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MURIEL DOMENACH, NOUVELLE CONSULE GÉNÉRALE – Istanbul, un choix professionnel et familial

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Écrit par Lepetitjournal Istanbul
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 8 février 2018

Après des études à l'Institut d'études politiques de Paris, à l'Ecole nationale d'administration et au Collège d'Europe à Bruges, et une carrière jusqu'ici largement consacrée aux affaires politico-militaires, Muriel Domenach est depuis quelques semaines Consule générale de France à Istanbul. Elle nous reçoit au palais de France avec son conjoint, le chercheur et historien de l'Empire ottoman Olivier Bouquet, pour évoquer sa nouvelle mission ainsi que leurs liens forts et anciens avec Istanbul et la Turquie.

lepetitjournal.com d'Istanbul: Pourriez-vous, en quelques mots, raconter votre parcours?

Muriel Domenach (photo AA): Je viens de Paris, où je travaillais sur les affaires politico-militaires multilatérales. Je servais au ministère de la Défense. J'ai été à la délégation de la France à l’Otan, où j'ai eu l'occasion de très bien travailler avec mes collègues turcs. Puis j'ai été directrice-adjointe du Centre d'analyse et de prévision à Paris, qui est un peu la boîte à idées du ministère. J'avais envie depuis longtemps de venir travailler en Turquie, à la fois parce que c'est l'occasion pour moi de découvrir le travail bilatéral dans un pays passionnant, dans une ville passionnante... Et puis également parce que c'était l'occasion de faire converger nos activités avec mon conjoint. Nous avions envie d'y venir ensemble et que nos trois enfants vivent ici une partie de leur enfance. Je suis maman de trois enfants: deux garçons de sept et cinq ans et une petite fille – une “mini kız” – de seize mois.

Olivier Bouquet: Je suis professeur d'histoire moderne et contemporaine à l'Université Paris Diderot-Paris 7. J’étais auparavant maître de conférences à l'université de Nice Sophia-Antipolis. Je suis historien de l'Empire ottoman. Mon terrain de recherches est situé en grande partie à Istanbul, mais j'enseigne à Paris. J'ai travaillé pendant près de quatre ans aux Archives de la présidence du Conseil (Başbakanlık), désormais localisées à Eyüp et où je compte bien retourner pour poursuivre mes différents projets de recherches. J’ai été chercheur à l’IFEA (Institut français d'études anatoliennes) pendant deux ans, entre 1999 et 2001. Auparavant, j'ai été enseignant à l'université de Galatasaray dans le cadre de la MICEL. J'ai débuté ma formation en paléographie ottomane, il y a une vingtaine d’années. L’essentiel de ma recherche consiste à lire des documents d’archives de diverses époques ottomanes. Pour l'anecdote, mon aïeul Maurice Bompard était Ambassadeur de France entre 1909 à 1914 à Istanbul. Du fait du transfert de la capitale qui a fait suite à la chute du régime impérial, il est le dernier ambassadeur français auprès de la Porte. Maurice Bompard était lui-même gendre du premier ministre des Travaux publics en Egypte, Edouard de Blignières. C'est ainsi qu'il a rencontré son épouse, Gabrielle Bompard de Blignières, qui est à l'origine d'une fontaine dans le jardin du palais de France. La lecture de la kitabe (inscription) nous permet de déterminer que cette fontaine a été installée en 1912. On peut aussi lire sur cette fontaine, inscrit à l'ottomane, “madame Bompard”. Mon aïeule, dans ce contexte, fréquentait Pierre Loti et Claude Farrère.

A quels moments de votre carrière aviez-vous déjà croisé le chemin de la Turquie et qu'en aviez-vous appris?

Muriel Domenach : Aujourd'hui, quel que soit le sujet sur lequel vous travaillez en matière de politique étrangère et quelle que soit votre spécialité au ministère des Affaires étrangères, vous êtes amené à croiser la Turquie. La Turquie se trouve au confluent, sinon au centre, de beaucoup d’enjeux et donc très tôt, dès mon arrivée à la délégation aux affaires stratégiques au ministère de la Défense, j’ai été amenée à traiter de la Turquie, à traiter avec des Turcs. C'est surtout à l’OTAN que j'ai eu l'occasion de négocier avec les diplomates turcs et du reste, parmi mes meilleurs amis de cette période en poste à Bruxelles, figurent des Turcs avec lesquels nous sommes encore en relations. J'ai continué ensuite, au Centre d'analyse et de prévision, à avoir des échanges avec des Turcs à un moment, entre 2007 et 2009, où la politique étrangère du pays était en pleine évolution. Puis je suis revenue aux affaires politico-militaires à Paris, où je dirigeais le service qui traitait des affaires Otan, défense européenne et opérations extérieures. J’ai donc eu de nouveau l'occasion de travailler avec des collègues turcs. Je suis venue à Istanbul et Ankara dans le contexte des réunions avec l'opposition syrienne, encore récemment cette année. J'ai eu l'occasion de m'entretenir à nouveau avec mes collègues turcs et d'être à nouveau témoin de leur grande compétence. (...) Lors de la dernière réunion de mon séjour à l’OTAN, j’ai d'ailleurs salué la délégation turque comme, de très loin, la meilleure de l’OTAN. Je le dis d’autant plus librement que les Français ont souvent la réputation d’être parmi les meilleurs à l’OTAN, où ils devaient souvent, surtout par le passé, défendre des positions très spécifiques et donc bien connaître les textes et les procédures. L’ambassadeur de France à Ankara, Laurent Bili, qui vient de cette même filière politico-militaire et avec lequel nous avions déjà travaillé, m’avait d’ailleurs dit que les Turcs étaient excellents à l’OTAN: connaissance des dossiers, compétences linguistiques, extrême fermeté... Ils ont une vraie capacité de dissuasion. Cela remonte d'ailleurs très certainement à l'époque ottomane...

Olivier Bouquet: Tout à fait. Le très regretté Stéphane Yerasimos, qui fut mon directeur à l’IFEA, disait toujours que la diplomatie turque était la filière d'excellence de l'administration publique non seulement turque mais également ottomane. Effectivement, sur le temps long, la diplomatie ottomane trouve ses marques entre la constitution de la Chambre de traduction en 1821 et le Traité de Lausanne en 1923 : on se souvient d’Ismet Pacha – le futur Ismet Inönü – qui l’avait emporté sur le flegme d’un Lord Curzon. Au moment de la constitution des représentations permanentes ottomanes en Europe dans les années 1830, et surtout au moment où le grand vizir Mustafa Reşit Pacha a été à la place qu'il a occupée dans les années 1840, se dessine progressivement une tradition d'excellence réinvestie, remobilisée par les diplomates turcs de l’époque kémaliste. Il est intéressant – et c'est d'ailleurs l'un de mes sujets de recherches – de suivre des lignées de diplomates entre la période actuelle et le XIXème siècle.

Le bilatéral est donc un domaine nouveau pour vous, tout comme le fait d’être à la tête de l’administration qu’est le consulat général. Qu’est-ce qui vous a amenée vers ces nouvelles fonctions? Fallait-il que ce soit Istanbul pour que vous vous lanciez dans ce nouveau défi?

Muriel Domenach : Très franchement, cela devait être Istanbul avec un ambassadeur avec lequel j'avais envie de travailler depuis longtemps. Je trouvais que seconder Laurent Bili à Istanbul était un challenge. Professionnellement, le défi est aussi d'investir un domaine nouveau pour moi. Je me familiarise avec la question des visas, avec le fonctionnement de l'État civil… Et bien sûr, également, avec la promotion de nos intérêts économiques, la coopération culturelle... Je trouve un accueil très chaleureux, très positif et pour l'instant, je suis dans une phase où je cherche à comprendre avant de faire comprendre. Je ne suis pas ambassadeur, je ne suis pas dans un rôle politique…

Peut-être faut-il d’ailleurs rappeler la différence…

Muriel Domenach : Oui, le consul général n'est pas en charge de la politique de la France. Il est en charge de la protection et de la promotion des intérêts français. D'abord les intérêts des Français en tant que personnes physiques et puis la protection et la promotion des intérêts économiques, culturel y compris à travers les visas… Naturellement, dans une ville comme Istanbul, où beaucoup de choses se passent, vous êtes un relais en termes d'influence d'un certain nombre d'orientations politiques. Mais un relais indirect, et je ne me conçois pas du tout comme un numéro un bis mais comme un autre numéro 2 de l'ambassadeur, délocalisé à Istanbul. Notre travail est aussi de tisser des liens entre les sociétés civiles, entre les différents intervenants français et turcs en relation avec des intérêts français. Bref, de favoriser l'intégration entre nos sociétés, qui sont autant de forces de rappel dans les moments où la relation bilatérale tangue, ce qui est déjà arrivé et dont on peut penser que cela peut arriver de nouveau. C'est la raison pour laquelle je voudrais aussi développer les relations vers les Français d'origine turque qui ont fait le choix de venir s'installer ici, parce qu'ils sont des ponts essentiels dans la relation bilatérale. En France, Istanbul fascine, Istanbul exerce une espèce d'attraction. Mais en réalité, très souvent, les gens ont toutes sortes de préjugés et de projections.

Olivier Bouquet: Ne serait-ce que pour le climat! Les gens sont persuadés qu'Istanbul est une ville méditerranéenne, ce qui n'est pas du tout le cas. Il y a certes une “Méditerranéité” de la Turquie, mais Istanbul est une ville continentale plus que méditerranéenne. Il n'y a quasiment pas de printemps, l’hiver est extrêmement long... C'est un exemple parmi d'autres de cette vision un peu orientaliste, à la Pierre Loti…

Vous avez sans doute, dans votre vie personnelle, été amenée à visiter la Turquie à plusieurs reprises…

Muriel Domenach : J'ai accompagné Olivier à de nombreuses reprises. Lors de mon premier voyage en Turquie, j'avais 13 ans, j'étais adolescente. Nous sommes revenus ensemble en 1994, à la sortie de Sciences Po...

Olivier Bouquet: Nous avons d'ailleurs appris que nous étions diplômés de Sciences Po à Büyükada! Nous avons passé un coup de fil depuis l’île pour connaître les résultats des examens. Une île pour laquelle nous avons donc beaucoup d’affection…

Dans les jardins du palais de France, la fontaine portant le nom de Gabrielle Bompard de Blignières (photo AA)

Muriel Domenach: Pour les enfants, en revanche, c'est une première expérience à Istanbul…

Olivier Bouquet: Pas exactement. Il y a quelques années – Joseph, notre aîné, était alors bébé – nous avions un transfert de quelques heures à Istanbul. Nous avons sauté dans un taxi et je voulais absolument qu'il voit la Corne d’or. Nous l’avons pris en photo devant la tour de Galata, nous avons bu un thé et nous sommes repartis en catastrophe vers l’aéroport! (rires) Puisque j’ai fait ma thèse sur les pachas, mes amis turcs appellent Joseph “Yusuf Paşa”. Le cadet, Zacharie, est “Zekeriya Paşa”. Et la dernière est une petite sultane, Eve. Quand on prononce son nom, les gens ne comprennent pas qu’elle puisse s’appeler “maison” (“ev” en turc). Son prénom en turc est certes moins utilisé (Havva)...

Muriel Domenach: Ce qui nous touche beaucoup ici, à titre personnel, c’est l’attention extrême des Turcs pour les enfants, cette patience. Les gens ont toujours un regard attendri, surtout quand vous vous promenez avec trois jeunes enfants...

Olivier Bouquet: Ce qui est très frappant, dans cette attention, c'est qu'elle traverse l'ensemble des classes sociales. On peut aussi bien, quand on achète son simit, voir le vendeur s'émouvoir et saisir la joue de l'enfant, puis retrouver ce comportement chez le représentant d’un holding turc. Il y a quelque chose qui recoupe des éléments ottomans, là aussi, bien loin d’ une mythologie constituée autour de l'infanticide des princes, pratique extrêmement rare, limitée à des périodes exceptionnelles de l'histoire ottomane. Des études assez récentes, notamment des études d'épigraphies funéraires, attestent d'un sentiment de l'enfance très profond dans l'ensemble des classes sociales et on le voit notamment dans les épitaphes funéraires des enfants morts en bas âge. On cite souvent la peine qu'a subie le sultan Abdülhamid II lors de la perte, dans des circonstances dramatiques, de l'une de ses filles. Ce trait se retrouve dans des moments de la vie quotidienne, encore de nos jours. Cela fait chaud au cœur et nous aide beaucoup à nous installer, et les enfants le ressentent…

Muriel Domenach: Et c’est un grand changement quand on vient de Paris, une ville qui ne se caractérise pas par la bienveillance, y compris envers les enfants.

Apprenez-vous le turc?

Muriel Domenach: Oui, je m'appuie sur Olivier devant la télévision, en lisant les journaux. Tous les matins, je fais une revue de presse et le week-end, nous faisons des revues de presse communes. Je comprends de mieux en mieux et je commence une série de deux cours par semaine.

Quels sont les endroits qui, dans cette ville, vous tiennent particulièrement à cœur?

Olivier Bouquet: Le palais de France bien sûr…

Muriel Domenach: Mais Olivier fréquente surtout les türbe (mausolées)…

Olivier Bouquet: Cela peut étonner... Les türbe et surtout les cimetières, notamment le cimetière de Karacaahmet sur lequel j'ai travaillé. On l’oublie mais les cimetières étaient des lieux où l’on venait dans les moments de loisirs, pour échanger, pour se reposer, pour chercher un peu de fraîcheur. Les cimetières sont des hauts lieux, je trouve, de la sociabilité stambouliote. Certes, les enfants n’y sont pas encore sensibles…

Muriel Domenach: Nous les avons emmenés le week-end dernier au cimetière d’Eyüp…

Olivier Bouquet: Un lieu extrêmement agréable et très bien restauré. Il y a aussi les yalı (maisons sur le Bosphore)

Muriel Domenach: On a aussi tout un imaginaire autour de Tarabya, dont le yalı a brûlé il y a cent ans, en 1913.

Olivier Bouquet: L’ambassadrice le décrivait alors comme un endroit exquis, encore plus que le palais de France. Il a brûlé et n’a jamais été reconstruit puisque la France avait interrompu toutes relations diplomatiques en 1914. C’est un endroit important, d’autant plus depuis qu’une partie du lycée Pierre Loti a été transférée là-bas.

Muriel Domenach: Avec les enjeux immobiliers que l’on connaît…

En effet, l’école française et son avenir font partie des sujets qui risquent de vous occuper pendant votre mission ici…

Muriel Domenach: Ce qui est certain, c'est que notre capacité à fournir une offre éducative non seulement en français mais aussi dans le système français est absolument clé pour nous à tous égards. Non seulement pour les Français qui sont ici actuellement, mais également pour les Français qui auraient vocation à s’installer, et je pense notamment aux personnels des entreprises françaises qui envisagent de s'implanter ici. Également pour les citoyens turcs qui, pour des raisons qui tiennent à leur tradition familiale, à leurs choix culturels, à leurs projets familiaux… souhaitent donner une éducation en français et dans le système français à leurs enfants. Egalement pour les Français d'origine turque qui s'installent ici... Pour beaucoup d'entre eux, lorsqu’il y a un couple mixte, la condition du conjoint français d’origine turque pour venir s’installer ici est que les enfants puissent être scolarisés dans le système français. Nous sommes confrontés à une demande qui explose, dans un contexte où le montant des droits d'inscription est relativement modeste au regard de la qualité de l'enseignement et par comparaison avec d'autres dispositifs. Il est évident que la demande est importante, nous sommes obligés de refuser des gens parce qu'on ne peut pas pousser les murs et que nous sommes garants de la sécurité des enfants. C’est une priorité pour l’ambassadeur, c’est donc une priorité pour nous tous ici. Nous nous fixons des objectifs ambitieux parce que nous sommes conscients des enjeux.

Quels autres coins de Turquie connaissez-vous et où souhaiteriez-vous aller?

Muriel Domenach: Nous sommes allés sur la côte méditerranéenne, en Cappadoce, à Ankara… Mais dans ma circonscription consulaire, parmi les priorités, il y a Gallipoli. Là encore, je voudrais comprendre en voyant les lieux, dans l'espace et dans le temps, ce qu'a été cette bataille, pour comprendre sa centralité pour la Turquie. Nous sommes à la veille de la commémoration de la Première Guerre mondiale. Pour les Français de notre génération, l'événement fondateur, c'est la Deuxième Guerre mondiale, qui est un peu la matrice des enjeux historiques, moraux, politiques... Ici, c'est la Première Guerre mondiale et ce qui l'a précédée et suivie.

Olivier Bouquet: Gallipoli n’est pas seulement le lieu central d’un imaginaire kémaliste, c'est devenu l'un des lieux de mémoire de toute une historiographie militaire qui s'est beaucoup développée en Turquie et ailleurs. Et à côté de Gallipoli, il y a de très jolis endroits comme Assos. On peut aussi faire un détour par Edirne, qui abrite l'une des plus belles mosquées ottomanes (la Selimiye), en n’oubliant pas qu’Istanbul n'était pas la seule capitale ottomane. On l’a considérée comme la capitale impériale par excellence mais c'est surtout une vision des Européens, notamment des ambassadeurs qui venaient présenter leurs lettres de créance à Istanbul. Les autres capitales, Bursa et Edirne, m’intéressent également. Sans parler de l’Anatolie centrale, un grand terrain d’études pour les scientifiques français depuis la mise en place de l’IFEA.

Pour terminer, quel est votre livre de chevet du moment?

Muriel Domenach: Le livre de la collection “Bouquins” sur Istanbul.

Olivier Bouquet: Les livres de Cem Behar sur la musique ottomane, publiés par les éditions Yapı Kredi.

Propos recueillis par Anne Andlauer (www.lepetitjournal.com/istanbul) vendredi 27 septembre 2013 

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Publié le 24 décembre 2013, mis à jour le 8 février 2018
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