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PHARMACIE FRANCOPHONE REBUL – Mehmet Müderrisoğlu : “Trois ans que nous étions en guerre”

Écrit par Lepetitjournal Istanbul
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 8 février 2018

En l’espace de quelques semaines, plusieurs enseignes historiques de l’avenue İstiklal ont dû déménager à cause des loyers en constante augmentation. Ce samedi 28 juin, la pharmacie Rebul a elle aussi plié bagage après 120 ans d’activité. Lepetitjournal.com d’Istanbul a rencontré son gérant, Mehmet Müderrisoğlu, pour comprendre de l’intérieur cette vague de départs. Entre deux cartons, il nous a raconté comment cette entreprise familiale a été contrainte de quitter ses murs pourtant chargés d’histoire.

lepetitjournal.com d’Istanbul : Pourriez-vous nous raconter l’histoire de cette pharmacie, qui compte parmi les plus anciennes de la ville ?

Mehmet Müderrisoğlu (photo PLC) : Notre pharmacie a été créée par Jean-César Reboul en 1895 et s’appelait à l’époque la “Grande Pharmacie Parisienne”. Il s’agissait de la première du genre à Istanbul, grâce aux connaissances de M. Reboul qui était alors un jeune pharmacien français. L’histoire de ma famille a commencé à se lier avec celle de la pharmacie lorsque mon père a voulu y faire un stage en 1919. À cette époque, les noms de traitement, les ordonnances, tout était écrit en français. Mon père a donc dû apprendre la langue pour finalement être accepté comme apprenti en 1920. M. Reboul lui a enseigné tout ce qu’il savait, de la préparation des traitements à la bonne gestion de la boutique. Devenu âgé, M. Reboul lui a passé le flambeau en 1934. La pharmacie a été rebaptisée “Kemal et Reboul” puis seulement “Rebul” en 1938.

Vous évoquez une histoire familiale, quand et comment avez vous repris la pharmacie ?

En Turquie comme dans plusieurs autres pays, on était pharmaciens de père de en fils. Disons que ma famille n’a pas dérogé à la règle. Mes deux frères et moi-même sommes devenus pharmaciens et j’ai commencé à gérer la boutique en 1973. Les affaires ont presque toujours bien marché, mon fils est également devenu pharmacien à Istanbul. Les familles du quartier et d’ailleurs nous connaissent depuis des dizaines d’années, et nos clients sont très fidèles.

À propos de votre clientèle, comment a-t-elle réagi quand vous avez annoncé que la pharmacie allait déménager ?

Les gens sont très tristes, autant pour nous que pour l’histoire du quartier et de l’avenue İstiklal en particulier. Mais cela faisait quand même trois ans que nous étions en guerre avec les propriétaires du bâtiment. Très vite, nous nous sommes rendus compte que rien n’allait pouvoir nous sauver. Nous n’étions pas les seuls menacés, il y a aussi eu des librairies par exemple. Rebul, c’est une page d’histoire mais également un lieu où de grands pharmaciens venus du monde entier venaient souvent. Chaque chose a une fin, voilà tout ce que l’on peut dire à nos clients.

Comment se sont passés ces “trois ans de guerre” ? Pouvez-vous nous en dire plus sur les causes de votre départ ?

Avec l’arrivée de grandes marques sur l’avenue İstiklal, les propriétaires ont compris qu’ils pourraient demander des loyers bien plus importants. On nous a très vite annoncé que notre loyer allait approcher les 55.000 euros par mois (soit 217.000 TL au cours actuel). Le pire, c’est que le propriétaire voulait que l’on paye un an de loyer à l’avance soit près de 660.000 euros en une fois ! Nous sommes allés voir la municipalité de Beyoğlu mais personne ne se soucie de notre sort. Tout ce qui compte sur l’avenue İstiklal, c’est l’argent. J’ai vite compris que notre déménagement était inévitable. La pharmacie Rebul va donc être remplacée par un hôtel qui disposera d’une boutique au rez-de-chaussée.

La pharmacie Rebul ne disparaît pas pour autant, quelle est votre stratégie pour les années à venir ?

Déjà notre déménagement sur Meşelik Sokak va nous tenir occupés quelque temps. En plus de la pharmacie, nous gérons les ateliers Rebul qui sont davantage tournés sur la parfumerie et notre fameuse eau de Cologne à base de lavande. Ces boutiques sont présentes dans trois grands centres commerciaux dont le Zorlu Center et nous avons pour projet de nous implanter sur la rive asiatique très prochainement. Nos clients continuent à venir nous voir, les affaires marchent bien mais nous venons quand même de perdre une partie de notre histoire.

Propos recueillis par Pierre-Louis Caron (http://www.lepetitjournal.com/istanbul) mardi 1er juillet 2014

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Publié le 30 juin 2014, mis à jour le 8 février 2018
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