eglises, catholique et orthodoxe. Un problème ?éternel?? Depuis 1964 et la rencontre à Jérusalem d'un pape et d'un patriarche, le dialogue est établi et il continue. C'est un long processus mais beaucoup de chemin a déjà été parcouru.
Propos recueillis par Anne Andlauer (www.lepetitjournal.com/istanbul) vendredi 28 novembre 2014
Retrouver ici le programme détaillé de la visite du Pape François en Turquie.































