

L'élevage de petits oiseaux ? de passereaux en particulier ? reste une tradition bien présente en Turquie, notamment à Istanbul. Elle est souvent pratiquée par des hommes qui se réunissent dans des cafés, où ils amènent les oiseaux qu'ils bichonnent comme la prunelle de leurs yeux.Mais davantage que la couleur des plumes, c'est le chant qui les intéresse. Ces éleveurs perpétuent une culture héritée des minorités non-musulmanes de l'Empire ottoman. Ils sont en perpétuelle recherche de ?l'oiseau rare?, celui dont la mélodie fera l'unanimité.A Istanbul, rencontre avec l'un des éleveurs les plus respectés de sa génération.
C'est son premier souvenir d'enfance...
Il y avait chez son oncle un beau petit oiseau chanteur. Un matin, l'oiseau s'est enfui dans le jardin, et toute la famille a tenté de l'attraper. Même Onur, qui n'avait pas cinq ans. Le garçon était fasciné par l'oiseau. Plus de quarante ans après, il l'est toujours autant.
Onur Emiral est éleveur de passereaux sur l'île de Büyükada, au large d'Istanbul. Pour être plus précis, il élève des verdiers d'Europe, une petite espèce trapue à la robe verdâtre, très répandue sur le continent. Et pour être encore plus précis, Onur élève des verdiers ?en mutation?, c'est-à-dire dont la couleur diffère plus ou moins de celle d'un oiseau sauvage. En turc, ils portent le nom de florya (photo LPJ).
Pourquoi ceux-là plutôt que d'autres ? ?Au premier coup d'?il, le verdier n'est pas le plus beau des oiseaux, reconnaît Onur Emiral. Mais dans notre culture, ce qui compte, c'est le chant. Et le chant du verdier est hors catégorie ! C'est une source d'adrénaline pour moi. Le canari, par exemple, chante toujours la même chose. Mais le verdier peut très bien chanter en « gué » aujourd'hui ? « gugugugu » - et en « tché » demain ? « tcheutcheutcheu ». J'ai un oiseau de neuf ans qui, cette année, m'a encore sorti un chant totalement nouveau !?
Intarissable, il poursuit : ?Le verdier n'a pas de chant propre. Il chante ce qu'il entend dans la nature. S'il entend un cheval, il chantera « hihihihihihihi ». J'ai même eu un oiseau qui imitait le miaulement du chat ! Le verdier garde en mémoire tout ce qu'il entend et un beau jour, sans prévenir, il vous sort un chant complètement inattendu.?
?Comme un boxeur sur le ring?
Depuis l'enfance, les années d'Onur s'écoulent au rythme des oiseaux. La saison des nids, celle des oisillons, puis celle où il choisit ses deux jeunes les plus prometteurs ? ceux qui chantent le mieux ? et les sépare des autres pour les emmener partout? Au café notamment. ?En allant au café, vous bombez le torse de fierté, parce que vous avez confiance dans votre oiseau, décrit Onur Emiral. Vous posez la cage sur la table et vous attendez la réaction des autres quand il se met à chanter. L'oiseau chante pour dominer son environnement, pour dominer les autres mâles. C'est comme un boxeur sur le ring et vous, vous êtes son partenaire. Vous formez une équipe.?
Pourtant, parfois, il y a des ?couacs? : ?Le son déraille?, explique Onur. ?Il force le chant pour se mesurer à l'autre oiseau mais il n'y arrive pas? On appelle ça le « juron » de l'oiseau. Alors là, au café, vous devenez tout rouge et vous partez le plus vite possible, la tête baissée. Pour moi, c'est comme si mon fils insultait un autre enfant dans le parc ! Pour faire comprendre à l'oiseau que vous n'êtes pas content, vous retournez sa cage. Ou bien vous l'emmenez promener loin pour qu'il sorte ses jurons sans que personne ne les entende !?

Une tradition qui se perd
Interdit en effet, car le verdier d'Europe est une espèce sauvage, protégée comme les autres, alors que la tradition d'élevage en Turquie a longtemps été ? et reste jusqu'à aujourd'hui ? une tradition de capture et d'élevage. Onur a cessé la capture il y a une dizaine d'années. Tous les oiseaux de sa cage ont été achetés en Allemagne et tous sont des verdiers en mutation, en principe considérés comme une espèce domestique.
Onur Emiral estime à la fois que la législation est trop floue pour les éleveurs comme lui, et trop peu appliquée contre ceux qui braconnent. ?La capture est interdite et pourtant, je vois sur internet des dizaines de photos de camions remplis d'oiseaux, raconte-t-il. La plupart seront morts avant d'être vendus. Pour qu'ils arrêtent de les capturer, il faut que les gens arrêtent d'acheter des oiseaux sauvages. Moi, mes oiseaux sont nés en cage. Si tu les lâches dans la nature, la plupart mourront en deux jours.? Et de poursuivre : ?Je ne vends pas mes oiseaux, ça n'est pas ma motivation. Mais je veux perpétuer la tradition de l'élevage et surtout de l'apprentissage du chant. Sinon, bientôt, on parlera de cette culture au passé. Ceux qui me critiquent feraient mieux de s'inquiéter du sort des forêts d'Istanbul. Istanbul est l'un des principaux points de passage du monde pour la migration des oiseaux mais si ça continue, bientôt, ils n'auront plus d'arbres pour se poser !?
Onur Emiral a bien l'intention de continuer à élever ses oiseaux sur son archipel au large d'Istanbul, le seul endroit de la mégapole où les voitures sont interdites et où les espaces verts sont assez préservés. Il se réjouit de voir son fils l'aider, depuis l'enfance, à nourrir et à faire chanter ses volatiles si précieux. Même si ce fils a aujourd'hui 16 ans et qu'aux dires de son père, la guitare électrique l'attire davantage que la mélodie des passereaux.
Istanbul (www.lepetitjournal.com/istanbul) jeudi 21 janvier 2016









































