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SHOAH - "Dans son travail de mémoire, l’Allemagne a été exemplaire"

Écrit par Lepetitjournal Istanbul
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 8 février 2018

Professeur émérite à l’Université Paris I – Panthéon – Sorbonne, enseignant d’histoire à l’Université libre de Berlin (Freie Universität), Étienne François intervenait ce vendredi 30 janvier à SALT Galata (Karaköy) dans le cadre d’une conférence dédiée à la politique mémorielle de l’Allemagne dans le temps long. Intitulée "De la culpabilité à la responsabilité - deux traumas de l’histoire de l’Allemagne", la conférence a permis de renouveler le débat autour du nazisme - et de la place de l’Holocauste dans celui-ci - mais également l’occupation soviétique. 

Le 27 janvier dernier, l’Europe était en émoi. Il y a 70 ans déjà, l’Armée rouge libérait le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau (Pologne), dans lequel ont péri plus d’un million de Juifs. "Pendant une journée, l’opinion publique allemande a eu les yeux tournés vers Auschwitz" souligne Étienne François (photo IM), qui se réjouit "d’être un Français, vivant en Allemagne et venant s’exprimer devant un public stambouliote".

Dès l’introduction, l’historien brosse un tableau riche de l’Allemagne, "un pays fier de lui-même" devenu en 2012 la destination d’immigration la plus attractive, juste derrière les États-Unis. "Grande démocratie dont l’économie, prospère, fait beaucoup d’envieux",  l’Allemagne peut également se targuer d’avoir un héritage culturel exceptionnel car prolifique, notamment en philosophie et en musique. Pourtant, Étienne François met aussitôt en exergue un mal qui semble frapper le pays. "Il peut se glorifier mais ne cesse de s’interroger sur son passé" s’étonne l’enseignant avant d’ajouter que "cette interrogation est la plus intense et la plus exigeante" parmi celles exercées par d’autres pays du monde entier. 

À Berlin, à quelques mètres de l’imposante porte de Brandebourg, le Mémorial aux juifs assassinés d’Europe et le musée "Topographie de la terreur" - là où s’était auparavant établie la Gestapo, la police secrète nazie - "la mémoire est vivante, elle existe physiquement" précise l’intervenant devant un public attentif. Étienne François s’interroge ensuite : "pourquoi l’Allemagne se confronte-t-elle au passé? Comment y parvient-elle?" Il s’agit selon lui d’un travail pérenne, né dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ponctué de "débats, de controverses, d’avancées et de reculs".

Le processus mémoriel : le résultat d’une "conquête sur soi-même"

Dans l’histoire allemande, la mémoire est un concept instable et versatile. Étienne François souligne à cet égard le renouvellement intemporel du débat autour des mémoires allemandes et dont se sont saisis "des pans entiers de la société". Du point de vue de la sémantique, la complexité et la pluralité de ces mémoires sont prégnantes. Alors que le français ne reconnaît qu’un seul mot, l’allemand oscille entre deux termes : Erinnerung et Gedächtnis, l’un insistant sur le processus mémoriel et l’autre sur son résultat final. 

Pour l’historien, "cette confrontation avec un passé criminel" obéit à un triptyque. Il y a d’abord la dénazification menée par les vainqueurs, après la reddition allemande. L’urgence est à la condamnation des grands responsables de ce cataclysme, le procès de Nuremberg (1939-1945) est l’exemple par excellence de ce consensus. Parallèlement, un long "travail de rééducation" commence au sein de la société allemande afin de "rompre avec ce passé maudit". Dans la mémoire collective,la responsabilité incombe à une poignée de criminels. Dès les années 1960, cette thèse ne tient plus et s’effrite. Pour les Allemands, qui avaient jusqu’alors le sentiment d’être sous "tutelle", "la justice pour la justice" doit prendre le pas sur "la justice des vainqueurs". L’interrogation sur l’histoire récente ne vient plus d’en haut, elle est directement exercée par le peuple.

"De part et d’autre, on s’est raconté une histoire"

En 1968, alors que la France connaît "une révolution pour l’avenir", les enfants de ceux ayant vécu sous le régime hitlérien sortent de leur silence et s’adressent à leurs parents avec des mots durs, intransigeants : "Qu’avez-vous fait entre 1933 et 1945? Vous êtes des demi-nazis!" Bien qu’il s’exerce dans une Allemagne à deux vitesses, plongée dans la Guerre Froide et tiraillée entre le bloc soviétique et le bloc occidental, ce travail de reconstitution est partagé. "De part et d’autre, on s’est raconté une histoire" précise le professeur.

La chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, et, à plus grande échelle, l’effondrement de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) vont créer une véritable "explosion mémorielle". Pour la nouvelle Allemagne réunifiée et souveraine, l’heure est au bilan. Traversée par les deux totalitarismes, nazi et soviétique, elle réalise alors un double processus mémoriel. Elle redécouvre pour l’un, découvre pour l’autre, les crimes qui ont entaché son histoire. Face au danger de la "relativisation des horreurs nazies par rapport à celles du communisme", l’Allemagne a été exemplaire. Pour Étienne François, on ne saurait pourtant dupliquer un tel travail dans d’autres pays. "Il s’agit d’une exception allemande” conclut-il. 

Isma Maaz (http://www.lepetitjournal.com/istanbul) lundi 2 février 2015 

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Publié le 1 février 2015, mis à jour le 8 février 2018
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