

Le 7ème président turc, Kenan Evren, est décédé ce samedi 9 mai à l’âge de 98 ans dans un hôpital militaire d’Ankara. Artisan du coup d’Etat du 12 septembre 1980, il a dirigé le pays d’une poigne de fer jusqu’en 1989. Suite à une modification de la Constitution en 2010, la justice l’a poursuivi et condamné en première instance le 18 juin 2014 à la prison à vie pour sa responsabilité dans le putsch. Un procès en appel était en cours au moment de son décès.
Né à Alaşehir (Manisa) le 17 juillet 1917 dans une famille d’immigrés turcs des Balkans, Ahmet Kenan Evren effectue dans cette région ses premières années de formation scolaire avant de s’inscrire au lycée militaire d’Istanbul, le Maltepe Askeri Lisesi. Diplômé de l’école militaire en 1938, il devient officier dès 1939. Enchaînant les missions, il obtient le grade de général en 1964, quelques années après une mission en Corée du Sud en tant que chef et directeur de la section opération et instruction de la Brigade turque (Türk Tugayı).

La réaffirmation de la place et du rôle de l’armée dans le contexte de grande instabilité politique, sociale et économique des années 1970 vont l’aider à atteindre le titre de commandant de l’armée de terre. Il adresse aussitôt, le 27 décembre 1977, une lettre d’avertissement au Président de l’époque, Fahri Korutürk, insistant sur la mauvaise gestion du pays et l’avertissant d’une éventuelle intervention militaire. Nommé chef d’état-major des armées en mars 1978, Kenan Evren renverse effectivement le gouvernement le 12 septembre 1980, expliquant “qu’il n’y avait pas d’autre choix que de prendre possession du gouvernement afin de rétablir l’autorité perdue de l’Etat”.
La terreur et la répression
Alors que le pays est en proie à la violence, alors que les gouvernements se succèdent les uns après les autres et que les groupes politiques s’affrontent dans les rues, l’intervention de l’armée est d’abord accueillie par une majorité des Turcs avec soulagement. Mais très vite, désenchantement et peur reprennent le dessus. La nouvelle Constitution portée au référendum le 7 décembre 1982 recueille 91,37% des voix et fait de Kenan Evren le nouveau Président de la République de Turquie. Stoppant net le processus démocratique, son arrivée au pouvoir met fin aux libertés publiques dès le lendemain du putsch et pour de longues années.
650.000 personnes placées en garde à vue, 1.683.000 personnes fichées, 230.000 procès, 517 condamnations à perpétuité, 7.000 condamnations à mort, 50 personnes exécutées par pendaison, au moins 171 personnes décédés des suites de tortures, 98.404 personnes condamnées pour avoir appartenu à une organisation : tel est le lourd bilan publié en 2012 par la Commission de recherche sur les coups d’Etats de la Grande Assemblée Nationale de Turquie. Un grand nombre d’intellectuels, d’artistes et de journalistes sont poursuivis à l’époque, alors que tous les partis politiques, syndicats et de nombreuses associations sont interdits. Kenan Evren déclarera en 1989, dans son discours d’adieu, que “les travaux qu’[il] mena durant [son] mandat n’avaient d’autre objectif que d’être toujours plus utiles au [peuple et à son pays] et de voir tout le monde heureux”, rappelle BBC Türkçe. Jamais il n’a exprimé de remords.
Bien qu’il se soit dit partisan de l’application des principes séculiers introduits en Turquie par Mustafa Kemal Atatürk, Kenan Evren est aujourd’hui considéré comme ayant participé à la légitimation de l’islam politique à travers le pays. Afin de contrer le communisme, le général au pouvoir n’aura de cesse de mettre en avant l’islam comme une alternative. Durant son mandat, les cours de religion deviennent obligatoires dans les écoles turques – ils le sont toujours aujourd’hui – et le général-président s’efforce d’opposer aux politiques “occidentales” conduites par Atatürk une “synthèse turco-islamique”, souligne le New York Times. Kenan Evren a également cherché à accroître l’influence de l’islam dans le Sud-Est de la Turquie par l’organisation de vastes campagnes, à un moment où le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) commençait à être influent.
Rattrapé par le passé
Lorsque son mandat à la présidence de la République prend fin en 1989, il s’installe à Marmaris, sur la côte sud de la Turquie, pour savourer ses nouvelles années de retraite, au cours desquelles il se lance dans la peinture. Mais alors qu’il se croyait à l’abri des procès grâce à la protection octroyée par la Constitution de 1982, une réforme constitutionnelle adoptée par référendum en septembre 2010, sur une initiative du gouvernement du Parti de la justice et du développement (AKP), lève cette protection.
Un procès s’ouvre et Kenan Evran est condamné en première instance à la prison à vie et destitué de son rang de général “pour avoir entrepris par la force de modifier une partie ou l’intégralité de la Constitution de la République de Turquie, ou de l’abolir, et pour avoir empêché la Grande Assemblée Nationale de Turquie de réaliser sa mission”. Incapable de comparaître au procès en raison de son état de santé, témoignant par vidéoconférence, Kenan Evren continue d’affirmer que “les événements historiques ne peuvent être jugés”. Il ajoutera, arguant de “l’impartialité” de son régime, que les tribunaux de l’époque pendaient “un (militant) de gauche puis un autre de droite”. L’accusé avait fait appel de sa condamnation. La décision de la Cour de Cassation était toujours en attente au moment de son décès.
L’annonce de sa disparition a fait émerger un débat en Turquie sur la nature des honneurs qui doivent lui être rendus. Alors que certains prônent des funérailles protocolaires en raison des fonctions militaires et présidentielles qu’il a endossées (et dont il n’a pas été déchues en l’absence de verdict final), beaucoup d’autres – notamment les proches des victimes et les victimes encore en vie du coup d’État – refusent que lui soit octroyée une cérémonie officielle et une tombe au cimetière d’Etat, dans l’Atatürk Orman Çiftliği.
Toutefois, la Cour de Cassation n’ayant pas rendu son verdict dans le procès le concernant, rien ne s’oppose à ce que Kenan Evren reçoive des funérailles d’homme d’État, explique le quotidien Radikal.
Marion Truffinet (www.lepetitjournal.com/Istanbul) lundi 11 mai 2015































