Édition internationale

MENSONGE – La Cappadoce ne serait pas “le pays des beaux chevaux”

Écrit par Lepetitjournal Istanbul
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 8 février 2018

La nouvelle est tombée en août dans la revue d’Histoire #Tarih : le nom de la célèbre région touristique turque, la Cappadoce, n’aurait rien à voir avec l’appellation poétique que lui donnaient volontiers tous les guides touristiques depuis des années – “le pays des beaux chevaux”. Cette interprétation serait due au mensonge d’un photographe turc qui avait voulu, dans les années 1980, s’éviter la censure. Comment une simple parole s’est-elle transformée en légende urbaine - et en vérité universelle ? Retour sur les origines de cette erreur.

Tout voyageur qui se rend pour la première fois en Turquie se verra chaudement conseillé d’aller faire un tour en Cappadoce. Cette région du centre du pays, mondialement connue pour ses paysages lunaires, ses cheminées naturelles, ses montgolfières, sa nourriture traditionnelle, semble tout droit sortie d’un conte de fées - ou d’une scène de Star Wars. Dans bon nombre de guides touristiques, sites internet et autres sites d’étymologie, le terme “Cappadoce” est présenté comme traduisant “le pays des beaux chevaux” - une expression qui descendrait tout droit du persan et qui ferait référence aux nombreux chevaux présents dans la région et à la tradition qui les entoure.

Pourtant, si l’on consulte des ouvrages étymologiques plus précis, on lit tout autre chose. Selon des sources, “Cappadoce” aurait été utilisé pour la première fois dans une inscription en terre persane pendant le règne de Darius le Grand (522-486 avant J.C.). D’autres ont associé plus communément le nom avec Khepat, le dieu principal de la région. D’autres encore associent le terme à un ruisseau local appelé “Cappadox”. Pourquoi, dès lors, tous les guides touristiques continuent-ils de prétendre avec certitude que la Cappadoce est le “pays des beaux chevaux” ? 

Un “mensonge obligatoire”

Ozan Sağdıç, célèbre photographe et passionné par cette région, a publié en août dernier un article dans la revue historique #Tarih expliquant que le terme Cappadoce n’avait en réalité pas grand-chose à voir avec l’expression “pays des beaux chevaux”. Cette révélation, qu’a reprise - le Hürriyet Daily Newsdans un article paru le 1er septembre, semble briser le mythe qui gravitait autour de cette terre depuis des décennies.

En 1981, alors que la Turquie vient de subir un coup d’état militaire et que le leader du putsch, Kenan Evren, s’est fait élire président dans ses habits de général, on organise à Ankara l’ouverture de la saison touristique. Le ministère de la Culture désire, celle année-là, faire quelque chose de différent et contacte Ozan Sağdıç. Après l’avoir questionné sur ses projets (un diaporama et un livre de photos/guide touristique), le ministère accepte de les publier pour l’occasion et d’en faire une exposition…

Le photographe rend alors visite à un ami, directeur à la chaîne publique TRT, qui lui avoue qu’il vient de se faire rabrouer par les généraux à cause d’un documentaire sur la Cappadoce ! Plus précisément, l’armée reproche à la chaîne d’avoir utilisé le terme “Cappadoce”, qui selon elle descendrait du grec ancien et mériterait donc la censure (à l’époque, les relations avec la Grèce étaient loin d’être au beau fixe). La junte exige à la place qu’on emploie l’expression “Göreme et sa région”, supposée descendre du persan. Ozan Sağdıç, qui avait fait beaucoup de recherches et que cette nouvelle touchait personnellement, rassure alors son ami en lui affirmant qu’au contraire… c’est “Göreme” qui descendrait du grec ancien ! Sur ces mots, le journaliste contacte le président Evren pour lui faire part de la nouvelle.

“Le pays des beaux chevaux”

S’ensuit une conversation téléphonique confuse, où le président demande au journaliste de quelle langue descendrait le terme “Cappadoce”, s’il ne s’agit pas du grec… Ozan Sağdıç s’empresse de trouver une réponse logique. Le photographe pense au persan et ajoute tout de go: “L’expression signifie Le pays des beaux chevaux”.

Cette explication satisfait le régime. Le livre d’Ozan Sağdıç paraît (avec cet ajout en préface !), il est même traduit en cinq langues par l’État. Peu à peu, la population de la région intègre “le pays des beaux chevaux” aux panneaux des villages. Les guides touristiques se l’approprient. Une légende urbaine est née.

Faut-il pour autant, après à cette révélation de la revue #Tarih, modifier tous les guides, tous les panneaux, toutes les légendes ? Non, répond Ozan Sağdıç. Car, dit-il, ce nom va bien à la région. Reste que personne n’est encore capable d’expliquer avec certitude l’origine du mot Cappadoce…

Auréliane Gillet (www.lepetitjournal.com/Istanbul) mardi 8 septembre 2015

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Publié le 7 septembre 2015, mis à jour le 8 février 2018
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