Édition internationale

TROIS SPÉCIALISTES RÉPONDENT – Qu'attendre de la visite de François Hollande en Turquie ?

Écrit par Lepetitjournal Istanbul
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 8 février 2018

Le Président de la République française, François Hollande, est en visite d’Etat en Turquie aujourd'hui et demain*, à l’invitation de son homologue, Abdullah Gül. Sept ministres l'accompagnent, parmi lesquels Laurent Fabius (Affaires étrangères), Arnaud Montebourg (Redressement productif) et Jean-Yves Le Drian (Défense). Ce déplacement revêt une importance particulière puisqu'il s'agit de la première visite d'Etat d'un président français en Turquie depuis 22 ans. Quels sont les enjeux de cette visite ? Qu'en attend-on côté français et côté turc ? Dans le contexte politique actuel en Turquie, s'annonce-t-elle délicate pour le président français ? Que peut-elle apporter aux relations bilatérales ? Lepetitjournal.com d'Istanbul a interrogé trois bons connaisseurs de la Turquie et des relations franco-turques.

Jean Marcou, directeur des Relations internationales à Institut d'études politiques de Grenoble

“Il s'agit d'une vieille affaire, car aucun président français n'est véritablement venu depuis 22 ans en Turquie. Il s'agissait alors de François Mitterrand, venu entre autres pour signer la convention créant l'Université de Galatasaray, à une époque où les relations franco-turques étaient nettement meilleures qu'elles ne le sont aujourd'hui, la France apparaissant comme l'un des principaux soutiens de la candidature turque à l'Union européenne. On parlait alors moins des Arméniens que des Kurdes, eu égard au soutien que l'épouse du président leur apportait et c'était là la principale crainte de nos diplomates lors de cette visite.

Quand je dis qu'aucun président n'est venu depuis 22 ans, ce n'est pas exact, car Nicolas Sarkozy a passé quelques heures en Turquie en février 2011, mais en tant que président du G20 : un stop-over qui avait laissé le souvenir d'un affront aux Turcs et en particulier Recep Tayyip Erdoğan, qui avait déclaré que cette visite n'était "pas à la hauteur des relations franco-turques". Donc il est probable que le président Hollande aura beaucoup à faire pour rattraper le coup et que les Turcs attendent beaucoup de cette visite, plusieurs fois reportée.

Sur le plan bilatéral, il y a de nombreux sujets : échanges économiques, échanges culturels, rétablissement de relations militaires normales, la crise syrienne... avec des points de perturbation possibles. Le dossier arménien toujours, les dossiers judiciaires en cours – Pınar Selek, Sevil Sevimli – et surtout l'enquête sur l'assassinat des trois Kurdes à Paris, où les derniers rebondissements accréditeraient une implication du MIT (services de renseignement turcs), ce que ce dernier a démenti néanmoins.

Sur le plan européen, la Turquie compte beaucoup – trop peut-être – sur le changement de présidence en France pour sortir sa candidature de l'ornière, et notamment, pour un soutien de l'ouverture de nouveaux chapitres, après le soutien pour l'ouverture laborieuse du 22ème chapitre.

Depuis la fin de la présidence Sarkozy, les relations franco-turques se sont améliorées – elles ne pouvaient pas être plus bas – mais elles n'ont pas retrouvé leur lustre d'antan. En un sens, c'est surtout l'amélioration de la confiance mutuelle, en évitant des chausse-trappes toujours présents, qui est attendue. Mais dans le contexte politique actuel, ce sera difficile.”

 

Bahadır Kaleağası, coordinateur international et représentant auprès de l'UE de la TÜSIAD (Association des hommes d'affaires et industriels de Turquie), président de l'Institut du Bosphore

“Cette visite a certes une importance symbolique, mais elle doit surtout permettre d'apporter de l'énergie, du “concret” aux relations bilatérales au plus haut niveau des deux Etats. Il faut inciter la Turquie à avancer sur tous les plans, par la voie de l'intégration à l'Union européenne. C'est dans l'intérêt de la Turquie mais aussi de la France. Il s'agit de transformer la Turquie en une meilleure démocratie, une meilleure économie, une meilleure société. Il serait donc important que le président Hollande réaffirme l'engagement de la France vers l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne.

D'un autre côté, il faut que François Hollande dise clairement, dans les yeux de ses interlocuteurs turcs, quels sont les déficits de la Turquie pour atteindre cet objectif. La Turquie doit s'engager dans des réformes économiques et démocratiques beaucoup plus approfondies et accélérées. Le président Hollande est parmi les mieux placés en Europe pour faire passer ce message. Avant le quinquennat de Nicolas Sarkozy, la France jouissait en Turquie d'une image supérieure à celle de presque tous les autres pays, avec évidemment des corollaires très positifs sur les relations économiques, culturelles, sociales entre les deux pays. Beaucoup de dégâts ont été faits pendant la période précédente, il y a eu beaucoup de pertes économiques. Désormais, l'heure est au redressement des relations (les exportateurs français ne sont que les huitièmes fournisseurs de la Turquie et leurs parts de marché y ont chuté de 6 % à 3 % entre 2009 et 2012, ndlr).

Il faut mettre en exergue auprès des opinions publiques des deux pays que plus de relations franco-turques signifie plus de croissance économique, et plus d'emplois pour tous. La Turquie, s'adaptant aux normes européennes, doit faire des investissements dans de nombreux domaines. Tout cela représente des marchés de plusieurs dizaines de milliards d'euros dans des secteurs dans lesquels les entreprises françaises figurent parmi les plus compétitives d'Europe et du monde. Par exemple, l'environnement : renouvellement des eaux, des déchets...

Dire, comme certains le font, que François Hollande a tort de venir en Turquie après les événements de Gezi ou l'enquête anti-corruption en cours ne relève pas d'une approche constructive. Gezi a été un mouvement de jeunesse sans comparaison avec ce qui s'est passé au Caire ou à Athènes, par exemple. C'était un mouvement très créateur, post-moderne, une contribution à l'évolution de la démocratie de la part d'une société jeune, à Istanbul et ailleurs. Pourquoi le président d'un pays qui a connu Mai 68, qui se réclame d'une certaine tradition depuis Jean Jaurès, devrait-il se sentir mal à l'aise en Turquie ? Au contraire, il apporte avec lui le message d'une France de la démocratie, du développement économique et de l'intégration européenne. Ce sont des messages à faire passer à la Turquie, tout en se gardant de toute approche orientaliste, que la Turquie n'admettrait pas. Il faut être clair avec les Turcs, et toujours souligner l'objectif de l'intégration à l'UE, sans taire les problèmes comme la corruption, l'Etat de droit... autant de domaines dans lesquels la Turquie a encore beaucoup de chemin à faire. Mais si l'on veut des résultats concrets, il faut s'engager auprès de la Turquie, et non se désengager.”


Ali Kazancıgil, politologue (installé en France), ancien directeur des programmes des sciences sociales de l'Unesco

“François Hollande arrive à un moment où le Premier ministre Erdoğan déconstruit ce qu'il reste de l'Etat de droit en Turquie. Sa venue est donc un peu délicate et Hollande sera certainement plus heureux de se faire photographier avec son homologue, Abdullah Gül, qu'avec le Premier ministre. Ceci étant, la Turquie reste un partenaire – Erdoğan était encore reçu à Bruxelles le 21 janvier. Et François Hollande ne pouvait évidemment pas se permettre d'annuler cette visite, surtout après la phase sarkozyste qui a bien abîmé les relations bilatérales, et surtout après 22 ans sans président français en visite d'Etat en Turquie. Même le prédécesseur de Nicolas Sarkozy, Jacques Chirac – pourtant considéré comme un “ami” de la Turquie – ne s'y était pas rendu. On avait l'impression que la diplomatie française donnait moins d'importance à la Turquie à l'époque...

La crise que traverse actuellement la Turquie reste exempte de violence. Il y a une tentative de soumettre la justice au pouvoir politique mais il n'y a pas de quoi, dans l'immédiat, interrompre ou dégrader les relations bilatérales. François Hollande a même fait récemment un petit geste en acceptant d'ouvrir un des cinq chapitres des négociations d'adhésion à l'UE bloqués par Sarkozy. Hollande aurait dû, je pense, lever le veto sur les cinq chapitres car le motif du veto tel que présenté par Sarkozy était absurde : les chapitres en question avaient trait à l'adhésion ! Or, il est bien question de négociations d'adhésion ! Hollande aurait donc pu faire un geste un peu plus ample, même si ce n'est pas dans son tempérament... Mais François Hollande, comme sur beaucoup de sujets de politique intérieure d'ailleurs, ne formule pas d'opinion claire concernant l'adhésion de la Turquie à l'UE. Je ne pense même pas qu'on puisse dire que François Hollande a une opinion précise sur la question.

Au cours de sa visite, les relations économiques seront bien sûr au premier plan avec la signature de contrats et la confirmation d'un consortium franco-japonais pour construire la deuxième centrale nucléaire turque à Sinop. Une bonne nouvelle pour la France, une catastrophe pour la Turquie après Fukushima, à mon avis... Ces sujets économiques sont a priori ceux qui intéressent le plus François Hollande. Sur les sujets “pièges”, comme la question arménienne, il risque d'être très discret. Il a toutefois prévu une visite avec la veuve de Hrant Dink. C'est un message adressé à la communauté arménienne et par ailleurs, cela ne devrait pas jouer en sa défaveur dans l'opinion publique turque, sauf bien sûr chez les ultra-nationalistes. La crise interviendra si le gouvernement français présente à nouveau une loi (pénalisant la négation du génocide arménien, ndlr).”

Propos recueillis par Anne Andlauer (http://www.lepetitjournal.com/istanbul) lundi 27 janvier 2014

Le programme complet de la visite de François Hollande en cliquant ici.

lepetitjournal.com istanbul
Publié le 26 janvier 2014, mis à jour le 8 février 2018
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