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LES RENDEZ-VOUS DE L’ÉCO – Leon Çoskun, PDG de Mazars-Denge Turquie

Écrit par Lepetitjournal Istanbul
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 21 novembre 2012

Leon Çoskun a plus de 45 ans d'expérience dans la comptabilité financière et la fiscalité en Turquie. En 1999 il devient le PDG de Mazars-Denge, résultat d'une fusion entre sa propre entreprise Denge, fondée en 1977, et le cabinet de conseil financier français Mazars. Récemment décoré Chevalier dans l'Ordre National du Mérite, il revient sur son parcours pour Lepetitjournal.com, et nous dresse un portrait sans concession du monde de la fiscalité aujourd'hui

Interview réalisée dans le cadre d'une collaboration www.lepetitjournal.com/Istanbul - Chambre de Commerce Française en Turquie née en octobre 2009. Tous les mois, un résumé de l'actualité et un portrait d'entreprise  sont publiés dans les deux supports que sont www.lepetitjournal.com et la Lettre mensuelle de la CCFT, "Les Nouvelles de la Chambre".

Lepetitjournal.com d'Istanbul: Pouvez-vous nous expliquer votre parcours professionnel ? Comment en êtes-vous arrivé là aujourd'hui ?

Leon Çoskun dans son bureau (photo MD) : J'ai étudié au lycée Saint Michel d'abord puis à Saint Benoit. Je suis diplômé en hautes études commerciales et économiques de l'Université de Marmara. Déjà, étudiant, j'allais certains après-midis à Tahtakale, du côté d'Eminönü, aider à tenir la comptabilité d'une société d'import-export. Après mon service militaire en 1971, j'ai décidé de me lancer directement dans la profession, à mon compte, et ce jusqu'en 1977, année où j'ai créé la société actuelle Denge, avec un associé, feu Mr Midat Benhayim. C'était un tout petit cabinet à ?i?li, sur 100 mètres carrés.

Nous sommes le plus vieux cabinet d'expertise comptable en Turquie et le seul francophone. Les ? Big 4? [nom donné aux quatre groupes d'audit anglophones les plus importants au niveau mondial : Deloitte &Touch, Ernst&Young, KPMG, PwC, ndlr] sont venus beaucoup plus tard. Nous avons également été le premier cabinet en Turquie à s'organiser en tant que tel. Tout de suite nous avons commencé à avoir comme clients les premières implantations françaises en Turquie, comme par exemple Merlin Gerin (aujourd'hui Schneider Electric), Peugeot? Mon associé et moi étions francophones, cela nous a facilité le travail.

Pouvez-vous nous décrire l'implantation de Mazars-Denge en Turquie ?

Nous sommes présents à Istanbul, à Ankara, à Bursa (en raison de l'industrie automobile dans cette ville) et à Gaziantep. Nous ouvrirons très prochainement un bureau à Denizli et nous négocions également un partenariat à Izmir. Nous avons été les premiers à avoir des bureaux dans plusieurs villes en Turquie et cela devrait continuer, car les villes anatoliennes se développent très vite et notre expansion passe par là.

Quels sont les différents départements de Mazars-Denge en Turquie ?

L'expertise fiscale est le département le plus important, il représente la moitié du chiffre d'affaires. Il faut mettre ceci en parallèle avec le système fiscal turc : en Turquie, la fiscalité prime. Elle est plus importante que l'expertise comptable par exemple. La comptabilité est tenue en Turquie selon les normes comptables des procédures fiscales, différentes des normes comptables internationales.

Les deux autres départements sont à part égale représentés par l'expertise comptable et l'audit.

D'après vous, quel est l'atout principal de Mazars-Denge par rapport aux cabinets anglo-saxons ?

Nous sommes beaucoup plus indépendants, nous sommes de vrais associés. Quand vous regardez les cabinets anglo-saxons, vous vous rendez compte que les dirigeants de ces cabinets ne sont pas de vrais associés. Ce sont des employés de la maison mère. Tandis que chez Mazars, c'est une vraie association, c'est un vrai partage au niveau international. Nous sommes beaucoup plus indépendants dans la prise de décision. En fait, notre vraie différence est que nous ne sommes pas un supermarché. Nos clients peuvent très facilement s'imaginer qu'ils sont nos seuls clients, parce que nous nous en occupons bien, nous sommes très soucieux de leurs attentes. Il y a autre chose aussi : quand vous regardez notre personnel, vous remarquez que l'âge moyen au sein du cabinet est beaucoup plus élevé en comparaison des cabinets anglo-saxons. C'est peut être pour une raison de fidélité, mais c'est aussi une question économique. Les anglo-saxons envoient des employés bon marché chez leurs clients, des  premiers venus, avec peu d'expérience, en se cachant derrière leur nom, et ce pour réduire leurs coûts. Tandis que chez nous, c'est un personnel expérimenté, qui connait le business, que nous envoyons chez nos clients. C'est aussi notre différence. Naturellement cela augmente notre coût (nous sommes moins chers que les cabinets anglo-saxons mais notre marge est plus petite).

La crise financière a-t-elle modifié votre manière d'auditer ? A-t-elle eu des impacts sur votre chiffre d'affaires ?

Elle n'a pas modifié notre manière d'auditer. Éthiquement nous restons les mêmes, nous avons une renommée certaine, tout le monde sait que nous sommes méticuleux, que nous ne faisons pas de concession sur la qualité. Par contre nous avons dû réduire nos honoraires. C'est un cas général pour toute la profession : les honoraires, surtout dans l'audit, mais dans d'autres activités aussi (dans l'activité fiscale notamment), ont été réduits d'au moins 30-35 % sur les trois dernières années.

Notre chiffre d'affaires n'a pas diminué pendant la crise, mais nous avons dû augmenter le nombre de nos clients. Les honoraires baissent, si vous augmentez le nombre de vos clients, de vos effectifs, c'est la marge qui en souffre, mais pas le chiffre d'affaires.

Le Code du commerce a récemment changé. Que pouvez-vous nous dire sur ce changement ?

Le Code de commerce a été modifié le 14 février 2011. Mais parmi les 1.500 articles, 1.000 ont été complètement changés. Donc c'est un nouveau Code du commerce. Dans cette nouvelle loi les normes comptables internationales, les IFRS, on été introduites. Et il a été dit que toutes les comptabilités devraient être tenues selon les normes IFRS, le reporting aussi devrait être fait selon ces normes. L'application était prévue pour le 1er juillet 2012. Cinq ou six jours avant le 1er juillet 2012, le Parlement a voté de nouvelles lois, et certains changements qui modifiaient encore le nouveau Code du commerce ont été introduits. Désormais, le fameux article 64 stipule que la comptabilité, même s'il a été fait mention aux IFRS, devrait être tenue selon les normes de procédures fiscales. Donc à ce jour, c'est un chaos. Parce que dans certains articles il est fait mention des IFRS, et dans cet article là, il est dit que la comptabilité doit être tenue d'après les normes comptables des procédures fiscales.

Ca change tout de A jusqu'à Z. Selon moi, la comptabilité doit être tenue pour donner une image claire de la situation économique d'une entreprise. C'est la définition classique de la comptabilité. Or, quand vous parlez d'une comptabilité tenue selon les procédures fiscales, c'est tout à fait autre chose parce que le but est différent : l'objectif est de fiscaliser l'entreprise. Le FISC n'accorde aucune importance au fait que cela donne une image réelle ou pas de la situation économique de l'entreprise. L'important pour le FISC c'est d'encaisser le plus grand montant d'impôts possible. Le nouveau Code du commerce s'attachait à obtenir cette image réelle de la situation économique de l'entreprise, mais le Parlement l'a modifié en votant une modification de la nouvelle loi. Nous revenons donc en arrière. C'est très frustrant, vous faites tout votre possible pour avoir un système le plus proche de l'idéal, et puis tout à coup, au dernier moment, on introduit un article et tout est à recommencer.

Pour l'audit, on s'attendait à ce que toutes les sociétés soient auditées. Mais là aussi il y a eu des changements, et c'est désormais le Conseil des Ministres qui va décider quelles sociétés seront auditées, quelles sociétés ne le seront pas. Actuellement, à peu près 2.500 sociétés sont auditées en Turquie, sur un total de plus de 700.000 sociétés. Nous pensons qu'avec le décret du Conseil des Ministres, le nombre des ces entreprises auditées sera augmenté à 3.500. Ce n'est rien par rapport au total. Et tout ceci parce que les gens ne veulent pas que ce soit transparent. C'est très politisé.

Quels sont les points forts de ce nouveau Code du commerce ? Ses points faibles ?

  • Premier avantage : les sociétés à capital étranger auront la possibilité d'être seules actionnaires des implantations en Turquie. Avant, c'était au moins cinq associés pour les sociétés anonymes et deux associés pour les SARL. Donc les sociétés étrangères n'auront plus besoin d'aller chercher des associés fictifs, avec une seule action, comme ça pouvait être le cas avant.
  • Deuxième avantage : les Assemblées Générales (AG) pourront être organisées par voie électronique. Plus besoin de venir en Turquie, les dirigeants des entreprises pourront faire ces AG de leur siège. Et toutes sortes d'assemblées (assemblée de conseil d'administration, assemblée pour augmentation de capitale, assemblée pour fusion) pourront également être faites par voie électronique. De plus, certaines formalités pourront être entreprises beaucoup plus facilement, par exemple les fusions, les acquisitions? Ce ne sera plus obligatoire de passer par le tribunal. Les décisions des AG suffiront. Il y aura moins d'administration.
  • Un autre avantage, le reporting financier sera fait d'après les normes IFRS.

En revanche, nous faisons marche arrière du point de vue de la transparence. Le nouveau Code du commerce allait dans ce sens, mais malheureusement il y a eu cette modification, donc rien ne change.

Pour conclure, vous faites beaucoup de choses, vous participez à des séminaires, écrivez des articles, des guides professionnels, vous êtes PDG de Mazars-Denge?Où trouvez-vous le temps et l'énergie pour faire tout ça ?

(Rires) J'aime ça, c'est presque un hobby pour moi de travailler, et il y a sans doute  quelque chose qui viendra s'ajouter très prochainement à cette liste : je vais commencer à donner des cours sur la fiscalité turque à l'Université de Galatasaray.

Propos recueillis par Meriem Draman & Amandine Canistro (www.lepetitjournal.com/istanbul) jeudi 27 septembre 2012

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Publié le 27 septembre 2012, mis à jour le 21 novembre 2012
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