La fondation Anadolu Kültür, le Mémorial de la Shoah, l'Université Paris 8 et l'Institut français de Turquie organisent en 2013-2014 un cycle de conférences autour du thème de l'expérience française dans le travail mémoriel de la Shoah. Nora ?eni, historienne et chercheuse à Paris 8, est sa directrice scientifique. Lepetitjournal.com d'Istanbul l'a interviewée pour son Almanach 2013 "Un an en Turquie"...
Lepetitjournal.com d'Istanbul : Quel a été, pour vous, l'événement de 2013 ?
Nora ?eni (photo AA): Pour moi, c'est vraiment Gezi. Ce qui m'a le plus surprise dans cet événement extraordinaire, c'est l'irruption de l'humour. Ce style rompt avec ce que le militantisme avait de quelque peu lourd. Il reposait sur l'héroïsme. J'ai été ravie par la légèreté, la créativité, la poésie de Gezi. J'ai trouvé que cela avait plus de fantaisie encore qu'en mai 68 ! Cette jeunesse turque a l'air d'être très peu blasée. Elle n'est en rien détournée de ses rêves sans être pour autant naïve.
Où avez-vous appris le français ?
Le français est ma langue maternelle, c'était la langue commune entre mes parents et donc la langue parlée à la maison. Mon père est parti vers dix ans de Salonique et a grandi à Paris. Ma mère est une Ashkénaze d'Istanbul, qui a fait toute sa scolarité dans une école anglaise. On parlait aussi turc à la maison. J'ai l'impression d'avoir grandi dans les très bonnes années de la République, en ce sens que le fait de ne pas appartenir à la majorité musulmane n'a pas été, pour moi, un souci. J'ai étudié à Notre Dame de Sion, puis en France à l'université.
La recherche historique en Turquie est-elle si dynamique, ces dernières années, qu'on l'entend souvent dire ?
Oui, il y a de plus en plus de recherches, et de recherches de qualité. Mais je trouve que l'Histoire populaire pèse un peu ? l'Histoire qui magnifie le passé ottoman. Elle pèse de deux façons. D'abord, par le néo-ottomanisme du parti au pouvoir, qui l'utilise comme un élément folklorique. Il s'agit d'une lecture de l'Histoire qui saute à pieds joints par-dessus la rupture républicaine et relie le régime d'aujourd'hui à l'Empire ottoman, non pas à l'Empire chancelant du 19ème siècle, mais à celui de Soliman le Magnifique. Pèse aussi la version très nationaliste, qui ne favorise guère la recherche de la vérité historique, de l'exactitude des faits.
Et sur les questions mémorielles, comment se porte cette recherche ?
Pierre Nora vient de publier un numéro du Débat, dont le thème est Histoire et passé. Il commence ? de mémoire ? par cette phrase : ?Le passé est partout, et l'histoire nulle part.? Quand il parle de ?passé?, il évoque ce qu'on a appelé ?la mémoire?. L'appropriation, le rétablissement de la mémoire, son évolution, le fait que les mémoires privées deviennent la mémoire d'une société, et s'accompagnent de politiques publiques, de nouvelles lois, de nouveaux discours, de nouvelles commémorations. Ce sont ces processus mémoriels qui se sont déployés en France, en Allemagne après la Deuxième Guerre mondiale... On est loin du compte en Turquie, c'est évident. Mais il y a un mouvement mémoriel, dans la société civile, qui commence à se faire entendre. Cela a pris de l'ampleur après l'assassinat du journaliste arménien Hrant Dink. C'est plus qu'un frémissement, et je ne crois pas à la linéarité des processus. On ne va pas attendre 50 ans pour que les choses se rétablissent. À partir du moment où des sursauts ont lieu, cela peut aller vite.
Anadolu Kültür, le Mémorial de la Shoah, l'Université Paris 8 et l'Institut français de Turquie organisent en 2013-2014 une série de manifestations consacrées à l'expérience française dans le processus mémoriel lié à la Shoah. Vous en assurez la direction scientifique. Pourquoi ce projet ?
La Turquie n'a pas participé à la Deuxième Guerre mondiale et est restée étrangère aux doutes, aux débats, à l'horreur qui ont saisi l'Europe une fois informée du génocide des Juifs. Le monde des idées en Turquie n'a pas affronté ce choc qui a fait trembler les fondements de la civilisation occidentale. De ce point de vue, ce monde des idées est assez peu européen. Le cycle de conférences que nous avons mis en place vise à travailler avec ceux qui ont envie de réfléchir sur l'expression des mémoires douloureuses et sur ce qui amène les pouvoirs publics à prendre des mesures nécessaires pour que le passé, les passés ?passent?, comme le dit Henry Rousso, dont la conférence a inauguré ce cycle. Ici, en Turquie, ce sont autant les mémoires douloureuses des Kurdes que celles des Arméniens, des victimes des violences d'État. Avec ce projet, nous ne nous posons pas en donneurs de leçons, ni ne proposons de modèle. Il s'agit de créer une base de discussion.
Propos recueillis par Anne Andlauer (www.lepetitjournal.com/istanbul) lundi 31 mars 2014
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Cette interview est extraite de l'Almanach 2013 "Un an en Turquie" du petitjournal.com d'Istanbul. Sorti fin janvier 2014, cet ouvrage richement illustré de 60 pages revient sur l'actualité en Turquie l'an dernier et vous propose une dizaine d'interviews de personnalités turques francophones qui, comme Nora ?eni, se distinguent par leurs talents et leur contribution à la relation franco-turque. L'Almanach 2013, tiré comme le précédent à 10.000 exemplaires, est gratuit! N'hésitez pas à vous procurer un exemplaire, notamment à l'Institut français d'Istanbul, d'Izmir ou d'Ankara; ou à nous contacter par e-mail: istanbul@lepetitjournal.com |












































