

Dans son dernier numéro, l’hebdomadaire satirique Penguen publie une caricature du dessinateur Mustafa Barış. On y voit le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan, sous la forme d’un hologramme, debout derrière un citoyen en train de surfer sur le net. Une allusion ironique à son apparition “numérique” lors de son dernier meeting, et, en filigrane, une critique de la nouvelle loi de contrôle d’internet.

"Ce n’est pas vous qui allez m’apprendre la technologie !
Fais donc voir quel site internet tu visites !"
Le Parti de la justice et du développement (AKP) a tenu dimanche dernier un meeting dans la ville d’Izmir. Ne pouvant s’y rendre, le Premier ministre a néanmoins tenu à s’adresser aux militants. Il leur est donc apparu sous la forme d’un hologramme de trois mètres de haut, son avatar 3D s’adressant à une foule visiblement enthousiaste.
Le chef du gouvernement turc n’est pas le premier homme politique à avoir utilisé le procédé de l’hologramme pour participer à distance à une réunion. Le ministre en chef de l’État du Gujarat, en Inde, Nerendra Modi, était apparu simultanément dans plusieurs meetings lors de sa campagne électorale de 2012, initiant la tendance. Dans un autre registre, l’hologramme 3D du rappeur Tupac, assassiné en 1996, avait participé à un concert au festival de Coachella en Californie, en avril 2012 (regarder ici son duo avec Snoop Dogg).
Izmir, un enjeu pour l’AKP
Le meeting d’Izmir revêtait une importance particulière. L’AKP a présenté son candidat pour la ville aux élections municipales de mars prochain, Binali Yıldırım, ancien ministre des Transports. La ville, traditionnel bastion du principal parti d’opposition, le Parti républicain du peuple (CHP), est un enjeu important.
"Nous allons vers les élections dans l’ombre d’attaques préparées par des réseaux perfides", a déclaré la projection du Premier ministre, ajoutant : "j’exhorte tous mes candidats à ne pas perdre leur temps." La ville d’Izmir a été récemment le théâtre d'investigations dans le cadre de l’enquête anti-corruption à laquelle fait face le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan depuis décembre dernier. Le beau-frère du candidat Binali Yıldırım serait parmi les personnes suspectées dans une enquête sur des transactions frauduleuses dans la gestion du port d’Izmir.
Loi controversée sur l’usage d’internet
La caricature de Penguen fait aussi référence aux amendements à une loi de 2007 régissant l’usage d’internet, proposés par le ministère des Transports et des Communications. Cette loi avait déjà suscité des critiques lors de sa promulgation. Le président de la Fondation turque pour l’informatique (TBV), Faruk Eczacıbaşı a déclaré au site d'information Al-Monitor : "A une époque où l’on continue d’appeler à la correction de ces erreurs (les lois restrictives, ndlr), et à un respect des droits de l’homme dans le contrôle d’internet, nous regrettons de voir que l’exact opposé se produit".
Les amendements prévoient la possibilité pour le gouvernement de bloquer l’accès à certains sites mais également à des adresses URL individuelles, et notamment des profils personnels sur les réseaux sociaux. Les fournisseurs d’accès internet pourront aussi conserver sur une période de deux ans des informations sur les pages visitées et les mots-clés utilisés par les internautes. Le directeur de l’Agence turque de régulation d’internet pourra agir unilatéralement en cas d’urgence, et ses décisions devront être soumises à un juge dans les 48 heures.
Par le passé, le gouvernement a déjà fait bloquer certains sites comme les plateformes de partage de vidéos YouTube et Vimeo. Dans son dernier rapport sur la transparence (janvier-juin 2013), Google indique avoir enregistré une hausse de 966% du nombre de suppressions de contenus en provenance du gouvernement turc. L'entreprise précise avoir accédé à 13% des demandes de l'exécutif et de la police.
Sarah Baqué (http://www.lepetitjournal.com/istanbul) vendredi 31 janvier 2014































